lu
Archiv. dép. d'Indre-et-Loire, C, 108 , — Biblioth. mun. de Tours Tableau de la généralité de Tours, p. 571.
Du tirage royal il sortit une quantité d'élèves qui tirèrent la soie chez eux pour le compte des particuliers; c'est ce qui permit à Du Cluzel, en 1768, de renouveler le traité avec l'entrepreneur à des conditions moins onéreuses. Il ne lui donna que 1,000 livres pour loyer de magasin et gages de commis et 25 sols par livre de soie tirée pour les particuliers, tandis que précédemment l'entrepreneur recevait 45 sols*. Grâce au tirage royal, la soie de Tours fut longtemps supérieure à toutes les soies de l'Europe; elle était préférée à celle du Piémont par sa qualité nerveuse et robuste qui la faisait distinguer par les fabricants de Tours et par les commerçants qui en tiraient de cette ville. Mais, en 1771,
' Arch. d'iQdre-et-Loire, C, 108.
148 LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XVriI* SIÈCLE
les fabricants se plaignirent de la négligence des tirages particuliers, négligence qui n'existait pas quand tous les ouvriers étaient rassemblés sous les yeux de l'entrepreneur; il en résultait que la soie était moins belle et, par suite, la qualité des étoffes. Gomme il était important de ne pas laisser discréditer cette branche de commerce, qui était une grande ressource pour la province, et de ne pas rendre inutiles tous les sacrifices qui avaient été faits, Du Cluzel proposa l'établissement de plusieurs prix pour donner un encouragement à ceux qui, au dire des fabricants, auraient tiré la plus belle soie. 11 espérait que l'émulation porterait bientôt les ateliers particuliers au point de perfection désirable, et permettrait de diminuer ou même d'éteindre la dépense du tirage royal qui était de 5,000 livres environ par année ^
Le contrôleur général accepta la proposition de Du Cluzel, les prix furent décernés de la manière suivante. Quatre fabricants, choisis parmi les plus éclairés, furent chargés de juger. Les concurrents devaient porter chez le secrétaire du bureau d'aguiculture un ballot de soie pesant au moins 10 livres. Chaque ballot portait un numéro. Les experts s'assemblaient au jour indiqué et adjugeaient les prix suivant que les soies étaient plus ou moins bien filées. Les prix furent décernés pour la première fois le .3 août 1781 ~.
Le tirage de la soie s'opéra donc dans de bonnes conditions pendant l'administration de Du Cluzel. Il y avait cependant une nature de soie qu'on ne pouvait que difficilement se procurer en Touraine, c'était l'organsin .
• Arch. dép. d'Iadre-el-LoLre, C, 87. Lettre de Du Cluzel à d'Ormesson' juin 1771.
- Histoire manuscynte de la Mairie de Tours, par La Grandièbe. Bililiolli. mun. de Tours.
Chaque fois que l'on voulait de l'organsin de bonne qualité, on était obligé de s'adresser à Turin '. La perfection dans l'organsin consiste dans l'égalité de torsionqui résultede la parfaite égalité du nnouvement. Or, les moulins de Tours étant à bras, leurs mouvements étaient inégaux parce qu'un pas pins ou moins accéléré de la part des tourneuses était inévitable ; tandis que les moulins du Piémont étaient à eau. Le prédécesseur de Du Cluzel, M. Lescalopier, s'occupa de l'établissement d'un moulinage de soies à la Piémontaise, il ne put réaliser son projet qui fut repris par Du Cluzel dès le mois de janvier 1767. L'argent nécessaire fut obtenu par l'intermédiaire du duc de Choiseul, toujours disposé à défendre les intérêts de sa province et surtout de la ville de Tours.
La manufacture des frères Cartier ayant été incendiée au mois de janvier 1764, le duc de Choiseul leur fit accorder, sur les fonds de l'une des caisses militaires, 240,000 livres sans intérêts, remboursables en six années"; les frères Cartier remboursèrent 40,000 livres au début de 1766. L'intendant fut autorisé à affecter les 200,000 livres restant à rembourser à l'établissement du moulinage de soies à la Piémontaise. Il demanda des renseignements à Montpellier sur les moulinages établis d'après la méthode nouvelle de Vaucanson ; il en demanda aussi à Lyon, à Romans, au marquis de Montferrier, syndic des États du Languedoc, et à Vaucanson lui-même qui vint à Tours en octobre 1767 pour dési-. gner l'emplacement le plus favorable. 11 choisit un moulin situé sur la Choisille et appartenant à l'abbaye de
i Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 105.
2 Arch. dép. d'Iadre-el-Loire, C, 105.
Beaumont. L'abbesse ayant refusé de vendre le moulin, Vaucanson désigna ufi moulin dépendant de la terre du Feuillet, à 2 lieues d'Amboise, appartenant au duc de Glioiseul, sur la rivière la Masse. Vaucanson s'engagea à construire le moulinage, moyennant 130,000 liv. L'adjudication signée de lui et de Du Gluzel est datée du 24 juillet 1768 ^ Le moulin fut acheté 9,000 livres au duc de Choiseul par acte du 28 juin 1769 -. Des difficultés ne tardèrent pas à s'élever ; on ne put trouver d'entrepreneurs pour construire les bâtiments sur la terre du Feuillet. Les fabricants représentèrent à l'intendant que le moulinage serait beaucoup trop éloigné de la ville de Tours, que les transports seraient onéreux. On revint donc au moulin de la Choisille et Du Cluzel dut voir à Paris la princesse de Conti qui avait beaucoup d'empire sur sa sœur l'abbesse de Beaumont, afin que cette dernière se décidât à vendre son moulin. Elle persista dans son refus ^. Du Cluzel, voyant l'impossibilité de trouver un emplacement convenable, négocia la vente de la machine de Vaucanson avec l'intendant de Grenoble. La machine était sur le point d'être terminée ; Vaucanson avait déjà reçu 100,000 livres. Du Gluzelconsentitcependant àne la vendreque 60,000 livres à la province du Dauphiné. L'intendant du Dauphiné accepta le prix fixé par Du Gluzel ; mais, au moment de prendre livraison de la machine, il chercha des prétextes pour en retarder le payement et même pour diminuer le prix convenu. Du Gluzel lui écrivit alors le 22 mars 1778, une lettre des plus sévères et qui nous permet bien d'apprécier le zèle qu'il déployait quand il
' Arcli. dép. d'Indre-el-Loire, C, 105.
2 Arch. dép. d'Iudre-et-Loiro, série Ë, 31.
3 Arch. dép. d'Indre-et-Loire, G., 105,
SOIRRIES DE TOURS 151
s'agissait des intérêts de sa province : « Je ne connais point, Monsieur, l'arrêt du Conseil dont vous me parlez et dont vous avez donné le projet ; je ne connais que votre parole et rien ne peut vous dispenser de la tenir... Il m'importe beaucoup de faire rentrer à la généralité qui m'est confiée les fonds qui lui appartiennent. J'ai toujours regardé comme sacrés et comme personnels les engagements que j'ai pris pour elle. J'ai pensé que vous regardiez de même ceux que vous preniez pour le Dauphiné. Je ne vous ai cédé devant M. de Trudaine la machine à organsin destinée à la Touraine que sur la parole que vous m'avez donnée de faire rendre 60,000 livres à la province qui faisait par cet arrangement un sacrifice de 40,000 livres qu'elle perdait gratuitement. Je vous laisse à penser si je dois me contenter des 20,000 livres dont vous me parlez comme d'une chose incertaine dans deux ans. Je doute que M. le duc de Ghoiseul, à qui ma généralité doit dans le principe les fonds destinés à construire la machine à organsin, voit sans peine son gouvernement privé d'un bienfait dont il désire le faire jouir ; vous ne serez pas étonné de sa réclamation et de la mienne ^ » Le corps de ville de Tours ne se contenta pas de réclamer quand il apprit que la machine de Vaucanson allait être livrée au Dauphiné, sans que le prix promis par l'intendant eût été acquitté, il fit opposition de livrer la machine. Il était en effet particulièrement intéressé au payement, les 60,000 livres devant être affectées à la construction d'une nouvelle rue qui contribuait beaucoup à l'embellissement de Tours ~.
* Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 106.
2 Arch. mun. de Tours, Reg. des délib., 13 avril 1778.
L'opposition eut un pleinsuccès et le directeur général des finances s'engagea à rembourser à la ville le prix convenu. La caissedu commercepaya 50,000 livres; et la province du Daupliiné 10,000 livres'.
Les fabricants de Tours, privés de la machine Vaucanson, continuèrent à acheter l'organsin en Italie et dans les provinces méridionales. Cette soie, qui n'avait jamais excédé le prix de 32 livres jusqu'en 1770, monta jusqu'à 44 livres, ce qui donnait à l'étoffe fabriquée un prix trop élevé pour soutenir la concurrence avec l'Étranger, et même avec certaines fabriques nationales. Pour expliquer l'augmentation excessive de l'organsin, les Tourangeaux accusaient des capitalistes du Languedoc d'acheter annuellement tous les cocons de la province, de les faire filer pour leur compte et de se rendre ainsi maîtres du prix. Du Cluzel consentit à exposer leurs doléances à Trudaine dans une lettre qu'il lui adressa le 30 juillet 1776. 11 ne critique pas l'emploi que les marchands du Languedoc font de leur argent, il n'y voit rien que de licite et de conforme au système de la liberté générale; cependant, s'il y a des abus dans cette spéculation, si les commerçants tirent des bénéfices excessifs de leurs soies, il serait peut-être très à propos de mettre des bornes à un genre de monopole qui n'intéresse pas moins les autres fabriques nationales que celles de Tours, puisqu'en faisant monter insensiblement le prix de l'organsin, et en obligeant les fabricants à vendre plus cher leurs étoffes, toute concurrence avec l'Étranger deviendra bientôt impossible ~.
11 est probable que les commerçants du Languedoc continuèrent à accaparer l'organsin dont le prix ne
' Arcli. dép. d'Indre-et-Loire, C, 106.
- Arcli. dép. d'Indre-et-Loire, C, 109.
baissa pas jusqu'en 1782. Sur de nouvelles réclamations des fabricants de Tours, Du Cluzel fit établir à l'hôpital général de cette ville cinq moulins à organsiner la soie. Ils étaient à bras et placés sous la direction du sieur Gamonet, d'Avignon ^
En 1783, Gamonet voulut construire des moulins pour son propre compte et il demanda une gratification ; elle lui fut, sans doute, refusée une première fois, puisque le premier secrétaire de l'Intendance adresse à Du Cluzel, le 21 mai 1783, une note dans laquelle il lui dit que le « Ministère paraît si indifférent sur les objets avantageux aux manufactures qu'il n'y a pas de plaisir à s'en mêler. Administrateurs qui voulez le bien, que je vous plains !... » Du Cluzel prit sur lui de donner une gratification à Gamonet pour le retenir à Tours.
Les soies fournies par la généralité de Tours, quoique de la meilleure qualité, ne suffisaient pas aux besoins de la fabrication ; il fallait faire des achats dans le Languedoc, le Dauphiné, le Piémont, la Sicile ^ En 1767, des négociants firent môme venir des soies du Bengale par le port d'Anvers ; elles furent de là transportées à Rouen, puis à Tours. Sur la demande de Du Cluzel, le contrôleur général les exempta de tous droits^.
Un encouragement d'une nature particulière fut donné aux fabriques de Tours par l'intendant Du Cluzel. 11 obtint, en 1781, la création d'une école officielle de dessin. Quelques années auparavant, le sieur Rougeot, dessinateur, avait entrepris d'établir une école de dessin, sous l'inspection des officiers municipaux. L'école était tenue trois fois par semaine de sept heures à neuf
' Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 106.
2 Biblioth. mun. de Tours, Tableau de la généralité, ms., p. 572.
' Arch. dép. d'Indre-et-Loire, G., 109.
154 LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS AU XVIIl" SIÈCLE
heures du soir. Elle était fréquentée par quarante jeunes gens. Rougeot fournissait gratuitement la lumière, le feu, les pupitres, les modèles de dessin en tout genre. Le fils Rougeot était allé suivre les cours de l'École de Paris et tenait son père au courant de ce qui s'y passait ^. En 1779,1e corps de ville décerna trois médailles aux trois meilleurs élèves de Rougeot ; les trois couronnés furent des ouvriers ou fils d'ouvriers.
En 1780, Du Cluzel, intéressé par les résultats obtenus, résolut de faire transformer en école officielle l'école libre et gratuite fondée par le sieur Rougeot; l'école lui paraissait à juste titre fort utile dans une ville de manufactures, étant donné surtout qu'on venait d'en fonder une à Lyon - dont le directeur recevait tous les ans sur la caisse des parties casuelles la somme de 5,000 livres, pour servir à payer les honoraires des professeurs et adjoints, les frais de modèles, les prix et autres dépenses de ladite école. Au début de l'année 1781, il obtint pour Rougeot une gratification de 100 pistoles et une pension de 500 livres, juste récompense des services qu'il avait rendus en fondant son école de dessin. Le fils de Du Cluzel, qui avait le sieur Rougeot pour maître de dessin, fut chargé de lui apprendre l'heureuse nouvelle ^. Le 13 avril de la même année, sur la demande de Du Cluzel, le comte d'Angivilliers, directeur et ordonnateur des bâtiments du roi, créa à Tours « une école académique de peinture, sculpture, architecture et arts dépendant du dessin, à l'effet d'y enseigner lesdits arts sous la direction et inspection, quant à la police et à l'éco-
> Arch. dép. d'Indre-el-Loire, C, 347-348.
2 Arch. dép. d'Indre-el-Loire, C, 3'i7. Arrt'l du 11 août 1780.
3 Arch. dép. d'Iudre-el-Loire, C, 348.
nomie intérieure, des officiers du corps municipal de la ville Tours, et quant à la partie de l'art sous celle de l'Académie royale de peinture et de sculpture de Paris, avec laquelle elle aura soin de correspondre, au moyen de quoi ladite école sera dorénavant sous la protection des directeurs et ordonnateurs de Sa Majesté * ».
Aussitôt après on nomma un professeur pour la fleur et le dessin des étoffes qui se fabriquaient à Tours, un professeur d'architecture, un professeur d'arithmétique et un professeur de tenue des livres. Au mois de novembre, il y avait déjà quatre-vingts élèves ^ Le bureau de l'École était composé du duc de Choiseul, de l'archevêque et des principaux seigneurs de la province 3. Il se forma même une association de particuliers, qui payaient une cotisation de 12 hvres par an et en versaient le produit dans la caisse de l'École. Cette association ne compta que fort peu de membres, elle disparut même après la mort du duc de Choiseul en 1785 ^; mais l'École subsista jusqu'à la Révolution. Elle fut réunie à l'Ecole Académique des Beaux-Arts, puis à l'École centrale et redevint indépendante comme elle l'avait été tout d'abord.
L'École de dessin était appelée à rendre les plus grands services ; rien n'est, en effet, plus utile, surtout pour les industries de luxe, que de former, de développer le goût des ouvriers, et Du Gluzel espérait que la cherté des étoffes tourangelles serait rachetée par leur qualité et l'habile disposition des dessins et des couleurs.
1 Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C.,348.
- Arch. mun. de Tours. Reg. des délib., 14 novembre 1781.
3 Arch. dép. d'Indre-et-Loire, G. 348.
* Arch. dép. d'Indre-et-Loire, C, 348.
Tous les efforts de Du Cluzel n'aboutirent pas au résultat qu'il s'était proposé et il constate tristement que la manufacture n'a peut-être jamais reçu d'échec plus sensible que sous son administration, sans qu'il lui ait été possible d'y apporter des remèdes. Peut-être d'ailleurs le remède ne dépendait-il pas de l'administra' tien. A toutes les causes de décadence que nous avons énumérées et dont les principales sont la concurrence lyonnaise et la ciierté de la matière première, il faut en ajouter une autre que Du Cluzel, trop attaché à la ville de Tours, passe sous silence dans tous ses rapports, mais qui nous est signalée dans une lettre que le Con- -trôleur général Orry adresse à l'intendant le 4 novembre 1743 ^ et dans un Mémoire composé par le receveur général des finances Harvoin après la tournée qu'il fit dans la généralité en 1783 -. Orry déclare que « la décadence des manufactures de Tours ne provient que de la nonchalance et du peu d'application des fabricants ». Harvoin constate que Du Cluzel a fait, sans y réussir, tous les efforts possibles pour ranimer l'industrie, mais il lui paraît très douteux « qu'on puisse jamais arracher les Tourangeaux au sommeil léthargique dans lequel ils sont accroupis depuis longtemps et qui a pour eux un charme inexprimable ».
Les autres manufactures existant dans la généralité étaient loin d'avoir une importance aussi considérable que celle des soieries de Tours; elles contribuaient, néanmoins, dans une très large mesure, à l'enrichissement du pays, soit en occupant une partie des habitants, soit en fournissant à l'agriculture un débouché pour un grand nombre de ses produits. Le tableau suivant nous
> Arch. dép. d'Iodre-el-Loire, C, 103.
» Arch. nat., K., 1224.
SOIERIES DE TOURS Ib'
fait connaître la production de toutes les manufactures en 1766 K