IMPORTAINCE DE LA GÉNÉRALITÉ DE TOURS
Étal de la généralité de Tours en 1766 (1). — Son étendue (3). — Élections ; subdélégations (3). — Population (4). — Produit général des impôts (5). — Productions agricoles [6j. — Industrie, commerce (7). — Travaux publics (8).
Les documents à consulter pour établir l'état de la France au xviii' siècle sont très nombreux, mais il faut convenir que, sous le rapport de l'exactitude, ils laissent singulièrement à désirer. Ils ne nous renseignent que d'une façon incomplète ou erronée sur les objets les plus essentiels, sur les détails les plus intéressants. En ce qui concerne la population, le commerce, l'industrie, on ne peut donner que des chitîres très approximatifs, tant les systèmes de statistique étalent défectueux, tant les calculs sont variables suivant les auteurs. Les mémoires que durent préparer les intendants, en 1698, pour l'instruction du duc de Bourgogne, ne présentent aucune garantie sérieuse. Le plan n'est pas uniforme ; aucun intendant ne fit un dénombrement dont il pût garantir l'exactitude ; aussi le comte de Boulainvilliers, chargé de mettre en ordre les ditïerents mémoires, put-il
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accuser un grand nombre de leurs auteurs de négligence ou d'incapacité. Avec des connaissances aussi imparfaites, il était impossible d'établir une administralion équitable, de répartir les ciiarges d'une manière égale entre les provinces et les généralités.
Au xviii® siècle on fit les plus louables ettbrts pour arrivera des notions plus précises sur la population elles ressources des provinces et des généralités; peut-être même ordonna-l-on une nouvelle enquête en 1764. Ce qu'il y a de sûr, c'est que l'enquête a été faite dans la généralité de Tours. La Bibliothèque municipale et les Archives départementales possèdent, en effet, un manuscrit, énorme in-folio de plus de 1,000 pages, ayant pour titre : Tableau de la généralité de Tours depuis 1762, jusque et y compris 1766. L'auteur déclare qu'il n'a rien négligé pour découvrir et mettre la vérité dans tout son jour, qu'il n'a eu recours dans ses recherches qu'à des personnes éclairées et à des citoyens zélés ; que le détail des impositions et plusieurs autres objets d'une pareille importance ont été fidèlement extraits des bureaux de l'intendance ; il reconnaît cependant qu'il « s'en faut beaucoup que son travail soit au point de perfection et de précision désirable ». Tel qu'il est, ce manuscrit est cependant d'une importance capitale pour la connaissance de la généralité de Tours en 1766, année où Tintendant Du Cluzel fut chargé de l'administrer, et c'est en se servant des renseignements recueillis par l'auteur du manuscrit que le contrôleur général L'Avcrdy fit adresser une longue instruction à Du Cluzel, pour lui faire connaître les allaii'es urgentes qu'il aurait à régler à son entrée en fonctions '.
' Lellre de L'Avordy à Du Cluzel, 18 oclohrc 1706. (Arcli. départ, d'indru-fcl-Loire, C, 94.)
La généralité de Tours était l'une des plus anciennes et des plus étendues du royaume. Elle fut constituée en 1618. A cette date, Jean Aubery, maître des requêtes, est nommé commissaire départi pour la Tourainc, le Maine et l'Anjou ^ 11 était chargé de tout ce qui concernait la police et la justice. En 1637, Pierre Martin, seigneur de Laubardemont, fut le premier qui eut les finances dans ses attributions. La généralité avait 1,342 lieues carrées de superficie -, dont 372 pour la Touraine, 534 pour l'Anjou et 436 pour le Maine. Necker, dans son tableau des intendances, lui donne 1,388 lieues 1/2 et à la France entière 26,950 lieues -^ ; elle formait donc la vingtième partie du royaume. Trois généralités seulement avaient une superficie plus considérable : celles de Montpellier, de Rennes et de Bordeaux, qui avaient : la première, 2,140 lieues 3/4 ; la seconde, 1,774 1/4, et la troisième, 1,625 1/2. Elle était divisée en seize élections, très inégales entre elles : six en Touraine : Tours, Amboise, Loches, Chinon, Loudun, Richelieu ; six en Anjou : Angers, Saumur, Baugé, Montreuil-Bellay, la Flèche, Château-Gontier ; quatre dans le Maine : le Mans, Laval, Mayenne, Château-du-Loir. Les élections de l'Anjou et du Maine étaient généralement beaucoup trop étendues ; la répartition des paroisses était mal faite : l'élection d'Angers en avait 227 ; celle du Mans, 344; celle de Loudun, 47. De plus, beaucoup de paroisses étaient trop éloignées du chef-lieu de la généralité d'où émanaient tous les ordres ; il en résultait de graves inconvénients pour fadministration. Afin d'y
• Aubery est nommé par lettres patentes^, du 30 juillet 1618. Voir Chalmel, Hisl. de Touraine, t. III, p. 419. — Dict. Hist. de Moberi, t. 1, au mot Aubery.
2 D'après la carte du géographe Jaillot -.Élut de la généralité de Tours.
3 Necker : Administration des finances, t. I, p. 233.
remédier, au moins en partie, il y avait depuis le milieu du xviii' siècle ' vingt-quatre subdélégués au lieu de seize, à raison d'un par élection, suivant l'usage. Ces subdéiégués hors des chefs-lieux d'élection résidaient à rile-Bouchard, élection de Richelieu ; à Cholet et à xMaulevrier, élection de Montreuil-Bellay ; à la Ferté- Bernard, à Beaumont-le-Vicomte, à Sillé-le-Guillaume, à Mamers, à ViUaine-le-Juhel, élection du Mans.
Le dénombrement de la population fut fait en 1761, d'après le système de l'abbé d'Expilly. Ce système était basé sur la connaissance exacte des mariages, des naissances et des décès des habitants dans toutes les paroisses pendant une période de douze ans. Les renseignements furent demandés aux curés.
On fit le relevé des feux d'après le rôle des tailles. On put compter, d'après les travaux de d'Expilly, quatre personnes par feu. On constata, en moyenne, une naissance par 23 habitants 2/3 ; par conséquent, chaque naissance supposait 23 habitants 2/3. D'après ces calculs, la population de la généralité était en 1761 de 1,270,873. Ce chiffre ne mérite pas une grande confiance. D'abord, à cause de la défectuosité même du système, il ne peut être qu'approximatif; le dénombrement ne fut fait que dans quatre élections de la généralité : la Flèche, Château-du-Loir, Ghàteau-Gontier et le Mans; pour les autres on procéda par comparaison; enfin bien des curés négligèrent de donner les renseignements qu'on leur demandait, d'autres ne les donnèrent qu'imparfaitement. En 1784, Necker, qui avait eu à sa disposition
' Le maQu?crit sur VÉtal de la généralité de Tours ne donne pas la date de celle créalioQ ; l'anonyme se Lontente de dire : « On a porté, depuis quelques années, le nombre des subdélégués à vingt-quatre au lieu de seize. > Nous gavons que le muauacril a été composé de 1764 à 1766.
tout ce qu'on pouvait réunir alors de renseignements exacts, donne 1,338,700 habitants à la généralité de Tours, et à la France entière 24,676,000.
Ce chiffre nous paraît tout aussi suspect que celui de l'abbé d'Expilly.
Dans la généralité il n'y avait pas eu de dénombrement complet depuis 1770, et, si on en juge d'après ce qui se passa dans la ville de Tours, on peut affirmer sans crainte que l'opération fut très mal faite. Dans un mémoire adressé à l'intendant Du Cluzel, le 23 février 1783, les écbevins de Tours disent que, d'après un dénombrement fait exactement en 1770, la ville comptait 18,500 habitants, et un peu plus loin ils admettent qu'il a pu y avoir une erreur d'un quart'. On peut supposer qu'une erreur semblable s'est produite ailleurs. Que penser alors du chiffre donné par Necker? Notre opinion est qu'il est trop peu élevé ; presque partout les échevins avaient une tendance à diminuer le nombre des habitants dans l'espoir d'obtenir une réduction sur la capitation qui était généralement basée sur le chiffre des habitants.
Si l'on compare le chiffre de 1761 à celui que donne l'intendant Miromesnil dans son mémoire de 1698, on constate que la population de la généralité a augmenté d'environ 300,000.
Nous connaissons d'une manière beaucoup plus précise l'état des impositions auxquelles étaient soumis les habitants de la généralité '. Les impositions royales en 1762 s'élevaient à la somme de 11,537,673 livres, y compris les frais de perception, qui étaient de
1 Arch. dép., C.,27.
" Èlal de la généralité de Tours, p. 812. Bibliolh. mun., ms. n* 1212.
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717,255 livres. Les droits dépendant des fermes générales produisaient 9,779,959 livres, y compris 913,960 livres pour les frais de perception. Les octrois des villes, les droits sur les cartes à jouer, les frais de reconstruction et de réparation des églises venaient encore grever les contribuables. Trente-huit villes de la généralité étaient assujetties aux droits d'octroi, elles en retiraient 121,756 livres. Le produit des droits sur les cartes à jouer, attribué à l'École militaire, était, année moyenne, de 32,000 livres. La dépense occasionnée par la réparation des églises et presbytères était très variable et n'était supportée que par les habitants de la paroisse intéressée: elle s'élevait, annéemoyenne, à24, 118 livres. Le produit des impositions ecclésiastiques ou décimes était de 540,000 livres. Enfin la somme à laquelle était évalué le travail des corvées montait à 700,000 livres. Le total des impositions et charges de toutes espèces supportées par la généralité, en. 1762, était donc de 23,056,122 livres. Necker, dans son tableau des intendances en 1784, élève ce total à 30,000,000 ' ; il y aurait donc eu en vingt ans un accroissement de près de
7 millions d'impôts. Deux généralités produisaient une somme plus élevée, celles de Paris et de Montpellier. La première payait 114,500,000 livres, et la seconde, 37,500,000. Les contributions de la France entière sont évaluées par Necker à 568,000,000.
Au point de vue agricole, chacune des trois provinces de la généralité ne produisait pas suffisamment de blé pour la nourriture des habitants. Il fallait faire appel aux provinces voisines, et, dans les années de disette, l'approvisionnement des marchés était très difficile.
1 Necker : Administration dea finances, t. I, p. 233.
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Les principales prodnotions de la province de Touraine étaient les vins, blancs et rouges, dont une partie s'exportait pour l'Étranger et pour Paris, les légumes, les fruits, les prunes. Les vins blancs de l'Anjou étaient très renommés ; on récoltait encore dans cette province beaucoup de chanvre, du lin, des fruits, des légumes; on élevait des bestiaux et des volailles, dont on faisait un commerce considérable. La province du Maine n'était pas aussi fertile que les deux autres, mais le génie actif et laborieux de ses habitants ne leur laissait rien perdre de toutes les ressources dont elle était susceptible.
Elle produisait le cidre, qui était la boisson la plus ordinaire des gens de la campagne, le blé, l'avoine, le chanvre. On y élevait des bestiaux et des volailles qui, dans le Bas-Maine, étaient une des ressources essentielles du pays.
L'industrie était assez développée. Il y avait trois manufactures principales en Touraine: la soierie, la draperie, la tannerie. Dans l'Anjou, on fabriquait les mouchoirs, les toiles de chanvre, les toiles peintes ; dans le Maine, les toiles de lin, les toiles de chanvre, les draps.
La production de toutes les manufactures, en 1766, représentait une valeur de 20,879,380 livres ^. Environ trois dixièmes des matières premières étaient tirés des provinces voisines ou de l'Etranger-.
Le commerce extérieur, en 1766, s'éleva à 23,204,000 ; il consistait en excédent de productions de l'agriculture pour une somme de 5,685,000 livres, en produits industriels pour une somme de 15,000,000 et en produits
1 État de la généralité de Tours. Biblioth. mun., ms. n° 1212.
'^ Si l'on admet cummo à peu près exact le chilTre donné par l'intendant du commerce Tliolozan, qui croyait que la production industrielle de la France, en 1788, était de 931,i6U,0Û0, c'est environ le 44° de la production totale que donnait la généralité de Tours.
divers K De ces 23,204,000 il y en avait 7.469,000 pour laToiiraine, 0,350,000 pour l'Anjou, et 9,385,000 pour le Maine 2.
Le développement du commerce était comme partout entravé par le manque de voies de communication. On peut affirmer cependant que la généralité de Tours était l'une des plus favorisées. Elle avait plusieurs rivières navigables. La plus considérable était la Loire. Il est vrai que, par suite du manque d'eau, la navigation se trouvait interrompue pendant cinq ou six mois de l'année. Aussi l'un des objets qui méritaient l'attention la plus sérieuse était l'entretien et l'amélioration du cours des rivières.
Certains travaux publics étaient particuliers à la généralité de Tours et à celles d'Orléans, de Moulins, d'Auvergne et de Lyon ; ils consistaient dans l'entretien des turcies et levées qui contenaient dans leur lit la Loire et l'Allier, et garantissaient contre les effets de leurs débordements, les terres et le? vallées qu'ils traversent. Les fonds qu'on employait annuellement à l'exécution de ces ouvrages montaient à la somme de 500,000 livres, y compris le traitement des ingénieurs. Les intendants des différentes généralités traitaient directement avec l'intendant des finances, chargé des ponts et chaussées, toutes les questions concernant les turcies et levées comprises dans les provinces qu'ils administraient. Mais,
1 Etal de la géncralilé de Tours, p. 495. Biblioth. mun., ms. n" 1212.
2 « Selon mes calculs et mes suppositions, disait N^cker en 1784, les exportations du royaume avant la guerre surpassaient, année commune, les importations d'environ 70 millions. Ea continuant à prendre un terme moyen, j'ajouterai que cette balance a été le résultat d'une exportation annuelle d'environ 300 millions et d'une importation d'environ 230 millions. » Le commerce de la généralité représentait donc à peu près le 22" du commerce total de la France. NeckeH: Traité de l' administration des finances, t. II, p. 95.
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en 1773, un arrêt du Conseil attribua à Du Cluzel la connaissance de tout ce qui intéressait le balisage et le nettoiement delà Loire, de l'Allier et de leurs affluents \ Trudaine recommandait en même temps à Du Cluzel de faire tous ses efforts pour donner à la navigation de la Loire toute la facilité possible.
Ce rapide exposé permet suffisamment de juger quelle était l'importance de la généralité de Tours ; essayons maintenant de connaître l'homme qui fut chargé de l'administrer de 1766 à 1783.