XXXIV INTRODUCTION
constitue la vie, apparaît comme durée.
On verra de quelle manière ingénieuse et profonde Guyau s'est efforce de reconstruire la représentation du temps. Ce qui reste d'irréductible dans son analvse du sentiment de la durée n'est nullement la preuve d'trne* intuition transcendante : irréductibilité n*est point, comme on le protend, apriorité^. Ceux qui le croient comn^cttent Vignoratio elenchi. Nos sensations, comme telles, sont irréductibles ; le plaisir et la douleur sont irréductibles; dans tous les états de conscience il v a un caractère d'intensité qui est irréductible; faut-il en conclure que tout cela soit a priori ? C'est au contraire la preuve qu'il y a là des choses de pure expérience, des choses qu'il faut avoir éprouver pour les connaître. De même pour le temps : l'être qui n'aurait ni sensations successives, ni appétitions successives, ni reflexion sur ces sensations et sur leur mode d'arrangement sériel, cet être-là n'aurait aucune expérience de la durée et il n'est point d'intuition pure qui pût y suppléer. Uirr^éductibilité est précisément le caractère de tout ce qui est objet d'expérience immédiate et radicale.
l. Voir, outre M. Renouvier, la Psychologie de M. Rabier.
THÉORIE EXPÉRIMENTALE ET THÉORIE KANTIENNE xxxv
Le plus étrange, c'est que ceux mômes qui objectent que l'expérience interne fournit seulement des représentations statiques et immobiles, en divers instants dont chacun est toujours présent, sont aussi ceux qui, pour expliquer la conscience du temps, invoquent la chose statique et immuable par excellence : le cadre a priori du temps, ou même, comme M. Ravaisson, Tidée de l'éternité. Mais c'est alors que nous serions à jamais fixés, figés, glacés dans un présent sans passé et sans avenir. Nous aurions, du côté empirique, une ou plusieurs représentations toujours présentes et en repos, du côté rationnel, une idée pure, immobile, éternelle, un punctum stans . Comment fabriquer avec tous ces éléments stables la succession et la représentation de la succession? Il faudra toujours en venir, — avec les partisans de l'expérience tels que Guyau, — à chercher dans notre expérience même un moyen de saisir sur le fait et de concevoir la succession; et ce moyen est tout autre que la contemplation immobile de l'immobile éternité.
Alfred Fouillée.
PRÉFACE DE UAIJTEUR
Une des conséquences les mieux établies par la psychologie moderne, c'est que tout est présent en nous, y compris le passé même. Quand je me souviens d'avoir^ dans mon enfance, joué au cerceau, l'image que j'évoque est présente, tout aussi présente que celle de ce papier sur lequel j'exprime en ce moment des idées abstraites. Penser à jouer au cerceau, c'est même préluder déjà intérieurement aux actions que suppose ce jeu.
De même, penser à une personne absente, c'est l'appeler tout bas par son nom et
II PUEFACE
commencer presque avec elle un dialogue.
Une chose n'est réellement passée que quand nous en perdons toute conscience ; pour revenir à la conscience, elle doit redevenir présente. Mais si, en somme, tout est présent dans la conscience, si l'image du passé est une sorte d'illusion, si le futur^ à son tour, est une simple projection de notre activité présente, comment arrivons-nous à former et à organiser l'idée du temps, avec la distinction de ses parties, et quelle est l'évolution de cette idée dans la conscience humaine ? — L'idée du temps, selon nous, se ramène à un effet de perspective. Nous montrerons, en premier lieu, que cette perspective n'a pas toujours existé et n'est pas nécessaire a priori pour l'exercice de la pensée dans sa période de confusion et d'indistinction originaire. Puis, nous essayerons d'expliquer comment s'est formée cette perspective et de suivre le travail de la iiature à ses divers degrés : ainsi on suit sur
PREFACE m
un tableau le travail du peintre ; on voit comment, sur une toile plane, il a pu rendre sensible la profonde obscurité d'un bois, ou, au contraire, faire pénétrer et s'épanouir joyeusement dans une pièce un rayon de lumière. La perspective en peinture est une affaire d'art ou d'artifice ; la mémoire aussi est un art : nous montrerons, dans la conception du temps, le plan naturel et inévitable que cet art suit toujours. Pour cela, nous essaierons de faire successivement la part :Vde l'imagination passive et purement reproductrice, qui fournit le cadre immobile du temps, sa forme; 2"" de l'activité motrice et de la volonté, qui, selon nous, fournit le fond vivant et mouvant de la notion du temps. Les deux éléments réunis constituent V expérience du temps.