‹ La genèse de l'idée de tempsChapitre 7 sur 33 · XX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XX INTRODUCTION

traire, l'expérience même parvenue à ce degré d'évolution où elle est capable de se réfléchir sur soi. Ce degré n'existe guère véritablement que chez l'homme, et encore chez le savant.

Chez l'animal ou l'enfant, et dans la plupart des circonstances, les tableaux de Tespace suffisent.

Si donc il e?t vrai de dire que la succession des représentations n'est pas la représentation de la succession, il est également faux de croire que cette représentation tardive de la succession soit la descente d'une intuition pure dans la conscience, comme celle du Saint- Esprit chez les apôtres ; elle est un perfectionnement de Tintelligence, qui, de représentations d'abord isolées, s'élève par degrés à la représentation d'une série intensive, extensive et protensive. Après avoir eu des représentations dont chacune laisse une trace, l'être conscient finit par avoir la représentation de leur ordre même et de leur mode d'apparition; il regarde en arrière dans le temps comme il regarde en arrière dans l'espace.

C'est là une complication due à la réflexion de l'expérience sur l'expérience par le moyen d'organes répétiteurs et condensateurs.

THÉORIE EXPÉRIMENTALE ET THÉORIE KANTIENNE xxi

« Une représentation, vient de dire Kant, qui ne peut être donnée que par un seul objet est une intuition. » — Mais où est donc ce seul objet dont nous aurions Vintuition et qui serait le temps? J'ai beau chercher dans ma conscience, je n'y puis voir le temps en lui-même, tout seul et comme un « objet». Je me représente des successions de sensations, de passions, de plaisirs, de peines, de volitions, de motions, etc.; mais une succession toute seule, sans rien qui se succède, voilà ce que je ne parviens pas à me figurer, pas plus qu'un animal en soi, qui ne serait ni homme, ni cheval, etc. 11 est bien vrai qu'il reste dans mon imagination un cadre en apparence vide, une sorte de longue allée déserte, le long de laquelle je conçois que tout va se ranger; mais c'est là encore le dernier résidu de l'intuition sensible : regardez-y de près, vous y découvrirez une conscience vague de sensations, d'appétitions, de vie et surtout de mouvement. Pour concevoir le temps mathématique^ vous tracez une ligne par l'imagination; vous passez du temps dans l'espace. Il n^ a là aucune intuition pure. Le temps, d'ailleurs, est-il donc vraiment un objety une réalité qu'on puisse inlueri, contem-

XXII LNTRODUCTION

pler, une existence pure et supra-sensible qu'on verrait d'une vision pure et suprasensible ?

Une intuition pure est chose impossible dans le système même de Kant. En effet, c'est un principe pour Kant qu' « une intuition ne peut avoir lieu qu'autant qu'un objet nous est donné, » et cela n'est possible, ajoute-t-il, qu'autant que l'objet «affecte Tesprit d'une certaine manière.» Or, «la capacité de recevoir des objets par la manière dont ils nous affectent s'appelle Sensibilité. » C'est donc « au moyen de la sensibilité que des objets nous sont donnés, et elle seule nous fournit des intuitionsK)> — Comment alors pourrions-nous avoir une intuition d'un objet appelé temps, qui n'est pas un objet réel , qui ne peut pas, en tant que tel, affecter notre sensibilité ^ ni nous donnera lui seul une sensation? Kant se réfute ainsi lui-même.

Toutes les objections faites par les Kantiens hV expérience de la durée se retournent, avec beaucoup plus de force, contre la prétendue intuition pure du temps. Le temps étant un passé- présent-futur, comment peut-il, dans

Page 1