XVIII INTRODUCTION
seul objet est une intuition. » Kant veut dire que nous ne générnlisons pas des successions diverses et détachées que nous aurions eues ; mais cela tient à ce que nous comblons les vides de notre expérience par un effet d'optique analogue à celui qui nous faitcombler les vides de l'espace. Faut-il en conclure que l'idée de temps, au lieu d'être la propriété laplus constante de notre expérience, soit une intuition d'objet? Ce que dit Kant, — qu'il n'y a pas plusieurs temps, mais un seul, — ne s'applique d'ailleurs qu'à la notion savante et philosophique du temps. De même qu'il y a très probablement à Torigine, malgré cette même théorie kantienne, plusieurs espaces pour l'animal, — un espace tactile, un espace visuel, un espace olfactif, — et que la combinaison, la fusion de ces espaces en une représentation unique d'espace unique, uniforme, homogène, indéfini, est un perfectionnement très ultérieur, de même il y a probablement pour Tanimal plusieurs temps, plusieurs fragments de durée, qu'il ne songe nullement à relier en les alignant sur une seule ligne mathématique. En d'autres termes, il se représente diverses successions dont chacune, objectivement, est un morceau subsistant à part, un bout de chaîne brisée ; il a des suc-
THÉORIE EXPÉRIMENTALE ET THÉORIE KANTIENNE xix
cessions d'images auditives et il a des successions d'images visuelles ; il a des successions d'appétits, faim, soif, etc. Toutes ces séries restent d'abord flottantes et discontinues dans son imagination, sa vie étant un rêve. Il n'accomplit pas l'opération scientifique qui consiste à comparer ces séries, à reconnaître qu'elles forment une série unique et que de même, objectivement, le cours du temps est continu, uniforme, identique pour tous les êtres. Cette notion du temps est un produit raffiné de la réflexion humaine, comme les notions de l'infini, de l'immensité, de la causalité universelle, etc. Prétendre que, pour avoir des représentations quelconques, il faut avoir cette intuition pure du temps, même à l'état obscur, c'est transporter notre science actuelle dans l'ignorance primitive. D'ailleurs, même aujourd'hui, nous n'avons aucune intuition pure du temps; toutes les intuitions que nous en avons sont des intuitions concrètes et spatiales, disons le mot, sensitives. Nous sommes obligés de nous représenter le temps indirectement^ par un détour. La conscience de la transition dans le temps n'est pas une «intuition » du temps, encore moins une intuition supérieure à l'expérience; c'est, aucon-