‹ La genèse de l'idée de temps [microform]Chapitre 13 sur 28 · L'ESPACE COMME MOYEN DE REPRÉSENTATION DU TEMPS · texte numérisé non relu

L'ESPACE COMME MOYEN DE REPRÉSENTATION DU TEMPS

Le cours du temps se ramone, dans Tesprit adulte, h trois parties qui s'opposent entre elles et qui sont le présent, le futur, le passé. Tout d'abord, sous Fidée de présent^ se trouve celle d'aciualitéj d'action, qui ne semble nul^ lement une idée dérivée de celle du temps, mais bien une idée antérieure. L'action enve-^ loppe le temps, soit, et Vactuel enveloppe le présent, mais la conscience de l'actuel et de l'action ne provient pas du temps. Le présent même n'est pas encore le temps ou la dnrco,

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car toute durco, tout cours du temps, pouvant se décomposer en présent et en passé, consiste essentiellement dans Taddition de quelque chose à la pure et immobile idée du présent. Cette idée même du présent est une conception abstraite, dérivée, qui n^existait è Vongine qu'implicitement dans celle de Taction, de reffort actuel. Le vrai présent, en elTet, seraituninstantindivisible,unmomentdetran-

I sition entre le passé et le futur, moment qui / ne peut être conçu que comme infiniment petit, mourant et naissant à la fois. Ce présent rationSël est un résultat de Fanalyse mathc^- - matique et métaphysique : le présent empirique d'un animal, d'un enfant, et même d un adulte ignorant , en est très éloigné ; c'est un simple morceau de durée ayant en réalité du passé, du présent et du futur, morceau divisible en une infinité de présents mathématiques auxquels ne songe ni Tanimal, ni Fenfant, m rhomme vulgaire. Le vrai point de départ de révolution n'est donc pas plus l'idée du présent que celle du passé ou du futur» G est Vagir et le pâlir, c'est le mouveme^it succédant à une sensiilion.

L'idée des trois parties du temps est une * scission de la conscience. Quand les cellules de certains animaux sont parvenues à tout leiyl

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accroissement possible, elles se divisent en deux par scissiparité; il y a quelque chose d'analogue dans la génération du temps.

Comment se fait cette division des moments du temps dans la conscience primitive? — Selon nous, elle a lieu par la division même du pâtir et de l'agir. Quand nous éprouvons une douleur et réagissons pour l'écarter, nous commençons à couper le temps en deux, en présent et en futur. Cette réaction à l'égard des plaisirs et des peines, quand elle devient consciente, est Yintenlion; et, selon nous, c'est "" l'intention, spontanée ou réfléchie, qui engendre à la fois les notions de l'espace et du temps. ^ En ce qui concerne l'espace, on a reproché aux Anglais d'avoir fait une pétition de principe en prétendant en expliquer l'idée par une simple série d'efl'orts musculaires et de sensations musculaires, dont nous apprécions l'intensité, la vitesse et la direction; postuler la «direction », en effet, n'est-ce pas déjà présupposer et postuler l'espace même qu'il s'agissait d'engendrer dans notre esprit? Mais, si le mot de direction est effectivement assez malheureux, on peut y substituer celui d'^>^^enton. L'intention ne présuppose pas l'idée > de l'espace; elle ne suppose que des images de sensations agréables ou pénibles, avec des

GENÈSE DR VmtE DE TEMPS

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efforts moteurs pour réaliser les premières ou se dérober aux secondes. L'animal qui se représente sa proie, ou même qui la voit, n a pas besoin de penser l'espace m la direction pour avoir l'intention de l'avaler et pour commencer les efforts moteurs nécessaires. Direction à l'origine, c'est simplement intention, Sc'est-à-dire image d'un plaisir ou d'une peine H^etdes circonstances concomitantes, puis innervation motrice. De Yintention, peu à peu consciente de soi et de ses effets, sortira la direction proprement dite et avec elle 1 eten-

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11 en est de même pour le temps. Le^Mur, à l'origine, c'est le devant être, c'est ce que je n'ai pas et ce dont j'ai désir ou besoin, c'est ce que je travaille à posséder ;(cpmme le présent se ramèneà ractivité consciente et joniséant de soi, le futur se ramène à 1 activité lendant vers autre chose, cherchant ce qui lui fmanque. Quand l'enfant a faim , il pleure et tend les bras vers sa nourrice : voilà le germe de ridée d'avenir. Tout besoin implique la possibilité de le satisfaire; l'ensemble de ces possibilités, c'est ce que nous désignons sous le nom du falurCiJn être qui ne désirerait n rien, qui n'aspirerait à rîin.Jverraitrsé fermer devant Tui le temps. Noùs'elendons la main,

et Tespace s'ouvre devant nous, l'espace que des yeux immobiles ne pourraient saisir avec la succession de ses plans et la multiplicité de ses dimensions. De môme pour le temps : il faut désirer, il faut vouloir, il faut étendre la \ main et marcher pour créer Tavenir. Vavenir n'est pas ce qui vient vers nous , mais ce vers quoi nous allons.

A Forigine, le cours du temps n'est donc que la distiiictîôn du voulu et dîFpoisecré, qui elle-même se réduit à l'intention suivie d'un sentiment de satisfaction. L'intention, avec l'effort qui l'accompagne, est le premier germe des idées vulgaires de cause efficiente et de cause finale. C'est par une série d'abstractions scientifiques qu'on arrive à leur substituer les idées de succession constante, d'antécédent et de conséquent invariable, de déterminisme te de mécanisme régulier. A l'origine, les idées de cause et de fin ont un caractère d'anthropomorphisme ou , si l'on veut, de fétichisme : elles sont le transport hors de nous de la force musculaire (cause efficiente) et de l'intention (cause finale). Ces notions métaphysiques ont. à l'origine une signification non seulement tout humaine, mais tout animale, car le besoin à satisfaire et Finnervation motrice sont les expressions de la vie dans tout animal. C'est

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le rapport de ces deux termes qui, selon nous, a engendré tout d'abord la conscience du tempo ; ce dernier ne fut à Torigine, en quelque sorte, queFintervalle conscient entre le besoin et sa satisfaction, la distance entre « la coupe et les lèvres ».

Aujourd'hui les psychologues sont tentes d'intervertir Tordre de la genèse du temps. Remplis de leurs idées toutes scientifiques et toutes modernes sur la causalité, ils nous disent : la cause efficiente se réduit pour l'entendement à une simple succession d'antécédent et de conséquent selon un ordre invariable ou même nécessaire ; la cause finale se réduit de même à un rapport d'antéc(klent et de conséquent, à une succession. Puis, quand les psychologues arrivent à la question du temps, ils continuent de placer Tidée de succession ù la racine môme de la conscience : ils font consister cette dernière dans un rythme d'antécédents et de conséquents saisi sur le fait; dès lors le prius et le posteriuSy le non simul, deviennent un rapport constitutif de la « représentation « même, une « forme de la représentation» , et une forme a priori. Selon nous, cette théorie met des idées scientifiques, venues fort tard, à la place des fétiches primitifs de la conscience, qui sont la force ou cause

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efficiente et le but ou cause finale. L'animal ne pratique que la philosophie de Maine de Biran : il sent et il fait efi*ort, il n'est pas encore assez mathématicien pour songer à la succession^ encore moins à la succession constante^ encore bien moins à la succession nécessaire. Le rapport d'antécédent à conséquent, de prius à posterius, ne se dégagera que dans la suite par une analyse réfléchie.

Est-ce à dire que le temps ne soit pas déjà en germe dans la conscience primitive?— Il y est sous la forme de la force, de l'effort, et, quand l'être commence à se rendre compte de ce qu'il veut, de VinfPMtion; mais alors, le temps est tout englobé dans la sensibilité et dans l'activité motrice, et par cela même il ne fait qu'un avec l'espace; le futur, c'est ce qui est devant l'animal et qu'il cherche à prendre ; le passé, c est ce qui est derrière et qu'il ne voit plus; au lieu de fabriquer savamment (le Tespace avec le temps, comme fait Spencer, il fabrique grossièrement le temps avec l'espace; il ne connaît que le prius et le poslerius de l'étendue. Mon chien, de sa niche,, aperçoit devant lui l'écuelle pleine que je lui apporte : voilà le futur; il sort, se rapproche, et, à mesure qu'il avance, les sensations de la niche s'éloignent, disparaissent presque, parce

que la niche est maintenant derrière lui et qu'il ne la voit plus; voilà le passé.

En somme, la succession est un abstrait de Ye/fort moteur exercé dans ïespace; effort qui, devenu conscient, esl Vintention.

Dans la conscience adulte, Fidée d'intention, de fin , de but, reste l'élément essentiel pour classer les souvenirs. Si nous avions simplement conscience de chaque action en particulier, sans grouper ces diverses actions autour de plusieurs fins distinctes, combien la mémoire nous serait difficile! Au contraire, Tidée de fin étant donnée , nos diverses actions deviennent une série de moyens, se rangent, s'organisent par rapport à la fin poursuivie, de façon à satisfaire un Aristote ou un Leibnitz. Si je veux aller en Amériqutî, il s'ensuit que je veux d'abord passer la mer, et pour cela que je veux m'embarquer au Havre ou à Bordeaux. Toutes ces volontés s'enchaînent l'une à l'autre dans un ordre logique , et tous les souvenirs auxquels elles donneront naissance se trouveront du même coup enchaînés. 11 y a dans la vie une certaine logique, et c'est cette logique qui permet le souvenir. Là où régnent Tillogique et rim|)révu, la mémoire perd beaucoup de prise. La vie absolument sans logique ressemblerait à cc:: uiauvais d!\amcs où les divers

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événements ne^sont pas rattachés et d'où l'on ne retire que des images confuses, qui se fondent Tune dans l'autre.

L'm/m/ion, la fin poursuivie, aboutit toujours à une direction dans l'espace et conséquemment à un mouvement; on peut donc dire que le temps est une abstraction du mouvement, de la YJw.aiq, une formule par laquelle nous résumons un ensemble de sensations ou d'efforts distincts les uns des autres. Quand nous disons : « ce village est à deux heures d'ici » , le temps n'est qu'une simple mesure de la quantité d'efforts nécessaire pour atteindre à travers l'espace le village en question. Cette formule ne contient rien de plus que cette autre : ce village est à tant de milliers de pas, ou que cette autre plus abstraite : il est à tant de kilomètres, ou enfin que cette autre plus psychologique : il est à tant d'efforts musculaires. L'idée même du mouvement se ramène, pour la conscience, à la conception d'un certain nombre de sensations d'effort musculaire et de résistance disposées selon une ligne entre un point de l'espace où l'on est et un autre point où l'on veut être. Pourquoi cette idée, à Torigine, présupposerait-elle l'idée de temps? Je fais plusieurs pas dans une direction donnée : pour cela il a fallu des efforts musculaires ana-

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