‹ La genèse de l'idée de temps [microform]Chapitre 14 sur 28 · II · texte numérisé non relu

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logues avec des sensations différentes tout le long du chemin. Voilà la notion primitive du mouvement. Ajoutez que , les divers pas étant faits dans une intention déterminée, vers les fruits d'un arbre par exemple, les groupes de sensations que j'ai éprouvées se disposent dans mon imagination selon une ligne, les uns apparaissant à tel point par rapport à Tarbre, les autres à tel autre point. Voilà à la fois le germe de ridée de temps et de l'idée de mouvement dans l'espace.

Si je vais du point A au point B et que je revienne du point B au point A, j'obtiens ainsi deux séries de sensations dont chaque terme correspond à un des termes de l'autre série. Seulement, ces termes correspondants se trouvent rangés dans mon esprit tantôt par rapport au point B pris comme but, tantôt par rapport au point A. Je n'ai alors qu'à appliquer les deux séries l'une sur l'autre en les retournant pour qu'elles coïncident parfaitement d'un bout à l'autre. Cette entière coïncidence de deux groupes de sensations, comme on sait, est ce qui distingue le mieux l'espace du temps. Quand je ne considère pas cette coïncidence possible ou réelle, je n'ai dans la mémoire qu'une série de sensations, rangées selon un ordre de netteté. L'idée du temps

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est produite par une accumulation de sensa-( tiens, d'efforts musculaires, de désirs péniblement rangés. Les mêmes sensations répétées, les efforts répétés dans le même sens, dans la même intention, forment une série dont les premiers termes sont moins distincts et les derniers davantage ; ainsi s'établit une perspective intérieure qui va en avant, vers l'avenir.

Le passé n'est que cette perspective retournée: c'est de l'actif devenu, passif, c'est un résidu au lieu d'être une anticipation et une conquête. A mesure que nous dépensons notre vie, il se produit au fond de nous-mêmes, comme dans ces bassins d'où l'on fait évaporer l'eau de la mer, une sorte de dépôt par couches régulières de tout ce que tenait en suspens notre pensée et notre sensibilité. Cette cristallisation intérieure est le passé. Si l'onde est trop agitée, le dépôt se fait irrégulièrement par masses confuses; si elle est suffisamment calme, il prend des formes régulières.

Le temps passé est un fragment de l'espace transporte"èlfrîious; il se figure par l'espace. Il est impossible de modifier la disposition des parties de l'espace : on ne peut mettre à droite ce qui est à gauche, devant ce qui est

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derrière; or. toutes les images que le souvenir nous donne, s'attachant à quelque sensation dans Tespace, s'immobilisent ainsi, forment une série dont nous ne pouvons substituer l'un à l'autre les divers termes.

Aussi toute image fournie parle souvenir ne peut-elle être bien localisée, placée dans le passé, qu'à condition de pouvoir se localiser dans tel ou tel point de l'espace, ou encore d'être associée à quelque autre image qui s'y localise*. Sans l'association à de petites circonstances, tout souvenir nous apparaîtrait comme une création. Est-ce moi qui ai imaginé et écrit quelque part : « La feuillée chante, » expression pittoresque que je trouve en ce moment dans ma mémoire? A cette interrogation, une foule de souvenirs surgissent : des mots latins s'associent aux mots français; à ces mots s'associe un nom, celui de Lucrèce. Enfin, si j'ai bonne mémoire, j'irai jusqu'à revoir le vieux petit volume déchiré sur lequel j'ai lu autrefois l'expression de Lucrèce : frœis canit.

En somme, c'est le jeu des sentiments, des plaisirs et des douleurs qui a organisé la mémoire en représentation présente du passé, et

1. Nous reviendrons plus loin sur le mécanisme de sa localisation.

divisé ainsi le temps en parties distinctes. J'ai soif, je bois à un ruisseau. Un quart d'heure après, je revois le ruisseau qui, par association, me rappelle ma soif, mais, en réalité, je n'ai pas soif et Feau fraîche ne me tente plus du tout. Et pourtant ma représentation est distincte, elle a un témoin : le ruisseau qui m'a désaltéré. Ainsi s'affirme le souvenir en face de la réalité actuelle, le passé en face du présent. L'animal même qui a bu au ruisseau commence à avoir dans la tête des cases distinctes pour le passé et pour la sensation présente.

Ce sentiment du passé n'a tout d'abord rien d'abstrait ni de scientifique ; il est associé au sentiment de plaisir que nous éprouvons à retrouver des choses déjà connues. Après avoir fait voyager un chien , ramenez-le à sa maison, il bondira de plaisir. De même un visage connu fera sourire un enfant, tandis qu'un visage inconnu lui fera peur. Il y a une différence appréciable pour la sensibilité entre voir et revoir, entre découvrir et reconnaître. L'habitude produit toujours une certaine facilité dans la perception, et cette facilité engendre un plaisir. L'habitude suffit déjà à elle seule pour créer un certain ordre : on pourrait peut-être dire que tout sentiment de désordre vient de Tinaccoutumance.

La masse confuse et obscure de nos souvenirs accumulés ressemble à ces grandes forêts qu'on aperçoit de loin comme une seule masse d'ombre; quand on y pénètre, on distingue de longues percées sous les arbres, des halliers, des clairières, des perspectives où les yeux se perdent. Bientôt on y remarque des points de repère qui servent à se reconnaître : on s'habitue à y marcher sans crainte et sans hésitation. Tous ces grands arbres en désordre s'arrangent dans l'esprit et s'y disposent selon des associations fixes. Au début, rien que des souvenirs passivement conservés, d'où suit la confusion dont nous avons parlé ; partant, point d'idée claire du passé en opposition avec le présent et l'avenir. Puis vient l'imagination, avec l'intelligence, qui jouent avec les images et les idées, les mettent ici ou là, à leur gré, rêvent un monde selon nos désirs. Alors se produit un contraste de l'imagination active avec le souvenir présent, qu'on ne peut modifier si aisément, qui reste ancré dans une masse d'associations dont on ne peut le détacher. La scission se produit alors en nous : l'imagination passive ou mémoire se distingue de l'imagination active.

Nous avons vu que le sentiment du temps vient en partie du sentiment de la différence,

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mais il n'y a pas autant de différence qu'on pourrait le croire entre nos sensations, ou plutôt la différence de degré n'exclut pas une certaine unité de forme. Les sensations rentrent dans un certain nombre d'espèces, selon qu'elles proviennent démon bras, de ma jambe, de ma tête, etc. Dans une journée ou même dans une époque entière de la vie, il y a, le plus souvent, une ou plusieurs espèces de sensations dominantes; de là l'unité dans la variété. Tout à l^heure, pendant que j'écrivais, ma mémoire me représenta soudain l'image d'un petit ravin ombragé de pins et de tuyas. Quand donc m'y suis-je promené? me demandai-je. Et sans hésitation, quoique après un temps mathématiquement appréciable, cette réponse intérieure m'arrive : hier. A quoi donc ai-je reconnu immédiatement que c'était hier? En y réfléchissant, je remarque qu'au souvenir de cette promenade est associée la sensation du mal de tête; or je souffre encore de la tête en ce moment même : c'est pour cela que la localisation dans le temps a été très prompte. Sous les divers événements de ma journée se retrouve ainsi une sensation continue qui les relie entre eux. D'autres fois, c'est un groupe de sensations qui adhèrent Tune à l'autre. Mais le souvenir exact, pour

cire possible^ demande toujours que les sene^alions les plus hétérogènes soient reliées entre elles par d'autres qui le sont moins.

La distinction du passé et du présent est tellement relative, que toute image lointaine donnée par la mémoire, lorsqu'on la fixe par l'attention, ne tarde par à se rapprocher, à apparaître comme récente : elle prend sa place dans le présent. Je suis un petit chemin que je n'avais pas suivi depuis deux ans; le chemin serpente sous les oliviers, aux flancs d'une montagne, avec la mer dans le fond. A mesure que j'avance, je reconnais tout ce que je vois; chaque arbre, chaque rocher, chaque maisonnette me dit quelque chose; ce grand pic là-bas me rappelle des pensées oubliées; en moi s'élève tout un bruit confus de voix qui me chantent le passé déjà lointain. Mais ce passé est-il donc aussi lointain que je le crois? Ce long espace de deux ans, si rempli \ d'événements de toute sorte et qui s'interposait entre mes souvenirs et mes sensations, je le sens qui se raccourcit à vue d'œil. Il me semble que tout cela, c'était hier ou avant-hier ; je suis porté à dire : Tautre jour. Pourquoi, si ce n'est parce que le sentiment du passé nous est donné par Tefl'acement des souvenirs? Or, tous mes souvenirs, en s'éveillant sous l'in-

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fluence de ce milieu nouveau, en rentrant pour ainsi dire dans le monde des sensations qui les ont produits, acquièrent une force considérable : ils me deviennent présents^ comme on dit. Si j'avais avec moi le chien de montagne qui m'accompagnait autrefois dans mes promenades, il reconnaîtrait évidemment ce chemin comme moi, il éprouverait du plaisir à s'y retrouver, il remuerait la queue et gambaderait. Et comme il ne mesure pas le temps mathématiquement diaprés le cours des astres, mais empiriquement d'après la" force de ses souvenirs, il lui semblerait peutêtre qu'il est venu tout récemment dans ce chemin.

11 y a des rêves dont on se souvient un jour tout à coup sans pouvoir les rattacher à rien. On est prêt alors à les confondre avec une réalité, si toutefois ils ne sont pas invraisemblables et n'offrent pas la confusion habituelle des rêves. Mais on ne sait pas oiiles placer, on cherche en vain à les rattacher à l'image de tel ou tel objet. Impossible. Il y a de telles images produites en rêve et quelquefois pendant la veille, dans le vague d'une pensée indifférente, donton ne peut en aucune façon déterminer l'époque. Si on les projette encore dans le passé, c'est par une simple habitude, et

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aussi à cause de l'effacement de leurs contours.

Nous avons tracé dans son ensemble, la genèse de l'idée de temps, nous avons montré son origine tout empirique et dérivée. L'idée de temps comme celle d'espace, est empiriquement le résultat de l'adaptation de notre activité et de nos désirs à un même milieu inconnu, peut-être inconnaissable. Qu'est-ce qui correspond en dehors de nous à ce que nous appelons le temps, l'espace? nous n'en savons rien; mais le temps et l'espace ne sont pas des batégories toutes faites et préexistantes en quelcQie sorte à notre activité, à notre inteHigence.l En désirant et en agissant dans la direction de nos désirs, nous créons à la fois l'espace et le temps; nous vivons,"*et le monde, ou ce que nous appelons tel, se fait sous nos yeux.(^ussi est-ce surtout l'énergie de la volonté qui produit la ténacité de la mémoire, au moins en ce qui concerne les événements. Là où notre moi est intéressé, soit qu'il prenne les devants et agisse sur les choses, soit que les choses, en agissant violemment sur lui, excitent une réaction proportionnelle, le souvenir se fixe, se creuse, se donne à lui-même une énergie qui persiste à travers la durée.

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Le désir enveloppe en germe l'idée de possibilité, et cette idée de possibilité, en s'opposant à celle de réalité, devient un «antécédent», c'est-à-dire quelque chose d'idéal et d'imaginé qui précède l'apparition vive du réel. Le désir, d'ailleurs, est un mouvement commencé, et le mouvement commencé, c'est le défilé d'images qui se déroule, le défilé de scènes dans l'espace et de positions successives.

Les conditions de la mémoire et de l'idée du temps sont donc:

1" Variété des images;

2° Association de chacune à un lieu plus ou moins défini;

3*» Association de chacune à quelque intention et action, à quelque fait intérieur plus ou moins émotif et d'une tonalité agréable ou pénible, comme disent les Allemands. Il résulte de tout cela un rangement spontané des images en forme sérielle et temporelle.

C'est le mouvement dans l'espace qui crée le temps dans la conscience humaine. Sans mouvement, point de temps. L'idée de mouvement se ramène à deux choses : force et espace : l'idée de force se ramène à Tidée d'activité , l'idée d'espace à une exclusion mutuelle des activités, qui fait qu'elles se résistent et se rangent d'une certaine manière. Ce mode de

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Oistribution,danslequellescliosessontnonseiiioment distinctes mais, distantes, estTespace. Le temps (objectivement) se ramène à des changements nécessaires dans l'espace, changements que nous figurons tantôt par des lignes sans fin, tantôt par des lignes fermées (périodes)

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