LE PASSÉ
Nous ne pouvons penser le temps sans en souffrir.
En se sentant durer, l'homme se sent mourir : —
Ce mal est ignoré de la nature entière.
L'œil fixé sur le sol, dans un flot de poussière,
Je vois passer là-bas, en troupe, de grands bœufs ;
Sans jamais retourner leurs têtes en arrière.
Ils s'en vont à pas lourds, soufi'rants^ non malheureux;
Ils n'aperçoivent pas la longue ligne blanche
De la route fuyant devant eux, derrière eux.
Sans fin, et dans leur front qui sous le fouet se penche
Nul reflet du passé n'éclaire l'avenir.
Tout se mêle pour eux. Parfois je les envie :
Us ne connaissent point l'anxieux souvenir,
Et vivent sourdement, en ignorant la vie.
L'autre jour j'ai revu la petite maison Que jadis j'habitai là-haut sur la colline, Avec la grande mer au loin pour horizon. J'y suis monté gaîment : toujours on s'imagine Qu'on aura du plaisir à troubler le passé, A le faire sortir, étonné, de la brume. Puis, pensais-je, mon cœur ici n'a rien laissé : J'ai vécu, .voilà tout, j'ai souffert, j'ai pensé, Tandis que, devant moi, l'éternelle amertume De la mer frémissante ondoyait sous les deux. Je ne portais, caché dans mon sein, d'autre drame Que celui de la vie : en saluant ces lieux, Pourquoi donc se fondit soudain toute mon âme?...
C'était moi-même, hélas, moi que j'avais perdu. Oh ! comme j'étais loin ! et quelle ombre montante Déjà m'enveloppait à demi descendu Sous le lourd horizon de la vie accablante ?
Des profondeurs en moi s'ouvraient à mon regard, Vivre! est-il donc au fond rien de plus implacable? S'écouler sans savoir vers quel but, au hasard, Se sentir maîtrisé par l'heure insaisissable!
Nous allons devant nous comme des exilés. Ne pouvant pas fouler deux fois la même place, Goûter la même joie, et sans cesse appelés PftT l'horizon nouveau que nous ouvre l'espace.
DEUXIÈME APPENDICE
Oh! quand nous descendons au fond de notre cœur, Combien de doux chemins à travers nos pensées, De recoins parfumés où gazouillent en chœur Les vivants souvenirs, voix des choses passées !
Comme nous voudrions, ne fût-ce qu'un moment, Revenir en arrière et, frissonnants d'ivresse. Parcourir de nouveau le méandre charmant Que creuse en s'écoulant dans nos cœurs la jeunesse !
Mais non, notre passé se ferme pour toujours, Je sens que je 'deviens étranger à ma vie ; Lorsque je dis encor : — mes plaisirs, mes amours. Mes douleurs, — puis-je ainsi parler sans ironie?
Que d'impuissance éclate en ce mot tout humain! Se souvenir ! — se voir lentement disparaître. Sentir vibrer toujours comme l'écho lointain D'une vie à laquelle on ne peut plus renaître I
Tout ce monde déjà perdu que j'ai peuplé Avec mon âme même au hasard dispersée.
Avec l'espoir joyeux de mon cœur envolé. En vain j'y veux encor attacher ma pensée : Tout par degrés s'altère en ce mouvant tableau. Je m'échappe à moi-même! avec effort je tente De renouer les fils de ce doux écheveau Qui fut ma vie ; hélas ! je sens ma main tremblante Se perdre en ce passé que je voulais fouiller. Quand, après un long temps, je revois le visage
Des amis qui venaient s'asseoir près du foyer, Je ni*étonne : mon âme hésite et se partage Entre ses souvenirs et la réalité. Je les reconnais bien, et pourtant je me trouve Inquiet auprès d'eux, presque désenchanté; Peut-être éprouvent-ils aussi ce que j'éprouve : Tous, en nous retrouvant, nous nous cherchons encor. Entre nous est venu se placer tout un monde; Nous appelons en vain ce cher passé qui dort, Nous attendons, naïfs, qu'il s'éveille et réponde; Lui, sous le temps qui monte à jamais submergé. Il reste pâle et mort; tout est encor le même, Je crois, autour de nous; en nous tout est changé : Notre réunion semble un adieu suprême.
DEUXIEME APPENDICE