‹ La genèse de l'idée de temps [microform]Chapitre 3 sur 28 · THÉORIE EXPÉRIMENTALE ET THÉORIE KANTIENNE · texte numérisé non relu

THÉORIE EXPÉRIMENTALE ET THÉORIE KANTIENNE

encore on pourrait, par hypothèse, supprimer h sentiment même du temps, ramener l'animal à une vie toute statique, non dynamique, 5 un mécanisme d'images actuelles sans conscience du passage d'un état à l'autre. Plongezle à chaque instant dans le fleuve du Lé°thé, ou supposez que, soit par un arrêt de développement cérébral, soit par une lésion, cérébrale, l'animal s'oublie sans cesse lui-même à chaque instant; les images continueront de surgir dans sa tête ; il y aura des liens cérébraux entreces images etcertains mouvements par le seul fait que, une première fois, images et mouvements auront coïncidé : l'animal aura donc, à chaque instant, un ensemble de représentations et accomplira un ensemble . de mouvements déterminés par des connexions cérébrales, le tout sans la représentation de succession et sans le sentiment de succession Cet état, quelque hypothétique qu'il soit, doit ressembler à celui des animaux inférieurs. C'est seulement après une évolution plus ou moins longue que l'animal, par un perlectionnement de l'organisme, projette dans le temps passé une partie de ses représentations. Au début, il a dû sentir, imaginer, jûuii-, souffrir, réagir et mouvoir en ne

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INTRODUCTION

projetant les objets que dansTespace, ou, plus simplement, avec des représentations à forme confusément spatiale, car la représentation distincte de l'espace est encore un perfectionnement très ultérieur. Comment donc les kantiens peuvent -ils soutenir qu'on ne peut «se représenter une représentation sans la représentation du temps»?

Même chez Thomme, il y a des cas maladifs où toute notion du temps semble disparue, où Têtre agit par vision machinale des choses dans l'espace sans distinction de passé et de présent. Nous pouvons nous en faire une idée, môme à Tétat sain : il y a des cas d'absorption profonde dans une pensée ou dans un sentiment, d'extase même où le temps disparaît de la conscience. Nous ne sentons plus la succession de nos états ; nous sommes en chaque instant tout entiers à cet instant même, réduits à l'état d'esprits moment tanés^ sans comparaison, sans souvenir, totalement perdus dans notre pensée ou dans notre sentiment. Si on nous fait tout à coup sortir de cette sorte de paralysie portant sur la représentation de la durée, nous sommes incapables de dire s'il s'est écoulé une minute ou une heure : nous sortons comme d'un rêve où, sur

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notre monde intérieur détruit, le temps aurait dormi immobile. La représentation du temps est donc du luxe; quant à la conscience immédiate du passage d'un état à un autre état, elle pourrait être réduite à tel point que l'existence interne recommençât à chaque moment, et cela, sans qu'un spectateur du dehors s'en aperçûte Ce serait une série d'éclairs intérieurs dont chacun existerait pour lui seul : la conscience de la continuité aurait disparu. Ce n*est là sans doute qu'une supposition, une sorte d'état-limite : en fait, à l'état normal, l'être animé se sent passer d'une sensation à l'autre et la représentation de la succession suit de très bonne heure les successions de représentations; mais elle les suit comme leur effet constant; elle ne les précède pas comme leur cause, elle ne les conditionne même pas. La vraie condition est ailleurs. Elle est dans la réelle existence de la succession et du mouvement hors de nous, et aussi dans notre cerveau. Le cadre a jonon du temps est notre crâne.

IL — Pour déblayer en quelque sorte le terrain où doivent se porter les recherches de Guyau, analysons la démonstration kantienne.

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et nous verrons qu'elle suppose tout sans rien démontrer. « Le temps, dit Kant, n'est pas un concept empirique ou qui dérive de quelque expérience. En effet, la simultanéité et la succession ne tomberaient pas elles-mêmes sous notre perception si la représentation du temps ne leur servait a priori de fondement. ») Selon nous, comme selon Guyau, c'est juste l'opposé de l'ordre réel. L'animal a d'abord, en fait, une représentation, puis une succession de représentations, puis une représentation des représentations qu'il a eues, et cela, dans un certain ordre imposé; il a par conséquent une représentation de la succession des représentations; enfin cette succession prend la forme du temps en vertu de lois comme celles qui font que l'impression d'une aiguille enfoncée dans les chairs prend la forme de la douleur, sans qu'on ait cette forme a priori dans la conscience ni aucune notion a priori de la douleur. Que la représentation du temps ne précède pas les autres représenlations chez l'animal, c'est incontestable; quant à dire que les conditions de la représentation ultérieure du temps la précodent, c'est enfoncer une porte ouverte. 11 est clair que les conditions de tout phéno-

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mène précèdent ce phénomène; que, si nous n'avions pas un cerveau capable de sentir, nous ne sentirions pas; que, si nos sensations n'étaient pas successives, nous ne les sentirions pas successivement; que, s'il ne restait rien de la première sensation lors de la seconde, nous n'aurions pas de mémoire ; que, si nous n'avions pas de mémoire, nous ne concevrions pas la succession des représentations ; mais les propriétés de nos représen tations ne sont ni des propriétés a priori, ni des lois a priori, ni des intuitions a priori, ni des formes a priori, pas plus que la forme de la vague n'est a priori par rapport à la vague. Ne prenons pas le mode ou le résultat constant de notre expérience pour une condition antérieure et supérieure à l'expérience.

Kant continue : — « Le temps est une représentation nécessaire qui sert de fondement à toutes les intuitions. » Nous nions encore, avec Guyau, cette proposition. Une sensation, nous l'avons vu, peut être éprouvée sans représentation du temps. L'animal qui sent les dents d'un autre s'enfoncer dans sa chair n'a aucun besoin de se représenter le temps pour sentir. Le temps n'est une «représentation nécessaire» que pour les représentations complexes

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de succession, ce qui revient h dire qu'il est nécessaire de se représenter le temps pour se le représenter. Ayant toujours eu des successions de représentations, nous ne pouvons pas concevoir une autre manière de nous représenter les phénomènes, car celte manière ne nous est donnée dans aucune expérience. La propriété constante de notre expérience ne peut pas ne pas nous apparaître comme une nécessité de l'expérience même, constamment confirmée par son harmonie avec la réelle existence hors de nous de mouvements dans le temps. « Par cette nécessité seule, continue Kant, on fonde a priori la possibilité de principes apodictiquesconcernantles rapports dutemps,

ou d'axiomes du temps en général, comme celui-ci • — Le temps n'a qu'une dimension. » — Cet axiome, selon nous, n'est que l'expression analytique de notre représentation constante, la traduction d'un fait de conscience sans exception. La douleur nous excite à la fuir, voilà un fait ou une loi ; - nous nous représentons le temps avec une seule dimension, l'espace avec trois, la couleur, les sons, les odeurs avec une intensité quelconque, etc. ; voilà d'autres faits ou lois d'expérience , qui se trouvent êtr^ les loi", de l'expérience elle-

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même telîe qu'elle est toujours, conséquemment les plus générales des lois. Mais la question de leur origine reste ouverte, comme aussi celle de \euvnécessité a priori et de leur pourquoi.

Kant répond: « 11 faudrait alors se borner à dire : — Voilà ce qu'enseigne l'observation générale, et non voilà ce qui doit être. » — Mais en effet, nous ne pouvons rien dire de plus que ceci : — L'observation générale de l'observation même, l'expérience générale de l'expérience nous apprend que nous avons toujours des séries de représentations qui aboutissent à des représentations de séries unilinéaires et se groupent à la fin dans une représentation de série unique, le temps; si bien que nous ne pouvons nous figurer autrement les faits d'expérience, n'ayant pour cela aucun moyen. Pourquoi est-ce ainsi? Nous n'en savons rien. Constater le plus général des faits, ce n'est point l'ériger en « intuition a priori. »

— « Le temps, dit Kant, n'est pas un concept discursif ou, comme on dit, général, mais une forme pure de l'intuition sensible. Les temps différents, en effet, ne sont que des parties d'un même temps. Or, une représentation qui ne peut être donnée que par un

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seul objet est une intuition. » Kant veut dire que nous ne généralisons pas des successions diverses et détachées que nous aurions eues ; mais cela tient à ce que nous comblons les vides de notre expérience par un effet d'optique analogue à celui qui nous fait combler les vides de l'espace. Faut-il en conclure que l'idée de ' temps, au lieu d'être la propriété la plus constante de notre expérience, soit une intuition d'objet? Ce que dit Kant, - qu'il n'y a pas plusieurs temps, mais un seul, - ne s'app ique d'ailleurs qu'à la notion savante et philosophique du temps. De môme qu'ilya très probablementà l'origine, malgré cette même théorie kantienne, plusieurs espaces pour l'animal, — un espace tactile, un espace visuel, un espace olfactif, — et que la combinaison, la fusion de ces espaces en une représentation unique d'espaceunique, uniforme, homogène, indéfini, est un perfectionnement très ultérieur, de même il y a probablement pour Tanimal plusieurs ^ temps, plusieurs fragments de durée, qu'il ne songe nullement à relieren les alignant sur une seule ligne mathématique. En d'autres termes, il se représente diverses successions dont chacune, objectivement, estun morceau subsistant à part, un bout de chaîne brisée; il a des suc-

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cessions d'images auditives et il a des successions d'images visuelles; il a des successions d'appétits, faim, soif, etc. Toutes ces séries restent d'abord flottantes et discontinues dans son imagination, sa vie étant un rêve. 11 n'accomplit pas l'opération scientifique qui consiste à comparer ces séries, à reconnaître qu'elles forment une série unique et que de même, objectivement, le cours du temps est continu, uniforme, identique pour tous les êtres. Cette notion du temps est un produit raffiné de la réflexion humaine, comme les notions de l'infini, de l'immensité, de la causalité universelle, etc. Prétendre que, pour avoir des représentations quelconques, il faut avoir cette intuition pure du temps, même à l'état obscur, c'est transporter notre science actuelle dans l'ignorance primitive. D'ailleurs, même aujourd'hui, nous n'avons aucune intui' tion pure du temps; toutes les intuitions que nous en avons sont des intuitions concrètes et spatiales, disons le mot, sensitives. Nous sommes obligés de nous représenter le temps indirectement, par un détour. La conscience de la transition dans le temps n'est pas une «intuition »> du temps, encore moins une in» tuition supérieure à l'expérience; c'est, aucon-

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