‹ La genèse de la Bataille de la MarneChapitre 1 sur 30 · PAYOT & G'% PARIS · texte numérisé non relu

PAYOT & G'% PARIS

I06, BOULEVARD SAINT-GERMAIN Tous droits réservé*

La bataille de la Marne, si considérables qu'aient été les événements ultérieurs, n'en demeure pas moins, a nos yeux, le fait principal de la grande guerre.

Si elle eût été perdue, tout se fût trouvé irrémédiablement compromis un mois après l'ouverture des hostilités; tout redressement fût devenu impossible.

Alors qu'en 1870 l'ennemi n'avait paru devant Paris (17 septembre) que 42 jours

après le double échec de Spikeren et de Frœschwiller (6 août), en 1914 les armées allemandes arrivaient dans la région parisienne dix jours après la perte de la bataille de Gharleroi.

Cette avance extraordinairement rapide de l'envahisseur était la conséquence de notre offensive générale qui avait échoué sur tout le front, et d'une retraite qui avait abandonné à l'ennemi, sans combat, tout le nord de la France, nos régions industrielles et minières dont la perte eut pour nous de si graves conséquences.

Nous réservant d'étudier plus tard cette offensive générale qui conduisit nos armées à Sarrebourg, à Morhange, à Virlon, à Neufchâteau et à Charleroi, nous nous bornerons à constater que, par la raison

même qu'il comptait prendre Toffensive en Lorraine et sur la Meuse, notre état-major devait ne pas se désintéresser de la frontière du Nord et de Paris : de fortes organisations défensives de la mer à Maubeuge et à la Meuse, la capitale en complet état de défense, telles étaient les deux premières conditions à remplir pour rester libre sur le front de Lorraine.

C'est dans cet ordre d'idées que, en lançant leurs masses offensives en Belgique, les Allemands n'avaient pas manqué d'organiser une solide défensive à leur gauche, entre la Meuse, la Moselle et les Vosges, et c'est à cause de cette sage précaution de nos adversaires que le plan français se trouvait bâti sur du sable, et croula comme château de cartes.

On est d'autant plus surpris de constater que les mesures les plus élénaentaires de prudence avaient été négligées sur la frontière belge, que tout nous commandait, au contraire, d'y porter notre attention.

Les avertissements n'avaient pas manqué.

Dès 1890, le lieutenant-colonel Hennebert écrivait :

Le champ de bataiUe traditionnel de la Belgique^ ce territoire prédestiné, est, pour ainsi dire, le lieu géométrique des voies d'invasion de la France. Le fait de sa violation ouvrirait à nos voisins de l'Est la vallée de Sambre et Meuse, et les porterait à la vallée de l'Oise, à S ou 10 marches de la Seine.

11 citait le général Brialmont : « Une

« armée allemande occupant la Belgique « pourrait aussi bien se porter sur Paris « par Tournai, Lille et Arras. »

« Les Allemands n^ hésiteront certaine- « ment pas à prendre ces chemins si com- « modes », ajoutait le lieutenant-colonel Hennebert. Et il invoquait encore la lumineuse affirmation du major belge Girard :

« Plus la France a intérêt à ne pas être « envahie par la Belgique, plus l'Aile- « magne a intérêt à V attaquer de ce côté, « Expression d\m intérêt, allemand, la neu' i< tralité belge pliera devant un intérêt aile- « mand supérieur . »

Le lieutenant-colonel Hennebert attirait aussi l'attention sur « l'élégant principe cavalièrement émis » par un diplo^

mate suisse au service de rAUemagne (1) :

Un traité nuisible aux intérêts de VEtal est nul et point du tout obligatoire ; la nécessité peut autoriser un belligérant à se saisir pour un temps d'une place neutre (ou d'un pays neutre), à y mettre garnison pour se couvrir contre l'ennemi, ou pour prévenir les desseins qu'il a sur celte place (ou pays) quand le maître n'est pas en état de la garder. Le droit innocent de passage s'étend à toutes les nations avec lesquelles on vit en paix, et ce devoir s'étend aux troupes comme aux particuliers. Celui qui veut passer dans un pays neutre avec des troupes doit en demander la permission au Souverain ; une nation est libre de refuser l'entrée de son territoire à toute armée étrangère. Un cas s'excepte de lui-même, et sans difficulté, c'est celui à.'une extrême néces-' site. La nécessité urgente et absolue suspend

(1) Vattel. — M, de Bismarck se couvrit louvent de l'autorité de cet écrivain.

AVANT-PROPOS i5

tous les droits de propriété, et, si le neutre n'est pas dans la même nécessité que nous, il nous est permis de faire usage malgré lui de ce qui lui appartient.

Voilà bien, nettement tracée, la ligne de conduite que l'Allemagne devait suivre vis-à-vis de la Belgique ; voilà bien, exprimées avec un parfait cynisme, les raisons que devait donner Bethmaun-Holweg pour justitier la violation d« la neutralité belge : « Chiffon de papier... Nécessité « n'a pas de loi... Les Français allaient nous « attaquer par la Belgique ! »

Lord Palmerston avait écrit de son côté ; « J'ai toujours observé que, lorsqu'une guerre éclate, et qu'une nation croit utile de faire traverser à son armée un territoire neutre, elle ne songe guère à respec-

ter la neutralité inscrite dans les traités. » En 1914, l'attaque par la Belgique était d'autant plus plausible de la part de l'étatmajor allemand que, pris entre la Russie et nous, se trouvant dans la nécessité de nous mettre rapidement hors de cause afin de pouvoir se retourner eii temps utile contre les armées russes, il n*avait pas le loisir de s'attarder contre nos barrières fortifiées de PEsl . Les écrivains militaires d'outre-Rhin avaient catégoriquement préconisé l'opération consistant à se porter, avec de grandes masses, à travers la Belgique, vers la trouée de l'Oise, par la route la plus directe sur Paris, et, s'ils n'en avaient pas fait mystère, c'est qu'il ne pouvait leur venir à l'idée que l'ensemble de mesures de toute nature prises par le grand état-major pour assu-

rer l'irruption de ses principales armées en Belgique eût pu laisser place chez nous à la moindre incertitude : la disposition des voies ferrées, des camps, des quais d'embarquement, etc., fournissait des preuves tangibles de ses intentions, inscrites sur le soi même.

Pourtant, malgré le danger qui était là, évident, menaçant (1), nous n'avions rien fait pour y parer.

La place de Lille, négligée depuis long-

(1) En 1913, le général Bonnal écrivait : « A M l'exception de quelques retardataires, tout le monde « militaire est aujourd'hui d'accord sur ce point que « les Allemands s'efforceront de réaliser contre nous « l'enveloppement des ailes, et tout, partiailièrement « de notre aile gauche, après avoir violé la neutralité « du Luxembourg et de la Belgique. » {Questions de critique militah'e et d'actualité).

temps, était sous le coup d'un déclassement ; celle de Maubeuge, archaïque, insuffisamment armée, en voie de réfection, était incapable d'une longue résistance.

De plus, circonstance aggravante, Paris, à huit jours de marche d'une frontière ouverte, n'était ni défendu^ ni défendable.

Il n'est pas utile, pour l'établir, d'entrer dans de longs détails ; il suffit de s'en référer aux déclarations du chef qui fut chargé d'organiser la résistance.

Le 2 septembre 1914, le général Galliéni, gouverneur de Paris, écrivait au général en chef :

Je vous rappelle encore une fois ce que je vous ai déjà dit dans trois conversations téléphoniques, ce que j'ai répété, en conseil des ministres, au Président de la République et au

ministre do la guerre : « Paris, si vous ne lui donnez pas des troupes actives de renfort, au moins trois corps d'armée, est dans Vimjtossihilité absolue de se défendre. »

Le 3 septembre, il revenait à la charge :

Permettez-moi de vous rappeler que Paris compte un nombre considérable de troupes territoriales dont la valeur manreuvrière est très faible, et qui ne sont que très incomplètement outillées comme troupes de campagne (n'ont ni T. G., ni T. R. (1); je m'emploie à leur constituer des embryons de ces trains).

D'autre part, ces troupes sont faiblement pourvues en artillerie et en munitions ; elles n'ont ni parcs, ni convois, ni ambulances.

Sauf ordre contraire de votre part, je m'efforcerai de tenir dans Paris le plus longtemps possible.

(4) Trains de combat, trains régimentaires.

Le 8 septembre, le gouverneur écrivait au ministre de la guerre :

... Enfin, je vous demanderai de ne pas oublier que Paris, avec ses territoriaux en nombre insuffisant, avec ses ouvrages médiocres et très exposéSf avec son matériel d'artillerie démodé, (nos pièces ne portent qu'à 8 kilomètres contre les pièces allemandes portant à 14), ne 'peut se défendre longtemps et dans de bonnes conditions.

Certes, l'état-major allemand était au courant de ce déplorable état de choses, de cet état absolu d'impréparation qui n'a pu que l'encourager à agir offensivemenl par la Belgique, car la valeur d'un tel plan eût été singulièrement diminuée si les armées allemandes avaient eu la perspective de déboucher devant un vaste camp re-

tranché organisé et armé à la moderne, au lieu de ne trouver devant elles que des ouvrages antérieurs à Tinvention des explosifs et une artillerie de place vieille de 40 ans !

Un autre sujet d*étonnement, et non moins douloureux, est que, après le repli de nos troupes sur la frontière qui suivit la perte delà bataille de Gharleroi,il n'ait été fait aucun usage du système ingénieux d'inondations, œuvre de Vauban, qui permettait de déverser rapidement les eaux des canaux et des rivières, en les combinant avec celles des marécages, de manière à transformer en une barrière liquide inabordable le pays compris entre Maubeuge, les abords de Lille et la mer.

Entre Lille et la mer, il fallait plus de

temps -pour tendre l'inondation qu'entre Lille et Maubeuge ; mais, eu cas d'urgence, on avait la possibilité de recourir aux eaux marines, ce qui n'exigeait que 48 heures.

Les écluses étaient commandées par les places de Gondé, Le Quesnoy, Dunkerque.

Cette organisation avait été sagement maintenue par le Conseil de Défense, en 1875, et elle était, en 1914, en parfait état de fonctionnement.

De toute évidence, les autorités militaires locales n'avaient pas qualité pour tendre les inondations; au général en chef seul appartenait de prendre une décision de celte nature, car seul il était en mesure d'en apprécier l'opportunité par rapport à la situation générale et à ses projets d'opérations ultérieures.

En tout cas, si l'on eût levé les écluses, la frontière, entre la mer et Maubeuge, fût devenue impraticable par le procédé qui a si efficacement contribué plus tard à faire échouer les attaques obstinées des Allemands sur l'Yser ; le mouvement débordant par le nord de Maubeuge, qui était le fondement même du plan allemand, fût devenu bien difficile, voire môme radicalement impossible.

Il eût suffi de peu de monde pour garder les surfaces inondées, et, avec les divisions de réserve et territoriales qui se trouvaient dans la région nord, on eût été à même d'organiser la défense de Lille en ayant recours aux tranchées et aux réseaux de fils de fer.

Dès lors, notre 5* armée, n'ayant plus

rien à craindre pour son flatic gauche, pouvait faire tête à la frontière, sa gauche appuyée à Maiibeuge qui cessait d'être abandonné à lui-même, reliée par sa droite à la 4* armée. Celle-ci, il convient de ne pas l'oublier, a résisté victorieusement sur la Meuse, au point que son chef demanda à ne pas continuer la retraite ; mais, malgré son succès, elle fut bien obligée de se retirer, car elle eût été découverte par le recul de la 5* armée menacée elle-même d'encerclement par l'aile droite allemande qui avait trouvé le champ hbre au nord de Maubeuge.

À son tour, notre 3* armée, si la retraite de celles qui étaient à sa gauche se fût arrêtée, eût pu également faire front, la droite dans la région nord de Verdun.;

Ces trois armées avaient bien éprouvé des échecs dans leur offensive, mais elles n'étaient pas désorganisées ; elles étaient parfaitement capables, avec le concours de l'armée anglaise à notre gauche, de présenter à nos frontières la même résistance victorieuse que nos première et deuxième armées à notre droite ; celles-ci, après leurs insuccès de Sarrebourg et de Morhange (1),

(1) Notre offensive contre les positions de Sarrebourg et de Morhange était vouée fatalement à un éctxec ; sans artillerie de gros calibre, avec des méthodes désuètes, nous abordâmes des positions formidablement organisées, truquées suivant toutes les règles de la défensive moderne dont la pratique était à peine soupçonnée dans notre armée Les Allemands, repliant leurs avancées, avaient tout fait pour nous encourager dans cette imprudence et nous attirer dans un piège que ne manquèrent pas de nous signaler des habitants du pays annexé.

firent une courte retraite, et arrêtèrent net l'adversaire à la trouée de Charmes et au Grand Couronné de Nancy.

Ainsi, grâce aux inondations du nord,

Dès 1877, dans un rapport au conseil de défense, le général Ducrot avait pourtant écrit : « La préten- « tion de faire de Nancy une base d'opérations « agressives nous paraît insoutenable. L'armée qui « sortirait de Nancy pour pénétrer dans le Palatinal « par la trouée de Sarreguenaines viendrait se heur- « ter aux obstacles de la Seille et de la Sarre, serait « prise en flanc par les places fortes de Metz et de « Strasbourg ; la première condition de tout progrès «< serait la prise de Metz... »

Un peu plus tard, le général Séré de Rivière, le créateur de nos barrières fortifiées de l'Est, émettait une opinion analogue : « Quand bien môme il n'y « aurait pas un seul Allemand entre Metz et Stras- « bourg, nous ne pourrions sérieusement songer à a déboucher de ce côté. »

Mais Napoléon n'a-t-il pa-s écrit : « Ne faites pas ce (' que veut l'ennemi par la seule raison qu'il le dé- « sire ; évitez le champ de bataille qu'il a reconnu.

on eût pu être en mesure, en vertu de la force que confère l'aruiemenl moderne à toute défensive organisée qui a ses flancs inattaquables, de briser sur nos fronti(Vres l'ofTensive générale des armées allemandes (1) j on n'eût pas eu besoin d'une

« étudié, à plus forte raison celui qu'il a fortifié, où « il s'est retranché » ?

Or, l'organisation défensive des Allemands entre la Moselle et les Vosges était parfaitement connue, et l'on ne pouvait ignorer les propriétés des régions fortifiées latérales de Metz et de Strasbourg.

(1) Nous n'avons pas à insister sur le mépris, qu'avant 1914, on profes86ut, dans nos hautes sphères militaires, pour la tactique défensive. Quand parut en 1902, dans la Revue militaire suisse, la lumineuse étude du lieutenant-colonel Mayer, publiée sous le pseudonyme d'Emile Mauceau, et intitulée : Quelques idées françaises sur la (juerre de l'avenir, elle fut accueillie avec dédain. Et pourtant, l'auteur, après avoir établi que « la défensive a ses vertus propres », ne prédisait rien moins que l'extension des fronts qui

retraite de 250 kilomètres pour « soustraire la gauche de la 5® armée à la menace d'enveloppement. » (Instruction générale n° 4 du 1" septembre 1914). La guerre de tranchées se fût organisée au seuil du sol français, et non plus dans l'intérieur de la France ; on eût évité Tinvasion et son cortège de ruines.

Aussi bien, sans vouloir nous étendre outre mesure sur cette question, nous dirons que tous les documents, tous les témoignages, donnent à penser qu'au grand quartier-général, où l'on avait d'abord cru que l'offensive allemande ne s'étendrait pas

ne s'arrêteraient, (lisait il, qu'« àla mer, à la frontière d'un pays neutre », leur inviolabilité, la localisation des succès et des revers : en un mot, tout ce qui est arrivé.

au delà de Ja Meuse, on a nourri ensuite Tespoir également chimérique qu'elle ne dépasserait pas Maubeuge, et que cette place serait ainsi le point d'appui d'extrême gauche de nos armées.

Mais la marche débordante des masses allemandes fit rapidement crouler ces illusions, et, comme on n'avait rien prévu et rien organisé de ce côté, il fallut bien se résigner à la longue retraite dans laquelle fut englobée la division que nous commandions, retraite qui amena les Allemands dans la région de Paris aux premiers jours de septembre, et dont les conséquences n'ont été conjurées, en partie du moins, que par le « rétablissement » de la Marne.

Notre intention n'est pas d'écrire une

relation de cette bataille, sans précédent dans l'histoire militaire, qui enraya l'invasion et la contraignit à un recul malheureusement trop limité. Nous nous bornerons à en exposer la genèse, en nous appuyant sur des documents authentiques, irrécusables, dont quelques-uns n'ont pas encore été produits, et avec l'unique souci de la recherche de la Vérité.

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