MESURES PRISES PAR LE GÉNÉRAL GALLIÉNI
Déjà préoccupé, comme on l'a vu, de venir en aide à la 5* armée avant d'avoir été mis sous les ordres du commandant en chef, et bien qu'il n'eût reçu de ce dernier aucune communication, aucun renseignement, ne possédant, par conséquent, que les informations qu'il se procurait par ses propres moyens, il apprit, le 3 septembre, par Tavialion, que les colonnes allemandes
qui avaient jusque-là marché sur Paris semblaient avoir infléchi leur marche vers le sud-est. Déjà, la veille, certaines nouvelles lui avaient permis de le pressentir. — « Eh bien ! s'ils ne viennent pas à nous, nous irons à eux avec tout ce qu'il nous sera possible d'y mettre, » avait-il dit sans hésiter.
Toutefois, il n'y avait pas encore certitude absolue; en attendant la conflrmation d'une nouvelle d'une semblable importance, tous moyens étant mis en œuvre pour se la procurer, il porta à la connaissance de ses sous-ordres ce qu'il venait d'apprendre :
Un corps d'armée allemand, vraisemblablement le 2e, s'est porté de Sentis vers le sud, mais n'a pas poursuivi son mouvement sur Paris, et paraît avoir obliqué vers le sud-est.
D'une manière générale, Jes forces allemandes qui se trouvaient en face de la 6e armée paraissent s'être orientées vers le sud-est. (Ordre général n» 4).
Mais il fallait attendre des données plus positives avant de prendre un parti déflnitif, et d'engager une manœuvre qu'on pouvait toutefois amorcer par des dispositions préparatoires.
Des ordres furent donnés aux troupes de la 6^ armée qui devaient « se faire aussi petites que possible, prendre toutes les mesures voulues pour dissimuler leur présence aux investigations aériennes, éviter tout engagement qui ne serait pas rendu indispensable pour la défense immédiate du camp retranché. »
Le gouverneur rendit compte immédia-
temeut au général en chef par téléphone, attirant son attention sur la convenance qu'il y avait à porter la 6^ armée vers l'est, par la rive nord de la Marne.
Le lendemain matin, 4 septembre, accompagné du général Glergerie, son chef d'état-major, il se portait aux avant-postes du front nord-est ; il put observer les colonnes allemandes en marche vers le sudest, et apprit que l'ennemi franchissait la Marne à Trilport (1).
(l)On a raconté que, au commencement de septembre, nos ennemis étaient teUemeut assurés d'avoir partie gagnée qu'ils ne prenaient plus la peine de chiffrer leurs radiotélégramines, et ce serai t un de ces radiotélégrarames expédié en clair qui, intercepté par la tour Eiffel, aurait apporté la nouvelle du changement de direction de l'armée de von Klùck. On ajoute que le général Galliéni se serait d'abord demandé si on
La situation se précisant, il prit immédiatement la décision de porter la 6' armée vers Test, pour attaquer soit les colonnes
voulait, par ce moyen, endormir sa vigilance ; mais, tout en prenant toutes les précautions nécessaires pour déjouer cette ruse de guerre, au cas on c'en eût été une, il aurait fait surveiller plus étroitement les mouvements de l'ennemi. Et c'est grâce à ce que son attention avait été mise en éveil qu'il avait été éclairé sur les véritables intentions du haut commandement allemand.
La réalité est un peu différente.
Il est exact que la tour Eiffel interceptait beaucoup de radios allemands expédiés en clair : l'état-major du général von Martwitz, commandant la cavalerie de la l""^ armée, faisait un usage très fréquent de la télégraphie sans fil, et il ne chiffrait pas ses dépêches soit pour éviter les pertes de temps occasionnées par la traduction, soit parce que, en effet, il jugeait qu'il n'yavait plus rien à craindre de nous, et qu'il pouvait donc ne pas se gêner. Naturellement, on interceptait toutes ces communications, et c'est ainsi qu'un jour, par exemple, le gouvernement militaire de Paris
allemandes qui lui présentaient le flanc, soit la flanc-garde que l'ennemi ne pouvait manquer d'élal)lir pour couvrir leur mouvement.
sut que les chevaux de la cavalerie de la l'® armée allemande ne bougeraient pas pendant deux jours, parce qu'ils étaient fatigués et qu'ils avaient besoin d'être ferrés. On profita du renseignement pour faire bombarder leurs cantonnements par des avions. Mais le seul radio qui ait fait allusion au mouvement de von Kluck est du 9 septembre dans lasoiréo- Il était conçu à peu près ainsi : " Dites-moi exactement où vous en êtes et ce que vous faites. Hâtez-vous parce que x. x. x. » Pour ceux qui étaieut au courant de la situation, ces trois x pouvaient signifier que l'armée battait en retraite. Et c'est bien le sens qu'on leur attribua, à tort ou à raison. En tout cas, la date de cette dépêche suffit à prouver qu'elle ne fut pour rien dans la bataille de la Marne, et ce n'est itas elle qui donna la première nouvelle de la modification apportée à la direction de marche de von Kliick. C'est dans l'après-midi du l®' septembre que le colo-
De toute évidence, pour assurer à ce plan les développements qu'il contenait en germe, il était indispensable de manœuvrer par la rive droite (nord) de la Marne, afin de pouvoir envelopper la droite allemande, et la couper de ses communications avec Sentis — Greil — Clermont-sur-Oise.
Dès 9 heures du matin, n'ayant pas reçu d'instructions du G. Q. G. en réponse à ses questions de la veille, il prenait de luimême les mesures nécessaires, et donnait à la 6' armée l'ordre suivant :
nel Bonrdeau, chef du service des renseignements à rétat-major du général GalUéni, eut l'intuition de ce glissement vers la gauche. Le 2 et le 3, l'hypothèse se précisa. Dans la nuit du 3 au 4, on en acquit la complète confirmation.
ARMÉB DE PABIS
ÉTAT-MAjoR p^^^-ç^ i^ ^^ septembre 1914.,
jfe Bureau " heures.
LE GÉNÉRAL GALLIÉNI, COMMANDANT LES ARMÉES DE PARIS, A M. LE GENERAL MAUNOURY, COM- MANDANT LA b«^ ARMÉE.
En raison du mouvement des armées allemandes qui paraissent glisser en avant de notre front dans la direction du sud-est, j'ai l'intention de porter votre armée en avant, dans leur flanc, en liaison avec les troupes anglaises.
Je vous indiquerai votre direction de marche dès que je connaîtrai celle de l'armée anglaise, mais prenez dès maintenant vos dispositions pour que vos troupes soient prêtes à marcher cet après-midi, et à entamer demain un mouvement général dans l'est du camp retranché.
Poussez immédiatement des reconnaissances de cavalerie dans tout le secteur entre la route de Chantilly et la Marne.
Je mets la 4-5^ division dès maintenant à votre disposition.
Venez, de votre personne, me parler le plus tôt possible.
Le général commandant les armées de
Paris.
Galliéni.
En fait, c'était là un ordre préparatoire destiné à mettre la 6" armée en mesure d'agir, au premier signal, dans la direction indiquée.
Mais, pour Galliéni, la manœuvre à laquelle il venait de s'arrêter ne pouvait être féconde 'en résultats que si elle coïncidait avec une reprise générale d'offensive.
Or, il venait de recevoir la lettre du général en chef, du 4 septembre, 2 h. 55 (matin) portant envoi des instructions du 1®' et du 2 ; il estima justement qu'il fallait avant tout mettre un terme au mouvement de retraite qui ne devait s'arrêter que derrière la Seine et l'Aube, car ce recul n'aurait pas manqué de rendre inutile, dangereuse même, pour la 6® armée, l'attaque qu'il méditait ; en effet, n'étant menacé nulle part entre Marne et Seine, n'ayant qu'à suivre le repli de nos colonnes qui durait depuis Ghar- Jeroi, l'ennemi aurait eu toute liberté pour reporter sur l'armée Maunoury des forces suffisantes pour l'écraser et la rejeter sur Paris.
Si, au contraire, nos armées en retraite faisaient front et passaient à l'attaque,
l'adversaire se trouverait embarrassé pour prélever entre Marne et Seine les troupes nécessaires du côté de Meaux, et, en tout cas, il ne pourrait le faire sans courir le risque grave d'affaiblir son front devant notre reprise d'offensive.
Dans ces conditions, le général Galliéui était pleinement fondé à attendre un résultat décisif de l'action qu'il allait engager, d'abord parce que cette action n'était plus une attaque de front, mais bien une attaque de flanc, susceptible de menacer les communications de la droite allemande, et aussi — et surtout, — parce que le fait même de la marche de flanc exécutée par Von Klùck devant Paris indiquait jusqu'à l'évidence que l'intervention de la 6* armée produirait un effet de surprise : le général
allemand n'aurait certainement pas commis une telle imprudence s'il avait su, s'il avait pensé, qu'il y avait dans le camp retranché une force mobile capable de l'en punir.
Or, attaquer en la débordant une aile de l'adversaire, produire un effet de surprise, telles sont bien, dans la guerre moderne, les deux conditions primordiales à remplir par une offensive pour pouvoir prétendre au succès.
Comprenant et pesant tout cela, le gouverneur de Paris se mit, dans la journée du 4 septembre, en communication (1) avec le
(1) Dans le chapitre VI de son Histoire de la grande guerrcy M. Campinchi donne une photographie représentant une entrevue qui, d'après lui, aurait eu lieu entre le commandant en chef et le gouverneur de Paris, la veille même de la bataille de l'Ourcq. C'est donner à entendre que Galliéni n'a fait qu'exécuter
général en chef ; il eut avec lui trois entreliens téléphoniques pour lui soumettre et lui expliquer son plan, qui entraînait l'abandon immédiat des prescriptions contenues dans les documents qui venaient de lui arriver. (Instruction du !•" septembre et note secrète du 2).
Gomment donc a-t-on pu prétendre qu'il n'a fait que s'associer, suivant les ordres du général en chef, à une manœuvre que
les ordres du général Joffre venu pour donner le coup d'oeil du maître, alors qu'en réalité celui-ci" n'a pas paru dans la région parisienne. Mais il n'y a qu'un malheur, c'est que les généraux qui figurent sur cette photographie portent l'uniforme bleu-horizon qui ne fit son apparition qu'au mois de novembre 1914. La vérité est qu'il n'y a eu aucune entrevue entre les généraux Joffre et Galliéni avant la bataille de la Marne, et que leurs relations se bornèrent à des conversations téléphoniques.
c«lui-ci méditait depuis longtemps, quand, en réalité, il venait lui dire : « Adoptez la combinaison que je vous propose^ et y pour cela, renoncez à la vôtres arrêtez-en Vexécutioîî » ?
On comprend que l'accord ne se soit pas fait tout seul, car, en vérité, Galliéni était un gêneur qui venait traverser les projets chers à son chef.
Le premier entretien n'aboutit qu'à un refus à la suite duquel le commandant en chef se plaignit au gouvernement de ce que le général Galliéni « le poussait à des offensives prématurées ».
Celui-ci n'en revintpas moins à la charge, et il insista si bien, qu'après de longues discussions, le général en chef finit par céder: le plan Galliéni prenait la place du plan
JofTre, pour le plus ^rand bien de l'armée, de Paris, et de la France.
Sans attendre les instructions écrites de sou chef, — il en avait d'autant moins besoin qu'il venait de l'orienter lui-même, — le gouverneur de Paris donna les siennes :