EXTRAIT DES MÉMOIRES DU MARÉCHAL DE VILLARS
Quelques jours après, nous apprîmes que l'ennemi était venu camper derrière Dourlacb.
Alors, le marquis de Villars dit au Maréchal de Ghoiseul : « C'est à vous de prendre votre parti. L'ennemi ne peut s'approcher de vous qu'en traversant une plaine de trois à quatre lieues d'étendue; si vous avez dessein de comhatlre, il n'y a
qu'à tenir de fréquents partis sur lui pour savoir quand il passera le ruisseau d'Etiingen. Celui que vous avez devant vous y do7it le fond est très hon^ se passe aisément^ et vous serez en état de joindre fennemi dans la plaine. »
La résolution suivit de près le discours du marquis de Villars : on prépara la marche sans en parler, et l'on fit les dispositions sans que personne pût pénétrer le dessein qu'on avait. Quelques jours après, Goqfontaine, lieutenant-colonel de cavalerie, et bon officier, nous envoya avertir dès la pointe du jour que le prince de Bade commençait à passer le ruisseau d'Etlingen. Dans le moment, le marquis de Villars, qui était déjà à cheval, courut chez le maréchal de Choiseul, et lui dit : « Voilà
les ennemis où vous les voulez. Je vais joindre Goqfontaine à toutes jambes : je prendrai 500 chevaux de la droite pour être en état de le soutenir, et pour démêler si l'ennemi se contente de passer le ruisseau d'Etlingen, ou s'il veut marcher jusqu'à nous. Vos dispositions sont faites; vous pouvez, en attendant^ faire passer le ruisseau de Rastadi à toute Varmée^ car il vous est égal d'aller attaquer l'ennemi un peu plus ou un peu moins loin dans la plaine.
Le marquis de Villars trouva que l'ennemi avait à peine passé le ruisseau d'Ethngen, mais qu'il se livrait à une bataille. 11 envoya officiers sur officiers au maréchal pour l'informer de ce qu'il voyait et pour le presser.
Le marquis de Villars regardait toujours du côté de Rastadt, comptant que V armée du Bot paraîtrait bientôt en deçà du ruisseau. Au lieu de cela, le maréchal de Choiseul vint à lui, suivi seulement de quatre escadrons de gendarmerie.
— «. Mais, lui dit Villars, nous ne battrons pas les ennemis avec ce que vous amenez. Votre armée passe-t-elle le ruisseau ? »
Le maréchal fut [un peu honteux d'avouer que l'on attendait ses ordres,
— « Cependant l'armée ennemie est en marche, lui répliqua Villars ; si elle arrive à une demi'lieuê du ruisseau avant que votre armée soit passée et bieti postée^ vous lie pourrez plus faire un seul pas en ava?it,
et vous me permettrez de ne plus compter
sur la da taille. »
[Mémoires du maréchal de Yillars, t. I, p. 188 et suivantes. Campagne de 1697).
La conduite du maréchal de Choiseul s'explique par le fait que, au fond, il n'avait pas l'intention d'attaquer. Villars dit, en effet, qu' « il ne lui trouva pas toute la vivacité d'un chef qui, après avoir désiré une action, la voit se présenter. »
Villars conseille de faire franchir le ruisseau de Rastadt préalablement à toute l'armée, parce qu'il sait que, si on reste derrière le cours d'eau, si on laisse l'ennemi s'établir sur l'autre rive, même à une demi-lieue, l'attaque deviendra impossible.
Tout cela est à rapprocher de l'exclamation de Galliéni : « Mais, s'il passe la Seine, jamais il ne la repassera. Il ne peut y avoir de reprise d'oiîensive qu'entre Marne et Seine ».
Ce qui était vrai en 1697 l'était encore davantage en 1914, car la Seine n'était pas le
ruisseau de Rastadt. Et qu'était l'artillerie du Prince de Bade, en comparaison des canons lourds des Allemands?
Mais Villars était un véritable grand chef!