‹ La genèse de la Bataille de la MarneChapitre 20 sur 30 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

La lettre que nous venons de reproduire renferme une appréciation erronée de ce qui s'était passé à notre gauche le 6*et le matin du 7, à Tarmée Maunoury surtout.

La phrase : « Nous n'y sommes pas en mauvaise situation » est à retenir, de même que : « Mais ce sera dur. » Malgré le « bon espoir», la confiance semble limitée chez le général en chef, tandis qu'elle est entière chez le gouverneur.

On ne peut que rendre hommage à la

justesse de vues dont celui-ci fit preuve en s'efforçant d'amener le maréchal French à se porter vers l'est, bien que, dans la journée du 4 septembre, les instructions du grand quartier-général l'orientassent vers l'ouest ; on ne peut que rendre hommage au sentiment si exact qu'il eut de la situation que ne pouvait manquer de créer le retard de l'armée anglaise.

Sa lettre du 8 septembre, au Ministre de la guerre, fait ressortir la part prépondérante qui lui revient dans les événements qui ont dégagé et sauvé Paris :

... Je me suis occupé, avec les ressources très limitées, d'ailleurs, que j'ai ici, d'envoyer à la G*" armée officiers, hommes, chevaux. Puis, pensant que nous avions xtne bonne occasion de coincer les 6 corps allemands qui depuis long-

temps accrochaient notre aile gauche (5= armée), à défaut d'indications nettes du grand quartiergénéral, j'ai aiguillé la 5^ armée sur notre front est, avec objectif général l'Ourcq. Mais, pour réussir, il était indispensable que l'arnaée anglaise prît, elle aussi, l'offensive. J'ai multiplié les démarches auprès dumarèchcdFrench...

Bref, il a consenti à marcher, mais à la condition formelle d'avoir ses flancs appuyés. C'est ainsi que j'ai dû, à mon corps défendant, diriger au Sud de la Marne la 8^ division, du 4= corps, qui venait de débarquer et qui eût été bien mieux placée sur le flanc gauche de la 6* armée pour pouvoir agir sur les lignes de retraite des Allemands.

Le 11 septembre, il écrivait encore au ministre :

... C'est pour cela que je me suis préoccupé de reconstituer en deux jours l'armée de Paris (6^ armée) quim'arrivait amt mal au point, e,i

de la jeter aussitôt, par les moyens les plus rapides y sur le flanc droit des Allemands (i). Et maintenant que la manœuvre a réussi, et que la 5® armée a pu enfin se dégager de l'adversaire qui la poursuivait depuis Namur, j'envoie au front, au fur et à mesure qu'elles débarquent, et toujours par les moyens les plus rapides, les troupes dont je puis disposer.

Dans la nuit du 4 au 5 septembre, 23 h. 50, arriva à Paris le télégramme chiffré n» 601 A, expédié à 21 h. 57 par le général en chef au gouverneur militaire de Paris, et dont voici la traduction (n°3734) :

Grand quartier-général des armées sera transféré le 5 septembre Châtillon-sur- Seine. Il cessera de fonctionner à Bar-sur-Aube le

(1) Les passages en italiques ont été soulignés par tous.

même jour, à 1 8 heures, heure à laquelle il commencera à fonctionner à Châtillon-sur-Seine. Accusé de réception par télégramme chiffré.

Nous savons que le général Galliéni ne vit pas sans regrets le général en chef établir son quartier-général à une distance de près de 200 kilomètres de cette région parisienne où il comprenait, sentait, que la décision devait être recherchée.

Evidemment, le général Joffre disposait de moyens de transport rapides (voies ferrées, automobiles) qui lui permettaient de se porter en peu de temps là où il pouvait juger sa présence nécessaire ; il n'en demeure pas moins que, dans un engagement général sur un front qui atteignait

huit journées de marche, il y a une zone

indiquée pour y provoquer l'événement de nature à amener la décision, et que, dans cette zone, ou à proximité, est marquée la place du général en chef : en l'espèce, il devait être à portée de sa gauche, dans cette région de Paris où allait se produire la manœuvre du succès de laquelle tout dépendait, c'est-à-dire Tattaque latérale et l'effet de surprise qui n'étaient réalisables nulle part ailleurs. Il s'y fût trouvé en mesure, par sa présence au point sensible, d'imprimer à l'attaque enveloppante l'allure qui convenait, après avoir, au préalable, fait affluer vers elle des forces en rapport avec le but à atteindre, tout en restant en relations constantes avec ses commandants d'armées par le télégraphe, le téléphone, et ses agents (\p liaison en automobile.

Sans doute, par suite des transformations de la guerre et de l'extraordinaire extension des fronts, la phrase du général Cardot, — « Napoléon avait la bonne habitude d'assister aux batailles qu'il livrait » — ne peut plus être prise au pied de la lettre ; mais l'éloignement de son aile gauche auquel se décidait le général en chef n'en était pas moins fait pour étonner, et il y avait là, pour le gouverneur de Paris, une mesure révélatrice qui lui fit comprendre qu'il n'avait à compter que sur lui-même (1).

(1) Il faut bien croire que le choix de Châtillon-sur-Seine pour y intaller le grand quartiergénéral la veille même de la bataille de la Marne prêtait le flanc à la critique, puisque des instructions ultérieures prescrivirent aux commandants de régions de donner des ordres pour que la censure ne permit pas aux journaux de mentionner le fait

N'eût-il pas convenu, en tout cas, de donner à Galliéni le commandement des 5* et 6' armées et de l'armée anglaise, eo rentorçant sa gauche de tout ce qu'on aurait pu prélever ailleurs? C'eût été évidemment le mettre en vedette; mais les opérations à proximité de Paris n'auraient pu qu'y gagner comme ensemble et donner de meilleurs résultats.

Ce qui demeure incontestable, c'est que le commandant en chef des armées de Paris a fait preuve, comme on l'a vu, de la plus heureuse initiative, d'un sens militaire incomparable, et d'une rare rectitude de jue^ement.

Sans doute, il n'a pas reçu la suprême

que le général Joffre avait eu son quartier-général à Ghàtillon pendant la bataille.

récompense, et, « les morts allant vite », il est maintenant peu question de lui ; mais l'impartiale histoire lui donnera la place qui lui revient dans les événements qui ont sauvé Paris et la France en septembre 1914 ; en dépit des légendes, elle dira que son rôle ïiii prépondérant (i) et elle confirmera l'opinion du général Bonnal: « Il ne faut pas oublier que, sans réclair de génie dont le général Galliéni a fait preuve le 3 et le 4 septembre 1914, le sort de Paris, et avec lui de la France entière, eût été compromis.»

(1) Lorsque M. Millerand, miuistre de la guerre, communiqua au général Galliéni la citation que le grand quartier-général finit par lui accorder, un an après l'événement, pour sa « coopération subordonnée » à la bataille de la Marne, le gouverneur de Paris lui dit : (( J'accepte la citation, mais je fais toutes mes réserves sur le libellé. »

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