‹ La genèse de la Bataille de la MarneChapitre 26 sur 30 · QUELQUES ERREURS DU HAUT COMMANDEMENT · texte numérisé non relu

QUELQUES ERREURS DU HAUT COMMANDEMENT

Dès le 21 août, la situation comportait, à notre avis, l'inondation de la zone frontière au nord de Maubeuge, car, le soir même dcMorhange et de Sarrebourg, avait dû s'évanouir définitivement le fol espoir qu'on avait nourri d'arrêter la marche des armées allemandes en Belgique par notre offensive en Lorraine.

Ce qui venait de se passer au nord de Nancy commandait d'envisager l'hypothèse où la marche en avant des 3*, 4' et 5* ar-

mées ne procurerait pas les résultats qu'on en attendait, et, pour parer à semblable éventualité, il était indispensable de se mettre en mesure de couvrir la gauche de notre dispositif contre un mouvement débordant qui était à prévoir.

Si, dès le début, les propriétés défensives de la frontière du nord avaient été perdues de vue, ce fut sans aucun doute en raison de la confiance absolue qu'on professait en haut lieu dans le succès d'une offensive initiale.

Avant la guerre, un de nos chefs les plus en vue répondait un jour au général Herment, qui, très au courant de la situation dans le nord, insistait sur le danger que nous ferait courir une invasion allemande débouchant par la Belgique : « Tant mieux

s'ils entrent en Belgique : nous prendrons l'offensive en Lorraine, et nous couperons en deux l'offensive allemande. »

Le 19 août 1914, un des officiers s^énéraux les plus écoutés du grand quartiergénéral exposait à un de nos comnaandants d'armée, de passage à Vitry, la satisfaction que lui causait l'invasion de la Belgique par l'aile droite allemande qui, disait-il, « entrait dans la nasse ». Et il ajoutait : « L'ennemi s'affaiblit ainsi sur le front de la Lorraine ; déjà, nous sommes virtuellement maîtres de Sarrebourg, et nous allons remporter de ce côté des succès décisifs qui mettront un terme à la marche des Allemands en Belgique. »

Enfin, quand, dans le courant du mois d'août 1914, le général Herment demanda

au grand quartier-général s'il n'y aurait pas lieu, pour servir éventuellement de point d'appui à nos armées, de réorganiser rapidement la position La Fère — Saint- Gobain — Laon, d'en réarmer les forts, ainsi que ceux de Reims et de Gondé, il lui fut répondu : « C'est inutile, nous allons prendre l'offensive et entrer en Belgique (1) ».

Par la suite, lors de l'échec sur tout le front de notre offensive en Belgique, on ne se préoccupa pas davantage de la mise en état de défense de la frontière au nord de Maubeuge. Pour expliquer une telle abstention, il ne suffît pas, suivant nous, de Tattri-

(1) Après Charleroi, le grand quartier-général envoya bien l'ordre de faire le nécessaire ; mais, en raison de la rapidité du recul, il n'était plus temps.

buer à l'erreur d'appréciation du grand quartier-général qui, après avoir d'abord cru que la manœuvre de l'aile droite allemande ne dépasserait pas la Meuse, estima ensuite qu'elle ne s'étendrait pas au delà de Maubeuge, cette place devenant ainsi le point d'appui d'extrême gauche de nos armées; il ne faut pas perdre de vue que la doctrine de l'offensive toujours et quand même était seule admise en haut lieu et qu'elle a certainement influé sur les décisions prises. On considérait, en effet, que le seul moyen d'arrêter un mouvement tournant consiste^ au lieu de lui barrer la route, à l'attaquer lui-môme en flanc.

Mais, pour cela, encore faut-il disposer de troupes en étal de mener à bien une opération de ce genre.

Or, celles dont on avait hâté Tenvoi dans le nord de la France (deux divisions de réserve et quatre divisions territoriales) étaient loin de remplir cette condition essentielle ; ce n'était pas là une armée : c'était une simple juxtaposition d'unités manquant de cohésion, d'entratnement, insuffisamment instruites et encadrées, pauvrement dotées eu artillerie et en mitrailleuses, il n'était pas permis de se faire d'illusions à ce sujet ; il suffisait de se reporter aux enseignements de toutes les guerres, en particulier à ceux de la guerre de 1870-71 ; on ne pouvait, au surplus, ignorer que, après la guerre des Balkans, les principaux généraux bulgares avaient été unanimes à déclarer aux membres d'une mission française que les formations de réserve ne pouvaient

être utilement mises en ligne qu'après une période de remise en main et d'entraînement de plusieurs semaines.

L'événement se chargea de faire la preuve, et, dès les premiers engagements, les troupes assemblées dans le nord, uniquement capables de résister sous la protection des lignes fortifiées, se débandèrent et refluèrent en désordre jusqu'à Pontoise et jusqu'à Rouen.

Il est encore une hypothèse que nous avons entendu émettre, que nous ne retiendrons pas, en raison de son manque de vraisemblance, mais que nous croyons devoir mentionner, c'est que le commandement suprême aurait tout simplement ignoré qu'il existât une organisation permettant d'inonder la région du nord.

En tout cas, l'incident que nous allons rapporter prouve qu'en haut lieu on n'eut pas toujours une connaissance suffisante des détails de notre organisation k la frontière.

Dans le courant d'août 1914, nous étant rendu à Vervins où se trouvait le quartiergénéral du groupe dont faisait partie la division que nous commandions, le chef d'état-major nous fît lire une lettre du général en chef qui indiquait, en réponse à des observations qui lui avaient été soumises, que « le rassemblement du groupe était couvert par le fort d'Hirson ».

Or, un officier d'état-major, envoyé aussitôt au fort, l'avait trouvé inoccupé et désarmé; un gardien de batterie et, sa femme, c'était tout ; cela n'avait rien de

surprenant, attendu que le fort était déclassé depuis longtemps.

Dès que le grand-quartier général eut été mis au courant de cet état de choses, (et l'on est en droit de manifester sa surprise qu'il ait pu l'ignorer), il s'empressa de prescrire l'envoi à Hirson d'éléments territoriaux avec du canon de 90. Le fort démodé, isolé, n'en était pas moins indéfendable, et, après avoir renoncé à y constituer des approvisionnements, on finit par ordonner son évacuation.

LES TROIS ExNTRETlENS TÉLÉPHONIQUES DU 4 SEPTEMBRE

On lit, dans l'étude consacrée par le général Bonnal à la bataille de la Marne :

Les trois entretiens par téléphone du général Galliéni avec le général Joffre sont désormais historiques ; mais, de la part du gouverneur de Paris, ils avaient pour objet de convaincre le général en chef qu'il y avait lieu de renoncer à la prolongation de la retraite générale sur la Seine, pour exploiter la faute de von Klùck en attaquant en flanc l'armée de celui-ci. A la suite du troisième entretitn téléphonique des

deux généraux en question, le commandant en chef partageait la conviction où était le général Galliéni qu'il convenait de reprendre immédiatement l'offensive sur tout le front.

D'après ce que le général Bonnal nous a dit à nous-méme, il tenait ces renseignements du général Galliéni, son camarade, avec lequel il était particulièrement lié depuis qu'ils avaient été compagnons de captivité à Magdebourg en 1870-71. Nous en avons eu d'ailleurs confirmation par une autre source que nous avons lieu de croire très sûre, et de laquelle il semble résulter que les faits se sont déroulés de la manière suivante :

A 7 h. 30, après le retour des avant-postes, le chef d'état-major du gouverneur militaire

de Paris rend compte à celui-ci des rapports du matin et dont la conclusion est que l'attaque par la rive droite de la Marne s'impose. 11 a déjà préparé l'ordre secret qui devait porter le no4b8D/3. Il le présente au général Galliéni. Celui-ci le signe vers 8 h. 1/4 et mande par téléphone le général Maunoury. Le général Glergerie emporte l'ordre en question, lequel est expédié à 9 h. G est à ce moment qu'eurent lieu les deux premières conversations avec le général Joffre.

Il était à peu près 10 h. 30 lorsqu'arriva le général Maunoury. De sa conversation avec le gouverneur, conversation qui dura à peu près une heure, résultèrent deux décisions :

10 II faut attaquer;

'2''l\ faut obtenir la coopération des Anglais.

11 fut convenu que, après déjeuner, on irait à Melun, où se trouvait le quartier-général du maréchal Freach, pour exposer la situation à celui-ci et pour le déterminer à marcher. [.?Partià environ 13 h., le gouverneur était de retour vers 17 h. 30. Il prit alors connais-

sance du télégramme chiffré que le général en chef lui avait adressé à 13 h, et qui était parvenu à 14 h. 50, télégramme relatif à l'action par la rive gauche de la Marne. 11 le communiqua au général Maunoury. Celui-ci ne tarda pas à se retirer.

C'est à ce moment (vers 18 h. par consér quent), qu'eut lieu la conversation téléphonique décisive, les deux précédentes — celles de 9 heures — n'ayant pas amené de solution.

Ce dernier entretien eut un témoin de qui nous croyons savoir que la déposition viendra à son heure. Au demeurant, ces trois échanges de vues, entre le G. Q. G. et le G. M. P. n'ont jamais été contestés. MM. Hanotaux et Joseph Reiuach, entre autres, et le colonel Bujac, en ont fait mention.

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