Expérience d'A. Drzewina
L'établissement d'une' association de sensations sans obéissance au signai humain est en dehors du dressage proprement dit. On en trouve des exemples dans les cas d'auto-éducation. Un pigeon, par exemple, qui, une première fois, a fait tomber du grain de la pochette suspendue à la bouche d'un cheval en volant autour de sa tète et qui recommence sa manœuvre, ne peut être considéré comme dressé, l'intervention humaine ne s'étant pas produite.
De même, la célèbre observation de Mœbius sur un brochet a été identifiée à tort à des faits de dressage. Un brochet séparé de petits poissons par une glace, se heurte durement à cette glace chaque fois qu'il se précipite pour les saisir. Il finit par renoncer à les attaquer ; et, plus tard, placé dans le même aquarium que les petits poissons, il ne les touche jamais. Dans cette expérience, il n'y a pas intervention humaine, ni provocation d'acte ; il y a suppression d'acte : c'est l'inverse d'un fait de dressage, une espèce d'amputation, d'arrachement psychique, selon l'expression souvent employée à propos de l'aphasie.
§ 3. — Multiplicité des excitations dans le dressage.
Que Ton procède à l'éducation d'un animal au moyen de fouets, de cravaches, de tridents, d'éperons, etc., ou qu'on ait recours dans ce but à des « agents » extérieurs tels que la chaleur ou l'électricité, il ne parait pas abusif d'appliquer, dans ces différents cas, le mot dressage pourvu qu'à ces excitations déclanchant des réactions qui existent chez le sujet encore inculte, il y ait, par la suite, substitution de signaux convenus mettant la bête en action, c'est-à-dire association de sensations.
Il est nécessaire de remarquer que la méthode de dressage scientifique consiste en un emploi d'excita--
tions multiples. En effet, le dressage le plus rudimentaire comporte, d'après notre définition, une excitation déterminant une sensation affective, naturellement dynamogène, et des excitations déterminant des sensations représentatives, qui s'associent à la première par le*mécanisme de la récurrence (que nous étudierons dans un chapitre spécial) et deviennent à leur tour dynamogènes.
Nous évitons ainsi les dangers de la méthode de Lœb et des autres chercheurs qui ont expérimenté sur les animaux inférieurs en se contentant d'excitations simples, — procédé qui s'éloigne de la nature; car dans son milieu originel, l'animal est soumis à une foule d'influences différentes ; et ce n'est que très exceptionnellement qu'il subit des excitations isolées.
L'apparence artificielle de l'expérience de dressage est une pure illusion qui ne résiste pas à l'examen philosophique, nous l'avons déjà fait remarquer. Et si le dresseur dirige l'ordre des excitations selon sa volonté, selon le plan qu'il a conçu, le monde extérieur règle de même l'ordre des excitations reçues par un animal libre ; les influences extérieures sont soumises à un plan général autrement rigide que la volonté du dresseur, puisque ce plan est le résultat de ces lois physico-chimiques que Leibniz appelait l'harmonie préétablie...
En résumé, le dressage scientifique, en faisant ressortir certaines facultés* psychiques, comme les colorants isolent pour les yeux de l'observateur telles ou telles parties du protoplasme dans les préparations histologiques, permet de faire de véritables « préparations psychologiques ». Aucune autre méthoden'est capable d'embrasser à la fois aussi largenient et de façon aussi précise les divers phénomènes de la
1. Ce mot commode reviendra quelquefois au cours de cet ouvrage. Il est évident qu'une a faculté » n'est qu'une classe où notre esprit range des séries de phénomènes.
psychologie animale. Aucune autre ne restitue aussi complètement, dans le laboratoire, les conditions des excitations multiples de la vie libre. Aucune ne permet comme elle de rendre visible l'évolution des instincts en multipliant à l'infini le nombre des excitations s'adressant à tous les sens. Elle semble réaliser intégralement, dans cette psychologie animale que Romanes regrettait de voir en dehors du grand mouvement de la science expérimentale, les desiderata qu'exprimait d'une façon générale Th. Ribot quand il demandait que tout procédé de recherche psychologique comprit deux éléments maniables et modifiables par l'expérimentateur : les excitations déterminant des sensations et des actes qui servent de tests.
Nous verrons que le dressage scientifique permet l'exploration très précise des sens chez les animaux, aux points de vue qualitatif et quantitatif, l'étude des associations de sensations, de la mémoire, de l'intelligence et même la réalisation expérimentale de synthèses d'instincts. Il faut donc se garder de prendre à la lettre les affirmations de certains savants qui, parlant de cette méthode, citent des passages tronqués de nos mémoires et laissent supposer que nos procédés ne s'appliquent qu'à l'analyse de l'intelligence.
^4. — Un grand mouvement en faveur de la psychologi» zoologiqne expérimentale, en France.
Les séances du manège-laboratoire de l'Institut de psychologie zoologique attirèrent un grand nombre d'amateurs de dressage, de psychologues, de naturalistes et aussi d'artistes animaliers désireux de voir des animaux en mouvement.
Les premiers résultats de la méthode tirée de l'étude du dressage avaient été publiés dès 1895 ; il restait k donner un nom à cette méthode. L'avis de deux lin-
tguistes éminents de rAcadémie française, G. Boissier et E. Faguet, fut alors sollicité. Et Ton créa le mot « zoopédie* ». Voici l'opinion de M. G. Boissier sur <;e néologisme : « Zoopédie est un mot qui me semble très bien inventé pour dire éducation des animaux. Vous n'en trouverez pas de meilleur. » Et voici celle de M. E. Faguet. « Zoopédie me 'paraît excellent et même le seul mot que l'on puisse employer. » Le regretté A. Baron, de l'Ecole d'Alfort, avait proposé « zoagogie », qu'il trouvait préférable à « zoopédie ». « Vous avez inventé la chose, nous écrivait-il alors, et j'ai « inventé le mot ». M. Ed. Perrier a tranché le débat en disant avec beaucoup d'esprit que « comme nous vivons dans un siècle de liberté, ehacun pourra employer à sa guise « zoopédie » ou « zoagogie », comme il l'entendra. » Nous choisissons, quant à nous, « zoopédie », qui a été imprimé en premier lieu et qui semble plus euphonique; nous nous servirons de ce mot au cours du présent ouvrage.
V Institut, de psychologie zoologigue, dans ses programmes publiés en janvier 1901-, préconisait surtout l'emploi des procédés de dressage scientifique parce que ce sont ceux qui restituent le plus complètement, autour du sujet, les multiples influences du milieu naturel; mais il admettait, en principe, l'emploi des méthodes anciennes, dans les limites que nous avons indiquées au début de ce livre, et de quelques méthodes accessoires, inaugurées par lui, telles que celle de la
1. De zôon animal, et paideia éducation. Nous avons trouvé récemment un curieux livre en latin sur la Zoopédie ou enseignement des animaux tiré de r exemple des animaux ^ par le Jésuite Antoine de Balinghem (1621). Le mot zoopédie est pris, ici, dans le sens d'enseignement par l'exemple des bêtes, tan- <iis que nous l'employons dans celui d'enseignement donné aux bêtes par Thomme.
2. Cet institut existe depuis 1899 ; il devint une société ouverte •en janvier 1901, époque à laquelle son siège social fut installé
à l'hôtel de la Société d'Acclimatation.
comparaison des temps de sortie d'animaux enfermés dans des labyrinthes ou des boîtes s*ouvrant par des mécanismes et celle de l'éducation des animaux physiquement anormaux*. Il ne rejetait, en principe, aucun moyen d^nformation pourvu qu'il fût caractérisé par la rigueur scientifique.
Son initiative intéressa vivement les savants; et c'est alors que se produisit parmi eux, dans la presse et jusque dans le grand public, un mouvement très étendu en faveur des études expérimentales de psychologie zoologique. Dans une brochure intitulée Çontriàution à l'histoire d'une fondation scientifique, le •comité de direction de notre Institut a reproduit un certain nombre de documents relatifs à des questions •de priorité soulevées plus tard à ce sujet.
Il y eut alors un véritable élan en faveur des études de psychologie expérimentale (1901). Autour des savants qui, dès la première heure, avaient répondu à notre appel, se groupèrent d'autres savants, des philosophes, des littérateurs, des artistes, 4es sportsmen et de zélés amis des bêtes ; mais, malgré la diversité des préoccupations dominantes de chacun, le mouvement resta nettement scientifique. L. Marillier, maître de conférences à l'Ecole des Hautes Études, dans un intéressant article de la Revue des Sciences pures (15 mai 1901) s'est fait l'écho de l'opinion qui se manifesta parmi les naturalistes : « Si la psychologie comparée, écrivait-il, n'a pas fait de plus rapides progrès, c'est parce que, jusqu'ici, l'observation y a joué un rôle par trop prépondérant et presque exclusif; elle doit suivre la même destinée que les autres branches de la science de l'esprit et faire plus large, •d'année en année, la part assignée à la méthode expérimentale dans ses moyens d'investigation; et ici la
1. Voir Les Desiderata de la psychologie zoologique ^ par P. Hachet-Souplet (1901).
forme que revêt naturellement rexpérimentalion, c'est celle du dressage mc^thodique et rationnel, du dressage surtout des animaux supérieurs. »
A cette époque, V Institut général psychologique n'avait pas encore inscrit la psychologie animale dansses programmes; il ne l'avait même pas nommée dans son manifeste de fondation. Ce n'est qu'en janvier 1902 qu'un groupe se forma au sein de cette Société pour l'étude de la mentalité des animaux et l'on s'entendit pour adopter intégralement non seulement les idées, mais le texte même du programme de VInslitut de psychologie zoologique. Dans la brochure dont nous parlions tout à l'heure, on a publié, en regard, sur les deux côtés d'une même page, les programmes desdeux Instituts, ce qui fait ressortir efficacement leur parfaite ressemblance.
U nous a paru nécessaire de donner ces détails, qui ne sont nullement contestés par l'administration de VInstilut général: mais que G. Bohn semble ignorer, puisque, dans la Naissance de V intelligence il a interverti les rôles et a attribué à VInstilut général la création faite par VInstilut de psychologie zoologique^ — ce qui est une erreur matérielle d'autant plus singulière sous sa plume que, dans d'autres écrits, il avait reconnu notre initiative (Voir le Bulletin de VInslitut général psychologique^ n° 6, année 1903).
Nous n'avons pas l'intention d'indiquer ici les dates, de publication de tous les travaux de psychologie zoologique expérimentale, effectués pendant ces dernières années ; nous rappellerons seulement les noms de quelques-uns des chercheurs qui ont débuté dans cette voie après la fondation de VInstilut de psychologie zoologique. Nous citerons G. Bohn, dont nous aurons souvent à discuter les idées * relatives aux pré-
1. La psychologie zoologique est une science encore très jeune; ceci explique les divergences d^opinions trop faciles ai
LA jMÉTHODE DES EXCITATIONS MULTIPLES 45-
tendus tropismes, Fauré-Fremiet, à qui Ton doit déjà plusieurs belles études sur les protozoaires; Matisse, qui a fait de curieuses expériences sur Tactivité des animaux dans ses rapports avec la chaleur ; Piéron,] qui a su se garder de l'engouement des physiologistes pour les idées de Lœb et dont les travaux sur la mémoire*, sur le sommeil chez les animaux sont d'un si puissant intérêt; M*'** Drzewina, et Goldsmith, dont le Bulletin de l'Institut général psychologique a publié des mémoires remarquablespar leur rigueur scientifique.
Parmi les savants qui se sont tout spécialement consacrés à la pratique ou à l'étude du dressage scientifique, nous citerons les Français Foveau de Courmelles (qui n'était pas un nouveau venu en psychologie animale puisque, avant de devenir un des défenseurs de la méthode zoopédique, il avait publié un important ouvrage d'observations psychologiques), A. Coutaud, président de la Société protectrice des animaux, [^Simonneau, Marin, Lambotin, A. Raphaël, le commandant Stiegelmann, expérimentateur de grand mérite ; Orillard, qui s'est voué au dressage des^ chevaux et des chiens; Mendousse, qui a basé sa thèse de doctorat sur les expériences de Y Institut de psychologie zoologique^. En Allemagne : Hess, Nagel, Ilimstedt, 0. Kalischer, Sokolowsky, Rothmann, Swift, Jacobson; en Russie : Samojloff, Pheophiloktowa; en Belgique : Petrucci , Waxweiler et Delanne ; en Amérique : I. Franz et beaucoup d'autres encore, se sont également servis du dressage scientifique.
constater chez ceux qui, avec un zèle égal, cherchent la vérité dans ce domaine.
1. L'Évolution de la mémoire j par H. Piéron. Bibliothèque de philosophie scientifique. E. Flammarion.