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CHAPITRE IV

Les industries des animaux en vue de la nutrition ou de la confection des abris consistent en différentes manières d'agir sur des objets, c'est-à-dire de les déplacer, de les arranger dans un certain ordre ou encore de modifier leurs formes ou même leur nature chimique. La description de ces actes, souvent fort complexes, est la matière ordinaire de la partie psychologique des livres de zoologie ; mais leur origine n'avait fait l'objet d'aucune étude expérimentale avant ces dernières années.

On consultera toujours avec fruit, au point de vue des faits d'observation, l'immense encyclopédie de Brehm, qui a rendu tant de services aux compilateurs ; on consultera également Romanes, Lubbock, le Guide de Naples, les comptes rendus des travaux des laboratoires de Giard, de G. Bonnier, Bouvier, Delage, Dubois, Ed. Perrier, etc. et les travaux personnels de Bohn, Goupin, Clément, Fabre, Fauré- Frémiet, Forel, Kiinckel d'Herculaïs , Piéron, de ^jiies Drzewina et Goldsmith et de nombreux autres observateurs français ou étrangers.

Innombrables sont les animaux constructeurs ou qui amassent des provisions. Ils ont fait l'objet de livres charmants dans lesquels on donne volontiers en exemple à l'homme, leur patience « admirable »,

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la régularité « merveilleuse » de leurs travaux. Plus d'un auteur a glissé sur cette pente et s'est perdu dans des allégories dont l'exactitude est du reste discutable. Les écrivains zoophiles n'ont pas manqué dîattribuer à l'intelligence libre la création de ces industries dont ils comparent, cependant, la régularité aux effets d'un mécanisme réglé d'avance. D'autre part, les savants s'accordent à peu près tous pour proclamer qu'il n'y a là que de l'instinct, mais ils se divisent quant à savoir s'il s'agit d'instinct primaire ou d'un instinct qui serait comme une cristallisation, une fixation des conceptions de l'intelligence.

Ce n'est qu'en faisant d'abord l'analyse de ces instincts, en cherchant à y discerner l'influence de différents facteurs, comme nous avons tenté de le faiiîe dans notre troisième livre, puis en essayant de réaliser des synthèses d'instincts industrieux, que l'on peut se faire, sur ce point, une opinion réellement scientifique.

§ 1. Les notions de nombre^ de poids. Expérienoes.

Et d'abord existe-t-«iil, à l'état de nature, des aniniaux sachant calculer ? Est-il possible, au moyen d'une éducation appropriée, de faire comprendre à des chiefns, à des singes ou à des perroquets, ce qu'est le calcul ? En un mot les bètes ont-elles la n(Hion abstraite, raisonnée de la quantité des objets sur lesquels elles agissent?

'On sait que certains hyménoptères paralysent à covps d'uiguillon, pour les placer ensuite dans le nid où «naîtront leurs petits, toujours le même nombre de larves d'autres insectes destinées à nourrir les jeunes. Mais comment expliquer ce fait psychologique surprenant? Comptent-ils donc réellement le nombre de leurs -victimes ? D'autre part 'tout le monde a vu

au cirque ou à la foire, des chiens, des chevaux ou des perroquets qui semblaient faire des additions, des multiplications et même... résoudre des équations.

La meilleure explication que Ton puisse donner, selon nous, de Tindustrie des ammophiles et des autres guêpes nourrissant leurs jeunes avec des larves, se trouve dans le principe de la décharge diffuse et dans la sélection naturelle. Les ancêtres de ces hyménoptères qui, aujourd'hui, sacrifient pour leur progéniture un nombre donné de larves n'avaient pas, d'abord, de règle absolue pour déterminer la quantité de larves à déposer près de leurs œufs, ils en déposaient un nombre quelconque. Plus tard la sélection naturelle est intervenue. La guêpe qui .n'apportait pas un contingent suffisant de larves pour nourrir ses descendants n'avait pas de postérité viable ; d'autre part, la guêpe qui prenait une peine inutile en se procurant un nombre de larves dépassant les besoins de ses descendants, se trouvait dans un état d'infériorité vis-à-vis de ses pareilles, parce qu'elle dépensait inutilement des forces considérables avant de pondre. En revanche, celles dont l'habitude était, par une rencontre heureuse, d'immobiliser un nombre de larves parfaitement en rapport avec les besoins de ses petits, devaient avoir des descendants qui triomphaient dans la lutte pour la vie, parce qu'ils avaient été procréés dans les meilleures conditions possibles et qu'ensuite ils avaient trouvé la nourriture qui leur convenait. Ces petits devaient aussi hériter de l'habitude maternelle ; et celle-ci tendre finalement à devenir un caractère de l'espèce entière, représentée désormais par les seuls sujets victorieux dans la lutte pour la vie. Et, comme, à chaque espèce, correspondent des besoins difTérents, il devait en résulter des habitudes difTérentes d'une espèce à l'autre. C'est ainsi que les ammophiles déposent une larve dans

leur nid, tandis qu'une espèce voisine en dépose cinq, une troisième en réunit dix, une quatrième va jusqu'à .quinze et une cinquième jusqu'à vingt-quatre.

Quant aux prétendus calculs des animaux d'exhibition, ils sont basés sur une simple illusion dont nous allons parler dans le paragraphe suivant.

Des expériences ont été faites à l'Institut de psychologie zoologique pour savoir si, d'après le volume d'un objet, un mammifère, un chien, par exemple, proportionne son effort initial d'arrachement. Des cubes différents en volume, mais égaux en poids, étaient attachés à de petits dynamomètres munis de curseurs et inscrivant l'effort de traction. En somme la puissance de l'effort initial a été, le plus souvent, en proportion avec le volume de l'objet à soulever.

Les impulsions motrices instinctives se proportionnent automatiquement au poids probable et par conséquent au volume du corps à soulever*. Il n'est pas nécessaire de faire intervenir ici une comparaison raisonnée des perceptions visuelles avec le souvenir de sensations analogues ressenties dans le passé, mais seulement des associations acquises par l'expérience.

Cependant quelques espèces supérieures semblent avoir la notion abstraite du volume et du poids ; c'est une question que nous traiterons dans un livre spécial consacré à l'intelligence proprement dite.

§ 2. -^ Étude des animaux dressés à agir sur des objets.

Tout « animal savant », agissant sur des objets, donne le spectacle de véritables instincts industrieux,

1. Notons en passant que la question est bien différente de celle de la relation quantitative que certains auteurs ont. cru trouver entre Texcitation provenant d'un agent extérieur et la réaction qui suit. L'adaptation d'énergie se fait ici de façon indirecte, par voie psychique.

ne différant des instincts proprement dits que paroe qu'ils ne se produisent pas chez un ammàl libre ; la bête de manège agit de façon à se procurer .le, plus grand nombre possible de sensations agréables et le moins possible de sensatiofis douloureuses : la bête libre agit de même. Mais iious allons voir bientôt que Ton est parvenu à l'Institut de psychologie zoologique à faire de véritables synthèses d'ihdustries chez des sujets vivant dans une liberté relative et dans le cadre de la nature.

Nous prendrons d'abord, parmi les exercices de cirque, quelques exemples permettant de mettre en lumière les éclaircissements que le dressage proprement dit apporte dans ce domaine.

Le caniche Munito et les autres chiens rapportant des dominos ou des cartons revêtus de signes, ont^causé d'étranges illusions à plus d'un psychologie. Voici comment nous avons expliqué autrefois les moyens employés dans ce dressage : on apprend au chien à tourner autour de morceaux de carton sur iesqiieis on a fait peindre la série déoi-male et à ramasser roekm à la hauteur duquel il se trouve quand le tnaitre produit un très lé^^er claquement de langue. Si le chien n'est pas déjà «rapporteur», on place, sur l'un des cartons, un petit sac de toile renfermant un os et au moyen d'une longe, on force la bête à décrÎTe un cercle autour des morceaux de carton. Quand il arrive à la hauteur de celui sur lequel on a placé le sac, on produit un claquement de langue et on laisse le chien s'emparer du sac. On le lui reprend d'ailleurs imiaédiatement et on lui donne en échange quelque gâteau. Plus tard, au claquement de langue, il ramassera le sac, même s'il ne contient aucun os, puis le claquement de langue suffira pour déterminer la prise d'un carton quelconque^ choisi à volonté par le dresseur, le chien rapportant désormais fot£^ ce qui se trouve *à sa hauteur (sur sa gauche s'il tourne dans le sens

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appose à celui des aiguilles d'une montre) quand il entend claquer de la langue ^.

(Dm peut varier à Tinfini la nature des objets à rapporter. Choisissez-vous des cartes ? Votre chien sait jouer aux cartes, puisque vous ayez le moyen de lui faire prendre celles qu'il faudra jouer. Optez-Tous pour des numéros ? Vous avez un chien mathématicieo 2, etc. On voit combien il «erait dangereux de se laisser éWouir par cet étalage de charlatanisme. Des exercices identiques peuvent être enseignés au perroquet, au cheval, au cochon, etc.

Les exercices de« otaries dressées ont cau«é un grand étonnement. Ces pinnipèdes présentent, a^ant tout dressage, des complexes d'impressions associées qui ont été mis à profit par les dresseurs et qui sont fort intéressants pour les psychologues. 11 arrive assez soirvent qu'étant en plongée pour attraper un poisson, elles le chassent vers la surface de l'eau. S'écartet-il d'un côté quelconque, instantanément l'otarie le menace de ce côté, lui coupant la retraite et le forçant à monter vers la surface où il sera pris. C'est à ce jeu que les otaries ont développé l'extraordinaire souplesse de leur cou. Or, ces mouvements sont exactement ceux que doit effectuer un équilibriste qui maintient un objet long sur son nez, son front ou son ' menton, puisque tout son art consiste à se porter très Tivement du côté où l'appareil menace de tomber, comme l'otarie se porte très vivement du côté où le poisson veut s'enfuir.

Quand on a constaté cette faculté si développée chez Totarie, on a le secret de la réalisation de tous les .exercices que ses dresseurs montrent dans les cirques. On place d'abord sur le nez de l'otarie un bâton

1. Au début, le claquement doit être très audible; on diminue peu à peu son intensité.

2. Le dressage des chiens dits « sauveteurs » est en tous joints analogue.

au sommet duquel se trouve un poisson. Il suffît ensuite, après un certain nombre de répétitions, que Totarie trouve une odeur de poisson à un objet pour qu'elle le maintienne sur son nez !

On voit qu'ici encore Tintelligence, le raisonnement ne sont pour rien; et les prévisions apparentes de TefTet que produira un acte^ s'expliquent, dans tous les cas indiqués, par un simple phénomène de récurrence. La dynamogénie des sensations affectives de nutrition passe peu à peu aux sensations représentatives correspondant aux gestes et ordres vocaux du dresseur qui, d'abord, étaient nécessairement sans effet.

On conçoit, dès lors, qu'à l'état de nature, une loutre, ou un ours blanc, par exemple, qui, d'abord, se jetaient à l'eau quand ils y voyaient directement des proies, ont pu, à des signes de plus en plus délicats : rides de l'eau, bulles d'air crevant à la surface, etc. reconnaître la présence de leur proie et, grâce à la récurrence de leurs associations, se précipiter au moment propice pour la saisir et H rapporter sur le sol pour la dévorer.

§ 3. — L'acte de faire des provisions nutritives.

Gomment concevoir, sans invoquer l'intelligence, le fait psychologique correspondant au moment ou un animal, pour la première fois, met « de côté » une chose qu'il mangera plus tard? Prenons le phénomène à un stade où, se déplaçant dans la nature, c'està-dire ne baignant plus dans un milieu nourricier comme les protozoaires, il « cherche » sa nourriture quand il est poussé par la faim, ce qui signifie seulement qu'il s'agite sans notion du but à poursuivre et rencontre, par hasard seulement, ce qu'il « cherche » inconsciemment. Que cet animal apprenne peu à peu à connaître sensoriellement les voies qui le condui-

ront à ce but, c'est ce que nous avons établi dans notre chapitre consacré à la répartition territoriale des animaux; mais il s'agit ici d'expliquer comment il peut être amené à se saisir d'un aliment qu'il ne mangera pas immédiatement.

Le fait se conçoit dès que l'on fait intervenir la loi de récurrence. Au début, l'animal se met en campagne quand il a faim ; il a ensuite, par le fait seul de l'association récurrente, une tendance à le faire de plus en plus tôt. Il finira donc par se trouver en présence de matières alimentaires, à un moment où il n'a pas encore faim.

Il faut ici faire quelques remarques :

Dans la récurrence, nous avons considéré la destruction du parallélisme de deux séries de phénomènes : l' des phénomènes extérieurs se reproduisant en série ; et 2® des phénomènes psychiques, d'abord parallèles, puis ayant une tendance à anticiper. Il y a lieu de considérer la destruction d'un autre parallélisme, celui de deux séries de phénomènes, qui sont : 1*> les réactions constituant le travail physiologique interne ; 2° les actes de locomotion, de préhension, etc., réalisés dans le milieu ambiant et destinés originairement à assurer immédiatement le jeu des organes internes.

Les sensations affectives internes, qu'il est très difficile de différencier verbalement, par le fait même qu'elles ne sont pas représentatives, ont cependant une diversité extrême. A chaque stade d'un phénomène physiologique, comme la digestion, correspondent des sensations différentes. Or, si au début, la sensation de faim ardente était seule dynamogène pour un animal, les sensations précédentes finiront par le devenir, par le fait seul de la récurrence des associations et, si cela est utile à Vespèce, ces anticipations seront conservées, Vanimal cherchera donc sa nourriture avant d'avoir faim^ et ne pourra pas la manger au moment même où il s'en emparera. Il

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commencera donc des mouvements de préhension avec la bouche, saisira la substance qui, d'ordinaire, le nourrit; et son estomac^ n'étant pas prêta la recevoir, il jouera avec elle, parce que la plénitude physiologique correspond, comme im>us Tavons vu, à des tentatives de jeu ou à des jeux prolongés. Il jouera donc avec sa nourriture et, quand il s'agira, pour lui, de regagner son nid, il lui arrivera de ne pas se dessaisir de cette nourriture, qui déclanche de façon diffuse des mouvements servant d'ordinaire à la (nutrition.

Les animaux les plus divers jouent ainsi avec des graines, des os, des insectes morts, etc.. C'est un spectacle curieux de voir, par exemple, les ours jouer avec des os longs, les chiens captifs jeter en l'air des os, des morceaux de pain, les porter à la gueule dès qu'on veut les leur prendre, etc..

Ce dernier fait montre que, dans bien des cas, la concurrence, la présence d'un animal pouvant disputer une proie a dû aider puissamment à façonner Tiodustrie naissante de la provision, en décianchant des réflexes qui avaient déjà servi dans des combats où des animaux se disputent un butin. La provision une fois faite, plus tard, la faim venant, Fanimal absorbera la nourriture d'abord dédaignée. Ces habitudes créées par la récurrence, étant on ne peut plus uiiies à l'espèce, se fixeront; et la sélection les perfectieooaaera en avantageant les sujets chez qui^elles auront été particulièrement développées. Il y aura donc des mouvements de plus en plus complexes et dépendant de circonstances particulières à chaque espèce : enterjrer la nourriture, la conserver dans des alvéoles, etc.,

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