CHAPITRE II
La meilleure méthode de psychologie zoologique n'est-elle pas a priori celle au moyen de laquelle il serait possible de faire varier à l'infini les conditions expérimentales, afin d'explorer les cas les plus différents, de contrôler sans cesse un essai par un autre, -en un mot, de restituer, autant que cela se peut, les multiples excitations de toutes sortes qui agissent sur les animaux dans la nature et d'embrasser ainsi tous les problèmes de la psychologie comparée?
Il faudrait, en outre, qu'après cette exploration dans l'étendue, un pareil instrument de travail permît aussi une exploration dans le temps et qu'avec lui il devînt possible de hâter artificiellement la production des phénomènes, de façon qu'invisible dans la nature, parce qu'elle y est trop lente, l'évolution psychique pût être, pour ainsi dire, directement perçue par l'œil humain. On créerait ainsi des états successifs, des «ycles psychiques dont on n'aurait qu'à étudier les phases pour entrevoir la genèse des instincts aussi bien que les lois de l'intelligence.
C'est à établir une telle méthode que mes collègues ei moi avons travaillé pendant de longues années, en organisant nos recherches à V Institut de psychologie 2oologique.
Deux principes nouveaux dominent Toeuvre de cet Institut :
1° L'application systématique de la méthode expérimentale et particulièrement du dressage scientifique à l'étude des animaux, surtout des vertébrés ;
2° L'organisation pratique des études expérimentales sur les hôtes des jardins zoologiques.
§ 1. — Enquête snr le « dressage ».
Les idées da D'' Gustave Le Bon.
Il est bien singulier que, sachant qu'il existe dans le monde des hommes assez adroits pour imposer leur volonté aux animaux les plus divers, pour transformer leur manière d'agir, leur imposer des habitudes qui deviennent des espèces d'instincts, les psychologues n'aient pas fait tous leurs efforts, depuis de longues années, pour pénétrer les « secrets » de cette puissance. Il est étonnant qu'ils ne se soient pas demandé si ces secrets n'étaient pas, à vrai dire, des moyens d'éducation fort naturels et, cela étant, si des influences toutes pareilles, agissant dans la nature^ n'étaient pas des facteurs de ces modifications de l'ipstinct que l'évolutionniste admet théoriquement.
Nul doute que l'illusion, Tartifice, ne régnent en maîtres dans les spectacles d'animaux savants; mais si nous ne devons assurément pas croire que des chiens, comme le célèbre Munito, font réellement des calculs compliqués prouvant une intelligence égale à celle de Thomme, il n'en est pas moins vrai que les Munitos obéissent à des ordres imperceptibles pour le spectateur ; et le mécanisme d'une telle obéissance est un problème psychologique des plus intéressants !
Romanes a cru que la méthode expérimentale n'était guère applicable à la psychologie comparée :
que n'a-t-il tourné ses vues du côté du dressage t Au premier abord, rien ne ressemble plus à un instinct que les exercices d'un animal savant : même régularité, même ignorance probable du but... Quel domaine immense pour le chercheur! Et comment n'a-t-on pas vu plus tôt qu'il y a là, non seulement des faits à expliquer en les considérant sous un jour évidemment très différent de celui sous lequel les professionnels du cirque et du théâtre les présentent ; mais encore des procédés qui, transformés, débarrassés des oripeaux du théâtre, pouvaient devenir des moyens de recherche scientifique infiniment précieux? Certains savants ont prétendu que Tinstruction donnée aux bêtes, étant tout « artificielle », Tétude des moyens employés par les dresseurs ne peut rien apprendre sur les lois de la nature. Qu'entendaient-ils donc par a artificiel »? S'imaginaient-ils que l'homme est capable d'agir en dehors des lois de la nature? Le dressage est une expérience humaine, soumise nécessairement aux lois générales de la vie et, par conséquent, elle peut servir à les démontrer. Au sens absolu, « artificiel » ne veut pas dire antinaturel! Ce qui paraît artificiel, c'est ce qu'on ne voit pas d'habitude en dehors de l'intervention humaine. Or, L. Favre le répétait naguère après Cl. Bernard : « Les exceptions, les anomalies, les exagérations en psychologie comme en astronomie, en physique, en chimie, en biologie, etc., nous mettent sur la voie des découvertes, parce qu'elles révèlent ou rendent sensible Faction de facteurs inconnus; elles facilitent l'étude qui fera découvrir ces facteurs. Où il y a un paradoxe, il y a une découverte à faire ».
Comment l'exemple de ce qu'a produit l'étude bien comprise de l'anormal dans le domaine biologique n'a-t-il pas ouvert, vingt ans plus tôt, les yeux des psychologues sur la valeur du dressage dans leurs études spéciales? Pour arriver à son admirable con-
€eptioe de la sélection, Darwin est parti d'une étude scientifique de la sélection dite «artificielle »; or, ses idées ont été prodigieusement fécondes ; et ne pouvait-on, dans le domaine de la psychologie animale, partir de l'éducation dite « artificielle » des animaux pour tâcher d'arriver à une conception de cette autre éducation que leur donne le monde extérieur, c'est-àdire de toute leur vie psychique ?
Entrer dans cette voie, n'était-ce pas réaliser et dépasser de beaucoup, du reste, le rêve que J. Lubbock entrevoyait dans les dernières pages de son livre sur Les Sens chez les animaux inférieurs ? Ce savant ^vait échoué dans ses tentatives sur la discrimination sensorielle chez le chien et s'était certainement illusionné sur la faculté de déchiffrer les mots qu'il attribuait à ce même animal ; mais ses échecs ne provenaient-ils pas simplement de ce que l'illustre savant anglais ignorait les procédés de dressage des professionnels et croyait à une sorte d'auto-éducation de l'animal, d'ailleurs irréalisable dans les conditions qu'il imaginait? Rien n'empêchait de supposer que, dans le dressage proprement dit, on pourrait trouver ce que Lubbock avait en vain cherché : une nouvelle méthode d'investigation psychologique.
Tout semblait le promettre! Sans doute, aux yeux des savants timorés, le passé des animaux savants est fort compromettant : avant d'obtenir leur droit d'entrée dans les laboratoires, ils ont diverti le public au cours de spectacles peu sérieux. Et pourtant, l'anxiété du philosophe devant le problème de la pensée inférieure n'est-elle pas unie par quelque lien à la curiosité des esprits simples qui s'étonnent et admirent devant les dînettes de singes et les culbutes de chiens savants?... Un tel rapprochement n'a rien de sacrilège, ni même de singulier. Que la psychologie animale puisse devoir quelque chose aux dresseurs professionnels, il ne faut pas s'en étonner, puisque la
chimie doit beaucoup aux alchimistes, rastronomie aux astrologues et la médecine aux empiriques ! C'est souvent avec des dehors charlatanesques et merveilleux que s'est révélé, dans l'histoire des sciences, un mode nouveau d'étudier la Nature.
D'ailleurs, il y avait un bon moyen de ne pas s'égarer dans l'étude des mouvements artificiels, provoqués par les excitations multiples du dressage, il consistait à aborder leur examen sans aucune idée préconçue, contrairement à ce qu'avait fait Lœb dans l'étude des réactions provoquées par des excitations simples.
Mais l'emploi du dressage en psychologie était nécessairement subordonné à une connaissance approfondie de tous les procédés pratiques mis en usage par les professionnels. Or, l'étude de ce qu'on appelle vulgairement leurs « trucs », est chose plus difficile qu^on ne le croit. Belluaires et dresseurs font tous leurs efforts pour les cacher ou les dénaturer aux yeux des profanes qui cherchent à se renseigner. Les questionnaires sont, pour eux, un agréable sujet de moqueries et une occasion de déployer leur ingéniosité mali- <îieuse.
D'ailleurs, étant seulement des empiriques, ils ne se rendent pas compte eux-mêmes de ce qu'ils font.
« L'habileté des dresseurs, a écrit le D"" Gustave Le Bon, étant uniquement instinctive et ne résultant que d'une longue pratique, ils n'ont jamais pu donner les raisons de leurs méthodes, lorsqu'ils se sont avisés d'écrire des livres... Ils sont bientôt acculés à des formules vagues, telles queletact, l'expérience, etc.. Demander à un dresseur comment il obtient tel ou tel résultat, c'est absolument comme si on priait un bon marcheur, ignorant la physiologie, d'expliquer le mécanisme de la marche. Toutes les connaissances des dresseurs, étant instinctives, sont aussi inexplica-
blcs pour les autres que pour eux. » Nous aurons roccasion, dans plusieurs chapitres de ce livre, de montrer que, dans cette voie, comme dans beaucoup d'autres, le IJ*" Gustave Le Bon a été un véritable précurseur. L'auteur de VtJquitation actuelle et ses principes ne s'étant occupé que du cheval, dont le dressage est surtout une question de mécanique animale, n'a pas été amené à établir les lois de l'adaptation psychique, n est, en tout cas, nécessaire de remarquer, et nous n'y manquerons pas, qu'il a pressenti les principales d'entre elles, — ce qui, à l'époque où il écrivait, était un véritable prodige.
Thorndike, lui, a cru pouvoir se renseigner directement auprès des professionnels en les interrogeant. Les quatre ou cinq réponses qu'il a reçues étant contradictoires montrent bien à quelles difficultés il s'est heurté.
Nous n'avons pas, pour notre part, suivi le même chemin. Ayant remarqué que les professionnels qui, du reste, ne savent guère parler de leur métier, consentaient volontiers, par une sorte de vanité singulière, à a fairedu dressage «devant des étrangers, bien que le geste fût, ici, cent fois plus démonstratif que la parole, nous avons jugé l'interview superflue. C'est pourquoi nous nous décidâmes à offrir, à ceux d'entre eux qui voudraient en profiter, l'avantage de pouvoir disposer d'une salle de répétitions gratuites, à condition d'y tolérer notre présence. De nombreux forains et « artistes» de cirque devinrent ainsi nos collaborateurs sans le savoir. Je dois toutefois faire une exception [)0ur quelques dresseurs instruits, qui, persuadés, à juste raison, que notre tentative n'était pas dirigée contre eux et ne pouvait pas leur créer de- rivaux, se sont prêtés de bonne grâce à notre minutieuse enquête.
Dans ce manège-laboratoire, où chaque jour « répétaient » des clowns et des amateurs de cirque, nous-
même commençâmes à dresser des animaux nous appartenant ou prêtés par le Muséum' d'histoire naturelle et qui devaient constituer le noyau des sujets du futur Institut de psychologie zoologique, Nous avons poussé le souci de l'exactitude aussi loin que possible et nous espérons qu'il ne se trouvera personne pour nous reprocher d'avoir été chercher des parcelles de vérité dans les coulisses des cirques !... Le temps n'est plus où l'on criait au scandale, parce que M. Camille Flammarion avait choisi, pour point de départ d'une ascension scientifique, l'ancien Hippodrome... Quelques savants gourmés trouvèrent alors et écrivirent que c'était là un lieu « indigne de la Majesté des Sciences». Ils oubliaient seulement qu'en science, ce n'est pas tant le point de départ que celui d'arrivée qu'il importe de considérer et que la partie est toujours gagnée quand on revient d'une expédition les mains pleines de faits nouveaux !
H. de Varigny, dont l'œuvre en biologie expérimentale est si intéressante, a donné, dans un curieux article du Temps^ un aspect des séances de notre cirque mtime.Nous y renvoyons le lecteur*. Ce premier laboratoire fut pour nous un précieux instrument de travail. On y a pu voir un grand nombre d'animaux ; quadrumanes, carnassiers, rongeurs, herbivores, pinnipèdes, oiseaux, etc.. Nous avons pu y faire, au total, sur le dressage, l'enquête la plus vaste qui, jusqu'à présent, ait été tentée. Il fallait, avant de passer aux applications scientifiques, accumuler le plus grand nombre possible de « faits », d'observations directes, pour pouvoir essayer, ensuite, de les réduire à un certain nombre de types, de formes caractéristiques. Des années et des années furent nécessaires pour collectionner ces faits, les contrôler et les classer, grâce à un système complexe de fiches. Ce travail ne deman-