Du dressage à Véducation, par P. Mendousse. Alcan, édit
§ 5. — Organisation d'expériences dans des parcs zoologiques.
On comprit bientôt, kV Institut de psychologie zoolo- ,yique, combien il serait intéressant de faire en grand, sur les animaux les plus divers, ce que nous faisions dans notre petit manège, sur quelques espèces seulement. On se demanda, alors, si, en deliors de leur rôle de vulgarisation populaire, rôle assez limité d'ailleurs, les Jardins Zoologiques rendaient à la science tous les services qu'on est en droit d'en attendre. Or, il faut bien avouer qu'il n'en est rien ; on n'a pas su profiter jusqu'à présent de la captivité des animaux exotiques. Ceux qu'on a fait venir, souvent à grands frais, dans les parcs publics, y vivent malheureux, à l'étroit. De jour en jour, d'année en année, nous voyons leur marche s'alourdir, leurs yeux peu à peu s'éteindre et ne plus refléter finalement que le prodigieux ennui des éternels prisonniers... Après leur mort, on les ouvre dans quelque amphithéâtre, on prépare leur peau pour la placer dans une vitrine de musée; et si fexamen de leurs viscères apjirend quelque chose, il n'était pas nécessaire, pour que nous l'apprenions, de garder si longtemps la bête vivante : on pouvait l'abattre dès le premier jour. Ce ne sont donc pas les travaux d'anatomie comparée qui, jamais, justifieront l'existence des jardins xûologiques. Les collections d'animaux vivants doivent servir à étudier la vie dans toutes ses manifestations et, parmi elles, les facultés mentales. Au lieu d'enfermer et de laisser mourir tristement le mammifère ou l'oiseau que des explorateurs ont capturés au ■cours de leurs voyages, ne pouvons-nous les placer dans de vastes cages, dans une demi-liberté et ne pouvons-nous expérimenter sur leurs facultés psychiques? A* cette condition seulement, leur captivité
T,A IMK'inODE DES EXCn.VTIONS MI I IIIT-ES
aurait un l)iil, scieiilili<|iie cl serait, pour le penseur, ftM'onde en données philosopliiques.
Une telle entreprise est-elle impossible?
On l'a cru longtemps; mais la révélation des procédés du dressage a montré qu'il n'en était rien; elle a lait comj)rendre qu'il est des moyens permettant d'expérimenter sur les animaux sauvages, féroces ou non, en se passant au besoin de leur bonne volonté, sans pénétrer dans leurs cages, sans nuire à leur santé, et que, dès lors, les études les plus minutieuses peuvent être entreprises sur leur psychisme.
Cette révélation a montré que si l'œuvre de Frédéric Cuvier fut très limitée, si ses tentatives ont pu paraître stériles, il y a d'autres façons de procéder. A son époque, on n'expérimentait guère dans le domaine biologique; en revanche, tous les progrès de la science moderne ne sont-ils pas dus précisément à l'expérience et n'y a-t-il pas lieu de l'appliquer ici?
Le plus difficile était de combattre les critiques des adversaires systématiques de toute innovation et aussi de ceux que ces nouveautés dérangeaient moralement et matériellement. Le grand argument contre l'établissement de laboratoires psychologiques dans les jardins zoologiques fut celui-ci : « Quand on désire, étudier les animaux sauvages, il faut aller les observer dans leur pays d'origine, car, dans les ménageries, ils perdent toutes leurs facultés. » Or, nous avons vu que les observations des naturalistes-chasseurs n'ont absolument rien donné au point de vue psychologique. D'autre part, s'il est trop vrai qu'une longue captivité dans des cages étroites peut émousser les facultés sensorielles et mentales des animaux, ils ne commencent à perdre de leur vigueur psychique qu'après plusieurs années d'internement. Il y a donc un laps de temps relativement considérable pendant lequel on a toutes facilités pour agir; c'est déjà là un champ extrêmement vaste. Après cinq ou six ans de réclu-
sion, un fauve ne semble pas avoir perdu ses facultés intellectuelles. On le voit bien dans le dressage; et nos expériences surunlion d'Abyssinie^ âgé, vivant au Muséum sont, elles aussi, probantes à cet égard.
Par conséquent, dans l'état actuel des ménageries, •on peut déjà faire des constatations expérimentales intéressantes. (L'étude même de la lente dégénérescence des instincts, déterminée par la captivité, aurait un puissant intérêt!) Mais en modifiant les conditions d'existence des bêtes des vivaria, en leur accordant une vie plus libre, en plein air et une nourriture convenable, on peut arriver à les garder absolument saines moralement et physiquement. Les élevages de lions, de tigres, d'autruches, etc.. entrepris dans d'excellentes conditions d'hygiène par M. K. Hagenbeck de Hambourg, assisté de notre distingué collègue deV Institut de psychologie zoologique^ le D'' Sokolowsky, en sont la preuve. Au point de vue psychologique (comme a ceux de la protection et de l'art animalier) il est infiniment désirable de « désenfermer » le plus possible les animaux des parcs zoologiques ; et c'est le cas de rappeler que toute espèce de laboratoire a pour destination de représenter le plus possible la Nature!
C'està A . Milne-Edwards que nous fîmes connaître, en premier lieu, notre plan d'étude au M^^ewm. L'illustre naturaliste accueillit avec beaucoup de bienveillance l'exposé de nos idées ; mais il n'eut pas le temps de mettre ses promesses à exécution ; et c'est à son successeur Ed. Perrier qu'il appartint d'introduire, au Muséum, la psychologie expérimentale. Nous pûmes, grâce à lui, faire quelques tentatives, dès l'année 1900, à la ménagerie du Jardin des Plantes. « La méthode de dressage scientifiquement appliquée, permet d'inté-
l. Ce lion avait appris, sans être guidé, à ouvrir très raison- >nablement une boîte.
LA METHODE DES EXCITATIONS MTJT/ni»r,ES
rossants résuUats, écrivait à cette époque Ia\. I*errier. L'idée de raj)pliquer aux animaux dont le Muséum dispose est ingénieuse et peut être féconde; le Muséum sera heureux d'aider <à la mettre en pratique. »
C'est alors qu(^ A. Giard écrivait au Ministre de l'Instruction publique : « Les résultats obtenus par la méthode du dressage scientifique à VInstitut de psychologie zoologique et j)ubliés dans plusieurs livres et mémoires fort intéressants, méritent toute l'attention des psychologistes. Un laboratoire où de semblables recherches seraient poursuivies méthodiquement sous la direction d'un praticien habile, rendrait des services incontestables; et je pense que tous les naturalistes seront unanimes à en désirer la création. » « Les fondateurs de VInstitut de psychologie zoologique ^ écrivait à cette époque H. de Varigny, ont conçu un projet dont il faut leur savoir gré : ils ont pensé que les animaux du Jardin des Plantes pourraient servir à autre chose qu'à égayer les nourrices et les guerriers en bonne fortune ou à jouer le rôle de victimes qui leur est infligé par les lâches et féroces voyous qui se font une âme en imaginant cent manières ingénieuses de blesser et faire souffrir les bètes. Ils se sont dit ce qu'aucun naturaliste ne s'étaitdit jusqu'ici, que les animaux pourraient être utilisés pour des expériences psychologiques. Ce projet a réussi : le Jardin des Plantes aura un labo- II ratoire... et nous souhaitons que son fondateur trouve " toutes les facilités pour faire de bonne besogne. Car, avec l'expérimentation, voici l'étude de l'âme des bêtes en bonne voie ))i.
M. le D"" Bordier, directeur de l'Ecole de médecine de Grenoble, annonçait en ces termes au Congrès des médecins aliénistes et neurologistes de 1902, la