RUE RACINE
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pour tous les pays.
by Ernest Flammarion
A Ja Mémoire de
E.MAREY, de l'Académie des Sciences,
PREMIER PRÉSIDENT DE l'institut de PSYCHOLOGIE ZOOLOGIQUE
Darwin et son continuateur Romanes, persuadés qu'en psychologie animale l'expérience était impraticable^, n'ont procédé que par déduction dans leurs travaux sur les instincts ; notre tentative, au contraire, est essentiellement expérimentale et basée sur l'induction.
Nous avons pu attaquer le problème des instincts par l'analyse et la synthèse expérimentales, grâce à des moyens matériels d'investigation entièrement nouveaux. La description de nos méthodes tient d'ailleurs une grande place dans ce livre, à côté de l'exposé des résultats qu'elles nous ont déjà permis d'obtenir.
Comment trouver des documents objectifs concernant l'évolution psychique? Comment se faire une idée des instincts des espèces éteintes dont les espèces actuelles sont les héritières ? Tandis qu'au point de vue organique, la paléontologie nous montre les chaînons qui relient les formes complexes aux formes simples et nous permet d'établir un parallélisme entre le développement embryologique et celui qui s'est produit à travers les âges, nous n'avons aucun
1. « Nul ne peut déplorer plus que moi, que la plus intéressante des régions où peut s'exercer la recherche scientifique (l'étude des facultés mentales des animaux) se trouve être celle dans laquelle l'expérimentation ou la vérilication de l'induction est le moins applicable. » G. Romanes.
raison un théorème de géométrie, mais tous les rai- ^; sonnements du monde ne serviraient de rien pour apprendre à se tenir sur une bicyclette. Ce sont les expériences répétées du sens musculaire, déterminant certains effets, certaines habitudes sur lesquelles opère une sorte de sélection, qui nous apprennent à nous tenir sur une telle machine : l'intelligence n'est ici pour rien.
Savoir comment les animaux apprennent, comment le protoplasme apprend, ce serait savoir comment les instincts se sont développés. De là l'importance considérable, mais non exclusive, donnée par nous à l'étude des effets du dressage. Ce sont les procédés empiriques des dresseurs professionnels^ restés mystérieux pendant si longtemps, qui, réduits à des principes, puis adaptés aux besoins de la science psycho- .logique, nous ont fourni les moyens d'investigation nouveaux dont nous parlions en commençant.
Le plus grand nombre de nos expériences furent purement analytiques; les autres, constituant des essais synthétiques, ont abouti à la création d'actes réactionnels ayant tous les caractères de l'instinct et même transmissibles par hérédité.
Le tracé de notre plan est fort simple. ^
Après avoir parlé des méthodes en psychologie animale et exposé nos procédés expérimentaux, ainsi que les moyens de les appliquer dans les jardins zoologiques, nous cherchons à établir un critère j objectif de l'instinct. Pour en délimiter le domaine, | nous l'étudions dans ses rapports avec l'énergie 1 extérieure, avec les prétendus tropismes^ avec" les j besoins, la sensation, le réllexe, la conscience et l'intelligence.
Nous écartons de nos préoccupations, en la discu-
PREFACE i>
tant à la lumière d'expériences nouvelles, la notion de tropisme animal, placée naguère par Lœb à la base même de la psychologie, et qui, bien que conduisant aune conception des plus singulières des phénomènes de la vie, fut, d'abord, favorablement accueillie en Amérique et en Allemagne. Selon nous, en fait de tropismes, Lœb n'a mis en évidence que des erreurs de l'instinct; les prétendus tropismes, ou"* actions directes des « agents » extérieurs sur la matière vivante, n'existent pas. Ce sont les rayons N de la psychologie zoologique.
Débarrassé de ces chimères, nous étudions, d'abord, rapidement, l'instinct au point de vue statique. Nous montrons qu'il est toujours la complication d'un besoin et est relié à des sensations affectives et représentatives. Quelques pages sont consacrées à l'étude de la qualité des sensations représentatives ; nous faisons alors comprendre comment ce qui est, au cirque, un exercice amusant, peut devenir, dans le laboratoire, un acte-signal établissant la reconnaissance par le sujet d'une excitation des sens. Le degré le plus bas auquel il est possible de réduire l'intensité mesurable de l'excitation, tout en obtenant encore l'acte-signal, détermine le seuil de la sensation, c'està-dire le degré de l'acuité sensorielle. Il y a là une sorte de langage mimique entre l'expérimentateur et son sujet.
Enfin, envisageant le point de vue dynamique, nous cherchons à établir les lois de l'habitude qui ont présidé à la genèse des mœurs, des attitudes corporelles, des industries des animaux, toutes choses si souvent décrites, si souvent embellies, mais dont on a toujours laissé dans l'ombre l'origine lointaine.
Comme facteurs des instincts, de leurs modifications simples ou compliquées, nous sommes amené à admettre, d'abord, le principe invoqué par Lamarck pour expliquer l'évolution organique : Vaction des
conditions physiques (physico-chimiques) extérieures. A des excitations nouvelles correspondent des représentations mentales et des conditions de dynamogénie nouvelles. C'est là le grand principe biologique; et la psychologie devait nécessairement lui être soumise.
Uusage et le défaut d'usage ne constituent pas pour nous un facteur différent du premier, comme l'a voulu Lamarck ; en effet, la cause de l'usage et du défaut d'usage ne se trouve pas dans l'animal luimême, qui subit les nécessités et ne les crée pas, qui n'agit pas selon son bon plaisir, mais d'après les excitations extérieures ; il n'y a ici qu'un cas particulier de l'action des conditions physiques extérieures.
Nous nous appuyons donc sur l'idée maîtresse de la biologie évolutionniste; mais c'est surtout, dans une loi propre à la psychologie, que nous cherchons l'explication du côté le plus mystérieux de presque tous les instincts : la prévoyance.
L'influence du monde extérieur et de ses variations explique bien des choses ; elle n'explique cependant pas un caractère fondamental de la généralité des instincts : leur valeur prophétique . Il fallait expliquer comment ont pu être réalisés des instincts qui ne sont utiles que s'ils fonctionnent avant certaines circonstances, des instincts qui, en un mot, ont l'air de prévoir. C'est ici que nous faisons intervenir notre loi de récurrence des associations de sensations. Déduite d'un nombre considérable d'observations et d'expériences scrupuleusement vérifiées, cette loi, une fois découverte, nous' a servi de guide dans toutes nos recherches et les a beaucoup simplifiées.
Loin de croire, comme les néo-Lamarckiens et comme Baldwin, que la prévoyance instinctive se rattache à l'intelligence ou à la « complexité croissante des associations cérébrales » (Baldwin), ou bien, comme d'autres psychologues, qu'elle est un effet de la
sélection agissant sur un ensemble d'actes déterminés jt.u- une sorte de décharge dilï'use de l'énergie somali(iue, nous la faisons résulter directement du mécanisme môme des associations les plus simples. Nous établissons que les associations des sensations se font toutes, dès le début de la vie de l'individu et certainement ont dû se faire dès le début de la vie des ancêtres des individus actuels, dans le sens opposé à Vordre des excitations extérieures. La possibilité d'associer des sensations est ainsi, en même temps, ipso facto, une tendance à anticiper. En effet, le monde extérieur est le théâtre de beaucoup de phénomènes en série, se reproduisant toujours dans le même ordre et déterminant des excitations sensorielles correspondant chez l'animal à des sensations; or une sensation naturellement dynamogène (en général affective), qui a été précédée d'un certain nombre d'autres sensations non dynamogènes, forme bientôt avec celles-ci une chaîne continue qui se complète en remontant de la dernière à la première. Et cette première sensation de la série finit par déclancher la réaction qui, dès lors, arrive plus tôt que par le passé relativement aux phénomènes extérieurs. L'anticipation est ainsi réalisée sans intervention de l'intelligence. La sélection n'intervient que secondairement : 1° dans le cas où l'anticipation serait essentiellement nocive; c'est alors le synchronisme des phénomènes extérieurs et des phénomènes psychiques nécessairement imposé ; 2° dans le cas où l'anticipation est utile jusqu'à un certain point; alors, à partir de ce point, la sélection a son effet et rétablit le synchronisme. Dans cette conception, la sélection aune valeur restrictive. Le facteur de la récurrence des associations est psychologique, tout en dépendant du monde extérieur; un autre facteur également nouveau, et qu'il est important d'ajouter aux deux premiers, est V erreur instinctive utile. L'assemblage de ces mots
semble d'abord un non-sens. Est-ce qu'une erreur peut jamais être utile? Nous verrons qu'il en est fréquemment ainsi.
Comme autres facteurs, nous reconnaissons la décharge diffuse de l'énergie nerveuse^ le jeu, l'imitation et l'intelligence proprement dite ; mais nous n'avons recours que le moins possible à cette dernière, car elle n'a pu intervenir que très tardivement.
La décharge diffuse qui; dans certains cas, devient une sorte d'essai irraisonné de l'organisme, nous conduit à examiner la célèbre théorie de Jennings et à en dégager l'intérêt puissant en le mettant en relief dans des expériences de dressage. L'éminent professeur de Baltimore a bien voulu résumer ses idées dans une note écrite spécialement pour notre ouvrage: nous lui adressons ici nos remerciements.
En dépensant dans le jeu l'excès d'énergie que fournit parfois le monde extérieur par l'intermédiaire de la nutrition (idée spencérienne), les animaux accomplissent des mouvements qui peuvent se fixer s'ils sont utiles à l'espèce. Il y a, ici, quelque chose de plus que dans la décharge diffuse. En effet, les jeux ne sont pas des mouvements absolument fortuits ; ils sont dirigés dans le sens des organes de relation les mieux développés ; ils constituent donc des espèces d'essais pour prolonger la puissance somatique dans une direction où elle s'est déjà engagée.
A ce point de vue, nous nous appuyons sur nos observations personnelles, sans négliger le beau livre de Groos ; mais il est bon de remarquer que cet auteur, contrairement aux affirmations de quelques psychologues, a moins considéré le jeu comme pouvant donner naissance à des instincts que comme une sorte de mise en marche de ces instincts, une fois réalisés, comme un « entraînement » dans la vie actuelle et individuelle des animaux.
La sélection naturelle au sens de Darwin sera souvent invoquée par nous ; mais elle n'est, à nos yeux, (lu'iin cas particulier de l'action des conditions physiipies extérieures, puisque ce sont elles qui rendent nécessaires les adaptations à défaut desquelles les êtres vivants périssent. Et la sélection ne lait ([u'accentuer, tant que leur développement est utile, les caractères qui existent déjà et que restreindre leur développement, à partir du moment où ils deviendraient nocifs. Sans elle, on conçoit mal tout perfectionnement d'instinct ; mais elle ne peut pas avoir eu d'action, à l'origine même d'un instinct. C'est ce que quelques biologistes n'ont pas suffisamment compris .
On le voit, nous n'entendons pas battre en brèche les doctrines lamarckienne et darwinienne ! Avec des moyens nouveaux, nous croyons avoir confirmé les idées admirables de Lamarck et de Darwin, en leur donnant, au point de vue psychologique, une sorte de soutien matériel ; et, d'autre part, les idées que nous ajoutons aux leurs viennent (en dépit de quelques divergences dans les détails)^ comme un corollaire de leur œuvre.
Enfin, dans une dernière partie, nous tentons d'évoquer une sorte de tableau objectif de l'évolution des instincts. Nous nous plaçons aux points de vue : 1° de la répartition territoriale des animaux (c'est dans ce chapitre que prennent place des études sur les migrations, le problème du pigeon voyageur, les espaces vides de la nature, etc.); 2" de leurs attitudes de combat, d'amour, etc., de l'expression de leur physionomie (c'est ici que nous sommes amené à combattre quelques idées de détail émises par Darwin);
1. Surtout en ce qui concerne la théorie des mouvements antithétiques de Darwin, théorie dont lui-même n'était pas satisfait.
3° de leur action sur des objets (industries diverses; nouvelles recherches sur les abeilles, la nidification des oiseaux, etc.). Dans chacune de ces catégories, nous comparons les mouvements que l'on obtient par le dressage aux instincts naturels; et surtdut nous rendons compte de nos synthèses artificielles d'instincts.
La nécessité de donner dans quelques centaines de pages, en même temps qu'une idée d'ensemble de la genèse des instincts, une étude des méthodes qui ont permis de faire les premiers pas dans ce domaine, nous oblige à procéder, en général, par larges traits et à préciser seulement les détails concernant quelques instincts choisis comme exemples. Du reste, le lecteur ne peut s'attendre à trouver, dans un livre de ce genre, l'explication de tous les instincts connus... puisque pour les décrire seulement, sans tenter de les expliquer le moins du monde, les naturalistes ont publié des bibliothèques entières. 11 faut aussi rappeler que, dans V Origine des espèces, Darw^in n'a pris que trois exemples d'instincts, qu'il considère comme merveilleux entre tous : le parasitisme du jeune coucou, l'esclavagisme chez les fourmis et la construction, par l'abeille, de cases hexagonales. Nous nous sommes attaché, quant à nous, à étudier un certain nombre déformes instinctives caractéristiques auxquelles peuvent être rattachées la plupart des autres.
Janvier 1911.