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FORMATION DES HABITUDES QUI DEVIENDRONT DES INSTINCTS

§ 1. — La Loi fondamentale de récurrence des associations

de sensations et les prévisions apparentes

des animaux.

Le principe de l'évolution étant admis, l'état actuel d'un instinct ne peut être considéré que comme un moment de son évolution; et la transformation commencée doit nécessairement se continuer. Pour en connaître les caractères, le psychologue a donc la ressource de se demander comment les animaux apprennent.

Or, l'expérimentateur constate objectivement que, si les côtés essentiels des instincts fondamentaux de nutrition, de défense et de reproduction ne varient guère, leurs côtés accessoires se modifient plus ou moins lentement par l'éducation.

Il semble qu'il y ait chez l'être vivant deux tendances en lutte : 1° celle qui le pousse à continuer d'être ce qu'il est actuellement, et 2° celle qui le pousse à acquérir des souvenirs de faits nouveaux. Ce que l'on prend métaphoriquement pour des « tendances » n'est ici, bien entendu, qu'un ensemble de phénomènes dans lesquels la volonté n'intervient pas et qui dépendent, les premiers, de la loi d'inertie, les

seconds, des excitations extérieures. L'une et l'autre de ces tendances apparentes peuvent prédominer successivement.

Le mode de variation le plus fréquemment observable est la mutation lente par voie associative. Dès qu'une association nouvelle de sensations se forme, l'instinct tend à évoluer.

Nous avons indiqué à grands traits les influences extérieures qui agissent sur les animaux et sur leur psychisme; le point d'origine de l'évolution est ainsi fixé dans le milieu environnant l'organisme. Il faut nous demander maintenant comment des sensations correspondant à des excitations extérieures nouvelles, sont associées par la matière sentante aux sensations anciennes et aussi dans quelle mesure elles agissent par leur intensité. Nous envisagerons d'abord la première question en supposant qu'il s'agit seulement de sensations d'intensité moyenne.

Les sensations peuvent être concomitantes; elles peuvent aussi se succéder. Les sensations simultanées ne représentent jamais, à elles seules, des « événements ». puisqu'un événement se produit dans le temps; elles fournissent seulement des tableaux du monde. Il n'en est pas de même des sensations successives qui, elles, expriment toujours des événements extérieurs. C'est de ces dernières que dépendent surtout les actions des animaux, ce sont elles qui constituent ce que les psychologues ont appelé la « chaîne » associative.

Il est évident que ce n'est là qu'une image, caria succession des sensations qui nous semblent <( voisines » n'est pas dans l'espace^ mais dans le temps. Ce n'est qu'en faisant une transposition de l'espace au temps que l'on emploie l'image de la « chaîne associative ».

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Nous prenons la prt^caution de faire cette distinction, (jii'il convient d'avoir présente à l'esprit; mais, nous étant expliqué sur ce point, nous emploierons, par la suite, l'image de la chaîne, qui a l'avantage d'être très commode ; c'est un de ces à peu p-rès dont il est souvent nécessaire de se contenter.

Les lois des associations sont encore bien peu connues; j'estime toutefois que, plus qu'aucune autre méthode de recherche, celle du dressage, aidée de l'introspection, est capable d'apporter des éclaircissements dans ce domaine.

Reportons-nous par l'introspection à notre propre expérience. Quand j'apprends un texte par cœur, toutes les sensations correspondant aux sons des mots prononcés ou aux excitations visuelles causées par les mots écrits s'associent dans l'ordre même où le sens des phrases se complète. De même, nous associons dans le sens où un phénomène extérieur s'accomplit les réprésentations de ses phases, en allant de la cause plus ou moins voilée, au but plus ou moins profond.

Chez les animaux très élevés, très perfectionnés intellectuellement, chez les grands singes, par exemple, il en est quelquefois de même. Mais chez l'immense majorité des êtres vivants, les associations se font dans un ordre inverse par rapport à la succession des excitations extérieures ; c'est-à-dire que les chaînes de sensations s'allongent en se rattachant toujours à des chaînons antérieurs.

C'est là le phénomène de récurrence, qui s'est révélé à nous dans des expériences de dressage. Les professionnels en profitent depuis longtemps sans en dégager la signification. Veulent-ils, par exemple, qu'un animal vienne à eux au mot « ici ! » ? Ils commencent par prononcer ce mot, qui, dans le présent, n'a aucun etfet sur l'animal. Et, tout de suite après, ils otïrent à leur élève une nourriture qui lui est

agréable; c'est cet appât qui détermine l'acte de venir, — ce qui n'est qu'une réaction naturelle ; mais, plus tard, on peut supprimer l'appât, le mot (( ici » qui a toujours précédé Voffre de Vappât, déclanche, à son tour, la réaction.

A supposer que le dresseur provoque des sensations représentatives, après aussi bien qu'avant la sensation affective dynamogène, seules les excitations provoquées avant produiront des sensations qui seront retenues. Plus tard, on peut remarquer que successivement la chaîne des sensations est rattachée à des antécédents psychologiques de plus en plus anciens. C'est ainsi que dans les exhibitions d'animaux dressés, un sujet A, devant « travailler » après un sujet B, finit par ne plus attendre l'ordre du maître et descend de son escabeau, dès que B a terminé son « travail » ; plus tard encore, A n'attendra même plus la fin des exercices de B pour venir au maître, qui sera forcé de sévir pour rétablir l'ordre.

En représentant les sensations par les lettres d, c, ô, a, et la réaction par ?% le phénomène se présente sous cette forme :

Les flèches indiquent :

1^ L'ordre des excitations : >-

2*^ L'ordre des associations : -<r

t/, c, b, a, nrr

3° L'ordre de répétition mnémonique : — >►

a est ici une sensation affective ; 6, c, d, sont des sensations représentatives. En effet, l'origine de tout complexe semble être, chez les animaux, une sensation affective ; celle-ci est, si l'on veut, le noyau associatif ; elle est naturellement dynamogène*. C'est

1. Elle peut être aUractive aussi bien que répulsive, soit pour l'animal tout entier, soit pour un ou plusieurs de ses membres.

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qu'en dehors de certîiins jeux, dans lesquels ils louchent un peu à tout ce qu'ils ont devant eux, et en dehors de manifestations intellectuelles, les animaux ne s'intéressent qu'aux objets ayant rapport à la .satisfaction de leurs besoins, c'est-à-dire à leur vie ilTective.

L'animal n'enregistre, en général, qu'un petit nom- >re de sensations représentatives. Les associations indiquées dans notre schérna se font dans l'ordre dphabétique ; mais dans la reproduction mnémoni- [ue, la succession des sensations et réflexes composant la chaîne est dirigée dans le sens contraire, dans le sens même des excitations primitives, dont la prefmière seule suffirait désormais à rappeler toute la [chaîne. En un mot cette chaîne s'allonge par adjonchions en remontant vers les premières sensations pro- [voquées ; et les maillons de la chaîne repassent, dans le sens contraire, dans le champ de la mémoire. C'est là ce que nous avons appelé la loi de récurrence.

Plus les espèces sont inférieures et moins longues sont les chaînes de sensations représentatives (établies par récurrence) conduisant à la satisfaction des besoins. Chez l'homme et chez les espèces très supérieures, elles sont extrêmement étendues et ne sont pas toutes dues à la récurrence; elles sont d'ailleurs en un perpétuel remaniement, en adaptations constantes aux contingences extérieures actuelles.

Dans la récurrence, la conduite de l'animal se modèle, au cours d'expériences successives, sur le monde extérieur, dont les phénomènes sont supposés les mêmes à chaque répétition; c'est la fréquence des mêmes excitations qui détermine les nouvelles associations récurrentes ; et cette fréquence est donnée par le monde extérieur, qui est par conséquent, dans ce cas encore, le point de départ de l'évolution psychique.

Les associations ne se forment, en général, qu'à la

suite d'un grand nombre de répétitions des excitations.

Dans certains cas cependant, Vintensité des sensations affectives peut avoir une grande importance et déterminer des associations relativement moins lentes; par exemple, un animal longtemps privé de nourriture et placé en présence d'aliments placés sur un plateau d'une forme et d'une couleur bien distinctes associe plus rapidement la représentation du plateau à l'acte de manger que dans le cas où il n'a pas été afï'amé au préalable.

Mais, le plus souvent, le rôle des sensations affectives puissantes (douloureuses) apparaît non dans les associations mais dans l'inhibition. H y a alors destruction d'instincts; nous reviendrons sur ce point.

Exemples expérimentaux de phénomènes de récurrence. — Tout l'effort du dresseur de cirque tend à rendre les mouvements de son élève de plus en plus faciles et à le guider de moins en moins, afin de donner au public l'illusion que l'animal « travaille » parce qu'il le veut bien, parce qu'il est « savant ».

La facilité croissante des mouvements dépend de l'exercice musculaire et aussi d'un phénomène sur lequel nous reviendrons dans un chapitre consacré aux lois de l'habitude : la répétition des mêmes excitations permet de diminuer peu à peu leur intensité tout en obtenant les mêmes effets ; par conséquent un effet de rêne, un coup d'éperon, un coup de fouet, un attouchement de cravache pourront devenir de moins en moins forts, etc.. Cependant tout emploi d'appareils de coercition reste trop visible aux yeux du public et le dresseur qui cache le mieux son action actuelle sur la bête qu'il présente est celui qui, d'instinct, a su se conformer à la loi de récurrence en rattachant à des signaux vocaux les réactions de

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l'animal dressé, ou môme à des gestes qui, aux yeux (les profanes, n'ont |)as l'air d'être des ordres. C'est ainsi que l'on peut obtenir, par exemple, qu'un chien marche sur les pattes de devant quand on lui tourne le dos, quand on touche à quelque ap[)areil de la mise en scène, quand l'orchestre commenC'e un nouvel air, quand un servant traverse le fond de la scène, etc., etc..

Les empiriques du cirque ou des chenils de chasse trouvent moyen de profiter de la récurrence des associations; mais, n'en connaissant pas le principe, il leur arrive d'agir à faux ; et généralement, ils ignorent nombre de procédés qui transformeraient complètement leur métier.

Les rares théoriciens du dressage du chien de chasse ne les ont d'ailleurs pas mis sur la bonne voie. Plusieurs leur ont même reproché avec quelque ironie de commencer par crier u apporte ! » à un chien et de le forcer ensuite par la coercition à rapporter. Ils font remarquer qu'il ne sert de rien de dire <( apporte ! » à un animal avant de lui avoir montré c^ que c'est que de rapporter. Il y a cependant là un« trouvaille de l'empirisme; car il s'agit ici de résultats pratiques à obtenir et si cet ordre ne peut, avant toute exipérience directe, rien signifier pour la bête, il n'en est pas moins vrai que, par récurrence, il est vite associé à l'acte de saisir avec la gueule, et c'est tout ce qu'il faut.

La loi de récurrence se manifeste à chaque instant dans les rapports du dresseur avec les animaux. Il est même singulier qu'on ne l'ait pas dégagée depuis longtemps et que nous-même ne l'ayons trouvée qu'après de longues années de dressage pratique. Tant il est vrai qu'en science comme dans la vie courante, l'homme a une tendance bien marquée à chercher très loin ce qu'il pourrait souvent découvrir sous sa main. On ne cherche pas assez à dégager la signifîca-

tion des faits simples qui sont à portée de notre observation journalière.

En dehors du dressage proprement dit, nous avons institué des expériences destinées à faire ressortir, elles aussi, les effets de la récurrence. L'une d'elles, par exemple, consiste à produire des excitations mécaniques, lumineuses, calorifiques, électriques, etc.. avant de donner à manger à l'animal-sujet en un endroit déterminé, toujours le même. Peu à peu, une association s'établit entre les sensations dynamogènes liées à la nutrition et celles produites par les excitations sensorielles : la dynamogénie passe alors par récurrence à celles-ci. Une telle expérience peut être pratiquée sur n'importe quel animal de ménagerie, sans qu'il soit utile de pénétrer dans sa cage. Voici comment on peut opérer quand il s'agit de vertébrés aquatiques.

On éclaire l'aquarium d'une vive lumière au moyen d'une lampe; ensuite, on attire l'animal dans un cylindre, en lui montrant un appât. On procède de la même façon chaque jour. L'association existera quand le poisson viendra dans le cylindre aussitôt après l'éclairement et avant que la nourriture y ait été déposée. Cet acte sera le signal de l'association effectuée entre l'impression lumineuse et les impressions rattachées à la nutrition. Le lien psychologique s'établit plus ou moins lentement. Sa formation et le temps qu'elle demande ont une signification importante au point de vue de la valeur psychologique de l'espèce considérée. La nature des impressions homosensorielles ou hétérosensorielles qui font partie des complexes doit faire l'objet de notations précises.

L'observation des animaux qui vivent familièrement auprès de l'homme peut fournir des exemples nombreux de récurrence. J'extrais celui-ci de mon carnet : « Un chien terrier irlandais qui, pendant quatorze ans, a été mon compagnon fidèle, avait pris l'habitude

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de se coucher devant un meuble où j'enfermnis à clé certains dossiers; en ouvrant la porte de ce meuble, il m'arriva de déranger mon chien par inadvertance et plus brusquement que lui et moi nous n'eussions voulu ; or, il prit rha])itude de se lever prestement.^ dès qu'il me voyait aller vers le meuble, puis dès qu'il m'entendait, assis à mon bureau, sortir mon trousseau de clés. »

La loi de récurrence s'applique à tous les animaux vivant à l'état de nature ; et elle explique les « prévisions » purement instinctives qui ont paru raisonnées à certains auteurs.

En effet, par cela même que les associations sont récurrentes, les réactions peuvent, dans certains cas, finir par dépendre d'excitations qui, dans le temps, sont de moins en moins rapprochées des circonstances extérieures dans lesquelles l'acte avait lieu d'abord ; les réactions ne laissent pas cependant de se produire immédiatement après ces excitations ; et, finalement, l'acte est effectué avant les circonstances extérieures qui lui correspondaient primitivement; ce qui peut être utile ou nuisible à l'animal... Dans le premier cas seulement, ce mécanisme est conservé dans la vie de l'espèce.

II est permis, par exemple, de supposer que les espèces qui, à l'automne, quittent le Nord pour un climat plus chaud sont d'abord parties seulement à l'époque où la nourriture leur manquait, puis quand la diminution de la chaleur (qui précède et détermine la raréfaction de la pâture) était venue ; il est probable aussi qu'elles partent maintenant quand certains signes précurseurs du froid se produisent; par exemple, la diminution de la longueur du jour, la chute des feuilles de certains arbres, etc. Telle serait la raison fort simple pour laquelle les oiseaux migrateurs ont l'air de prévoir. Nous reviendrons sur ce point dans le quatrième livre de cet ouvrage.

C'est sans cloute aussi par l'emploi de ce mécanisme que les animaux chasseurs se mettent en quête, avant d'être alYaiblis par une faim intense, que les oiseaux font un nid avant de pondre, etc.. En effet, il y a lieu de considérer, outre la destruction par récurrence du parallélisme des phénomènes extérieurs et des phénomènes psychiques, celle du parallélisme de la série des sensations affectives fournies par les organes du corps et des enchaînements de sensations représentatives.

Ce point de vue sera étudié en particulier à propos des animaux qui font des provisions de bouche avant d'avoir faim.

Nous l'écrivions déjà en 1904 dans la Revue des Idées (15 août) : « Un des caractères les plus saillants de la plupart des instincts primitifs est que, sans être guidés par la raison, ils ont Vair de prévoir. A vrai dire ils nous donnent cette illusion parce que, fonctionnant mécaniquement et parallèlement aux phénomènes du monde extérieur qui ont déterminé leur formation, leur fonctionnement coïncide généralement avec ces phénomènes ou finit par les devancer par suite d'abréviations psycho-physiologiques. »

Il y a, dans tous ces actes, une apparence de prévision raisojinée. On peut toutefois, en changeant en quelque chose les conditions extérieures, détruire les complexes organisés et faire naître chez le sujet des erreurs (surtout chez les organismes inférieurs) et établir ainsi qu'il n'y a dans ces prévisions aucune démarche de la raison. D'autre part, comme chez Vhomme lui-même^ le phénomène de récurrence se produit parfois, et se manifeste en dehors de la volonté (l'intelligence ne réussit même pas toujours à le détruire), le psychologue est en droit de penser que les mêmes faits psychologiques se produisent chez les animaux les plus intelligents en dehors de tout raisonnement.

On trouve, chez l'homme, des associations par ré-

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currence qui demeurent invincibles, même quand la raison s'elTorce de les dominer. Ainsi la peur instinctive de robscurité et des cavernes a été acquise par les ancêtres de l'homme actuel à la suite de rencontres avec des fauves : un être vivant qui, ayant pénétré dans une caverne, y a trouvé quelque bête fauve et a pu échapper à son étreinte, associe par récurrence son émotion à l'obscurité, puis à l'aspect extérieur de la caverne. Si bien que, désormais, la fuite est déclanchée ou du moins une appréhension se manifeste chez lui à la vue d'une caverne. C'est une crainte associée par récurrence à des sensations représentatives et contre laquelle la raison ne peut pas grand'chose. L'hérédité a pu la maintenir dans la vie de l'espèce parce qu'elle est utile. De même beaucoup de femmes se détournent d'un dessin représentant un serpent.

Les psychologues qui ont parlé, ces dernières années, de, notre loi de récurrence ont bien vu que, dans certains cas, elle s'applique à l'homme. C'est l'opinion de K. Petrucci, l'éminent sociologiste de l'Institut Solvay, de Bruxelles : « Entre le primitif se déplaçant de ses cantonnements d'hiver à ses cantonnements d'été, ou de sa maison d'hiver à sa maison d'été, et l'oiseau migrateur, il n'y a pas de différence essentielle, même quand la série des actes de ce dernier est régie par la loi de récurrence. Elle agit aussi sur l'homme. Ce qui trouble, au point de vue de l'analyse psychologique, c'est l'usage qu'il a du langage et l'explication qu'il se donne à lui-même de ses propres actes... Si l'on cesse de rechercher la psychologie humaine dans des individualités cultivées et supérieures, qu'on l'observe dans les sociétés primitives et aux degrés les plus bas de nos sociétés complexes, on pourra^ sans grande exagération, dire de l'homme ce que Hachet-Souplet dit de l'animal » ^.

1. R. Petrucci, Bull. mens, de l'Institut Solvay, octobre 1910.

L'observation rigoureuse de la loi de récurrence dans l'instruction des jeunes enfants et des sourdsmuets est appelée, croyons-nous, à rendre des services. Il ne faut pas, en effet, se dissimuler, par une démarche de faux amour-propre humain que si, à partir d'un âge déterminé, l'éducation peut développer l'initiative personnelle par l'application de la •méthode socratique, le fond de l'instruction est basé sur des associations par contiguïté. Avant de dominer les matières du savoir humain, l'enfant doit nécessairement les retenir dans son esprit. Si, comme l'a montré Gustave Le Bon, l'éducation est surtout « l'art de faire passer le conscient dans l'inconscient », on peut ajouter qu'il y a aussi une éducation applicable avant l'état de pleine conscience et qui est un véritable dressage. « Pendant les cinq premières années, a écrit G. Hanotaux, dans son enquête sur l'enseignement secondaire, il faut une grande méthode, de la clarté, une bonne direction, des notions simples, en un mot tout ce qui peut donner à l'âme son pli... » On ne saurait mieux dire ; et, que le mot plaise ou non, il s'agit là d'un véritable dressage ! P. Mendousse, qui s'est appuyé sur nos expériences de dressage dans sa très courageuse thèse pour le doctorat « Du Dressage à l'Education »i, a fait ressortir ce parallélisme évident, tout en indiquant le point où il cesse.

^2. — Considérations sur l'antériorité des sensations dans la « chaîne » associative.

Lorsqu'on parle, à propos de la loi de récurrence^ de « l'ancienneté » des sensations, il faut s'entendre. Il peut s'agir d'une ancienneté absolue ou d'une ancienneté relative.

1. Publiée depuis en volume dans la Bibliothèque de philosophie contemporaine.

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Une sensation est ancienne par rapport à une autre ([ui a été déterminée après elle, cela est clair. Mais considérons un complexe composé de sensations dont les dernières associées sont plus anciennes, au sens absolu, que les premières associées (ce qui satisfait ix la loi de récurrence). Ce complexe, étant ordinairement déclanché par une sensation représentative que nous appellerons M, si, lors d'une des répétitions de la chaîne, puis, ensuite, à toutes les répétitions suivantes, une excitation nouvelle est donnée avant M, elle s'associera aux autres au bout d'un temps plus ou moins long, pourra devenir dynamogène et déterminer à son tour tout le complexe. Elle sera donc, au sens absolu, postérieure à M, mais, dans toutes les nouvelles répétitions du complexe, elle aura été donnée avant. M, et l'association se sera faite par récurrence. Il ne s'agit donc là que d'une ancienneté relative.

Cette explication un peu abstraite a besoin d'être éclaircie par des exemples.

Pour obtenir qu'à une chaîne déjà formée de quelques chaînons s'ajoutent des chaînons répondant à un fait nouveau, il suffit de déterminer ce fait avant les ordres qui sont déjà dynamogènes. Au bout de quelques répétitions, l'association récurrente est obtenue.

Dans la pratique, c'est ainsi que l'on relie la musique aux exercices de cirque. C'est ce qui nous faisait écrire dans notre Dressage des animaux : ^ « Tous les numéros d'animaux dressés sont présentés avec un accompagnement musical. Cela sert assurément à les faire valoir, mais il y a là, aussi, une question plus sérieuse : celle des points de repère fournis par la musique. Dans la dernière période du dressage^ un peu avant que la bête soit « finie » ; quand déjà toutes les passes et toutes les reprises du numéro sont arrêtées,

1. Le dressage des animaux et les combats de bêtes, par P. Hachet-Souplet. Firmin-Didot, édit., 1893.

il faut faire venir le musicien et lui commander une suite d'airs qui accompagnent pas à pas tous les exercices. Une bonne musique est surtout importante dans le travail régulier et tout à fait indispensable dans les airs de danse. Les ours, les chevaux, les éléphants, les chiens danseurs nécessitent une musique particulièrement bien adaptée... »

La récurrence associative agissant sur des sensations produites avant la répétition d'une chaîne déjà organisée explique le fait qui a étonné Baldwin : « Une chose également curieuse, c'est que des éléments accidentels, survenus bien plus tard, purent entrer dans cette association... »

Les nouvelles sensations ainsi associées peuvent être hétérosensorielles et fort diverses. J'ai eu, par exemple, un ours brun dressé d'abord, par les moyens ordinaires, à faire la culbute (impressions surtout tactiles) ; il arriva bientôt à exécuter ce mouvement quand on lui faisait un signe avec la main (impression visuelle); plus tard, on prit l'habitude de répandre dans l'atmosphère du laboratoire une odeur de menthe, au moment précis où l'ours allait culbuter (impression olfactive). Le signe de la main devint enfin inutile, et nous obtenions la culbute avec l'excitant menthe, dès que nous pressions un vaporisateur renfermant une dissolution de ce produit végétal.

Voici une autre expérience. Un chien a été dressé à exécuter le saut périlleux en arrière quand je produis un claquement de langue. Lors des premières séances, je produisais ce claquement de langue, puis déterminais des sensations affectives naturellement dynamogènes (sensations tactiles, musculaires et de déséquilibration) ; elles se sont ensuite associées par récurrence à la sensation représentative auditive. Dans ce phénomène, les associations vont des plus récentes aux plus anciennes, au sens absolu. Si, maintenant, je veux que le chien saute quand un

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« accessoiriste » traverse le fond du tlic^àtrc, je ferai passer le i,^airoii avant de claquer de la langue; et, ai)rès un (-(M'tain nombre de répétitions, je n'aurai plus besoin de produire ce bruit; les sensations visuelles déterminées par le passage du garçon (sensations moins anciennes au sens absolu que celles de la chaîne déjà existante) se seront associées par récurrence et seront devenues elles-mêmes dynamoiiènes. Ici, l'ancienneté de la sensation est relative.

On doit maintenant comprendre l'un des modes au moyen desquels l'animal, tout en étant soumis à la loi de récurrence, acquiert de nouvelles connuissdinces. Si le fait était impossible, on ne comprendrait pas comment les animaux sauvages, libres, pourraient s'adapter à des circonstances extérieures nouvelles se produisant nécessairement à la suite des complexes anciens; ils ne pourraient ajouter à une chaîne psychique des maillons correspondant à des nouveautés extérieures et n'enrichiraient leurs connaissances qu'en profitant de souvenirs de plus en plus anciens.

Il faut aussi considérer les formations associatives absolument nouvelles qui réalisent des chaînes indépendantes les unes des autres. Et c'est encore une question de savoir si ces chaînes, d'abord indépen-. dantes, s'associent les unes aux autres. C'est ce que nous nous demanderons en parlant encore des lois des associations dans un autre chapitre.

§ 3. — Comment les auteurs expliquaient jusqu'ici les prévisions apparentes de Finstinct.

De tout temps les psychologues ont compris que la mémoire chez l'homme, comme chez l'animal, permet d'anticiper les expériences prochaines. Mais on ignorait le mécanisme de cette anticipation.

Les idéalistes n'éprouvent, ici, aucun embarras. La

prévision chez les bêtes n'est-elle pas évidemment l'œuvre de Dieu ? Il serait difficile de prouver le contraire; mais cette action divine est-elle directe? La pensée de Dieu habite-t-elle l'animal? Y a-t-il une faculté mystérieuse de prévoir, ou bien Dieu a-t-il laissé les lois naturelles, créées par lui une fois pour toutes, agir dans le monde et régler tout ce qui s'y trouve, depuis la chute des corps abandonnés audessus du sol terrestre, jusqu'à la fabrication des nids avant la ponte, le départ de l'oiseau migrateur avant le froid, etc. Il faudrait renoncer à la science si l'on admettait la première hypothèse, que combat la notion de continuité; l'intervention directe de Dieu est impossible à admettre. Quant à la seconde hypothèse, elle laisse le problème entier, elle le pose et ne le résout en aucune façon.

Il faut reconnaître que l'opinion idéaliste est, de beaucoup, la plus répandue. Nombre d'écrivains, et même de zoologistes, en sont encore, cent ans après Lamarck, aux idées de Bernardin de Saint-Pierre sur l'instinct.

Ce qui, dans l'instinct, a le plus frappé Bernardin de Saint-Pierre, c'est qu'il prévoit^ aussi l'appelle-t-il pré-sentiment. Et de ce qu'il devance le moment où la nécessité absolue se fait sentir. Bernardin de Saint- Pierre conclut qu'il ne peut être le fruit de l'expérience et qu'il est un don céleste fait une fois pour toutes aux animaux : « L'instinct, écrivait-il dans les Harmonies de la Nature^ renferme les pré-sensations de l'animal et le pré-sentiment de ses convenances; c'est par des pré-sensations que les animaux encore dans le nid maternel s'effraient d'un bruit ou de la menace d'un coup dont ils n'ont encore aucune expérience. C'est par des pré-sensations qu'ils tettent, qu'ilsjmarchent, qu'ils sautent, qu'ils grimpent, qu'ils appellent à leur secours... C'est par pré-sentiment que l'araignée sortant de son œuf, et sans avoir

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VU aucun modèle de filet, tisse sa toile transparente^ en croise les fils... »

L'argument de Bernardin de Saint-Pierre contre Locke nous a paru assez solide, tant que nous n'avions pas .élaboré notre loi de récurrence : « C'est donc, écrivait-il, une grande erreur que cet axiome de l'école : Nihil est in inlellectu quod 7ion fueril jyrirna in sensu. Nous voyons, au contraire, que l'instinct enseigne aux animaux les premiers usages de leurs sens et leur donne des idées qu'ils n'ont point acquises par l'expérience : Locke a donc erré beaucoup quand il a prétendu qu'il n'y avait point d'idées innées; l'étude d'un insecte lui eût prouvé le contraire. Son traducteur français lui en fit un jour l'objection : elle le mit de fort mauvaise humeur, car il sentit sans doute qu'elle renversait de fond en comble son système : il aurait mieux fait de le réformer. )^ Nous ne sommes pas de cet avis ; mais nous n'avons compris le mécanisme de la prévision inconsciente que du jour où le principe de toutes les associations de sensations chez les animaux inférieurs et chez beaucoup d'autres organismes, nous a été révélé par l'expérience.

L'école matérialiste et les monistes, repoussant l'idée du miracle, ont adopté l'opinion d'Epicure sur l'anticipation, en y ajoutant une intervention de l'intelligence, qui vient ici au secours de l'instinct et l'éclairé. Pour Epicure, l'anticipation, chez l'homme, est un autre nom de l'expérience acquise, ce n'est que le phénomène de mémoire, qui, en dehors de la perception directe et actuelle, donne une connaissance anticipée des objets déjà sentis. Cette définition de la mémoire peut évidemment contenir celle de la récurrence ; mais elle ne la précise pas, puisqu'elle ne constate pas par quel mécanisme l'organisme, qui connaît les objets, se décide à précipiter son action sur eux. C'est précisément ce qu'il s'agit d'expliquer

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dans l'anticipation. Les monistes comme Buchner, et tant d'autres, l'ont bien compris en faisant ici appel à l'intelligence, qui fournirait à l'animal des raisons pour anticiper. Ce n'est là toutefois ([u'une explication fausse ; car si cette voie n'est fermée ni à l'homme ni aux animaux supérieurs, il est bien évident qu'on ne peut admettre qu'un polype, ou un crnstacé, par exemple, sache l'utiliser...

Cette théorie, cependant, a été nettement défendue par les Néo-Lamarckiens. Ed. Perrier professe cette opinion que le Pagure, maintenant purement instinctif, a eu des ancêtres intelligents. Pour qu'il sache, comme il le fait, pénétrer dans des coquilles vides quelconques, quand il ne rencontre pas de coquilles de Buccin et qu'il ait cette prévoyance de chercher un abri, il a fallu que ses ancêtres eussent élaboré une véritable abstraction de l'idée de trou. La pensée ayant créé l'acte, se serait ensuite endormie, l'habitude intelligente serait devenue un instinct. « C'est l'histoire de l'instinct, conclut Ed. Perrier, la conscience n'intervient plus. » Il découle de cette opinion une conséquence inévitable : elle nous oblige à supposer, comme cause déterminante de tout acte nouveau dans la vie des espèces, une manifestation de la volonté, de l'intelligence.

Envisageons le cas du pagure et l'origine de ses instincts. Avons-nous le droit de dire qu'ils doivent quelque chose à TinteUigence ? Au point de vue de la méthode scientifique, la loi d'économiene nous autorise à faire intervenir la raison (Deus ex machina), que quand nous sommes impuissants à expliquer un acte par le simple fonctionnement de l'instinct primaire, perfectionné ou non par sélection. Or. tout s'exphque très suffisamment dans la conduite de ce décapode par des mouvements réflexes et des associations de sensations. On objectera peut-être, qu'en se réfugiant dans une coquille, il a l'air de comprendre que

DES MABITIDES El Ml s l.\sii\( i s

son abdome» étant dépourvu de carapace, de grands dancrers le menacent et iju'il sait y remédier en se blottissant dans une coquille de mollusque: mais précisément, nous avons vu que la loi ih récui'7'enre explique ces espèces de prévisions. Ces instincts nous donnent cette illusion, parce (ju'après s'être produits parallèlement aux phénomènes du monde extérieur qui leur ont donné naissance. leur fonctionnement a Uni par les devancer par suite d'utiles abréviations psychophysiologiques. On conçoit qu'un crustacé garanti par une carapace, mais subissant des mues périodiques, ayant été fréquemment poursuivi par des ennemis appartenant à son espèce ou à d'autres espèces, pouirait prendre, peu à peu. l'habitude de vivre dans une coquille, ce qui, avec le temps, amènerait la dénudation permanente de son abdomen. En etïet, les pagures ont un abdomen mou. parce qu ils le logent dans des coquilles; cette habitude a fait disparaître la carapace désormais sans emploi. ' Ce n'est donc pas la rolont'' de l'animal qui l'a transformé; mais bien le monde extérieur, qui. en lui fournissant des causes (et non pas des raisons) de fuite instinctive, a créé son habitude et modelé son corps. C'est là une lente adaptation aux conditions extérieures, sans aucune intervention intellectuelle. (Voir p. 135.^

Dans son très bel ouvrage sur 1' « Equitation actuelle rt ses principes », le D*" Gustave Le Bon fait, lui aussi, une large part à l'intelligence proprement dite; il a cependant soumis ses préceptes de dressage à des règles parfaitement en harmonie avec notre loi de récurrence. Sans doute, il invoque l'intelligence du cheval partout où nous nous contentons de discerner un phénomène inconscient^; mais il indique, à chaque instant, des moyens pratiques de dressage, rigoureusement conformes aux lois de l'association récurrente.

i. Tout en admettant que, da7is d'autres cas, le cheval peut donner des preuves dintelligence réelle.

Nous sommes trop heureux de constater cette rencontre dans l'observation des faits, sinon dans leur interprétation, pour ne pas la signaler : « Le cheval, écrit Gustave Le Bon, comprend tout ce qu'on lui demande^ mais ce qu'on lui demande est parfois désagréable à exécuter, et il peut être tenté de refuser l'obéissance. Gomment arriverons-nous à l'obliger à toujours nous obéir? «i Et, dans l'explication qui suit, on trouve, semble-t-il, tous les éléments nécessaires pour bâtir la théorie de la récurrence, ce qui, selon nous, rend inutile toute intervention de l'intelligence. Baldwin attribue la prévision chez l'enfant à un (( état de complexité extrême des associations », et même aune sorte de « suggestion »; il suppose, en somme, que l'enfant — ou l'animal supérieur — entrevoit intellectuellement l'utilité de la prévision. Cet éminent psychologue s'était cependant arrêté un instant à une explication rationnelle, quand il écrivait: « Ou bien l'organisme possède une tendance innée à anticiper sur les conditions présentes et à se préparer à d'autres conditions...; ou bien les vieilles réactions d'un organisme peuvent être modifiées, et finissent par s'adapter aux conditions nouvelles ». Mais il ajoute aussitôt : « Nous en sommes réduit à la deuxième hypothèse ». La première prêtait à des interprétations conformes à la théorie que nous défendons, si l'on prend soin de spécifier qu'il n'y a pas de « tendance innée à anticiper » en dehors des simples associations, qui, dans l'immense majorité des cas, se font par récurrence. La seconde hypothèse déplace la question; il n'y a pas en effet dans l'anticipation « d'adaptation des vieilles réactions à des conditions nouvelles », puisque, dans ce phénomène, les conditions extérieures ne sont pas nouvelles; elles restent les mêmes^ mais l'organisme réagit dans des cir-

1. UÉquitation actuelle et ses principes, par le D»" Gustave Le Bon, p. 131.

DES HABITUDES ET DES INSTINCTS

constances antérieures à celles dans lesquelles il réagissail d'abord.

11. Piéron a fait, à propos de ranticipation de l'actinie, l'hypothèse suivante : « J'explique ainsi ce phénomène : si l'actinie se ferme pour éviter la désoxygénation de l'eau, c'est qu'elle rencontre ce phénomène dans la nature, et que tous ses ancêtres l'ont rencontré; c'est que les actinies qui ont suroécu sont celles-là seulement qui se sont adaptées ))i. C'est expliquer l'anticipation par la sélection naturelle. Or, chaque fois qu'en biologie, on a recours à ce facteur pour expliquer l'origine d'une forme organique, ou bien d'actes d'instinct, on suppose nécessairement l'existence primordiale de formes organiques imprécises ou d'actes diffus sur lesquels opère la sélection. C'est le bloc informe que sculpte, pour ainsi dire, la sélection ; l'emploi de ce facteur n'explique que les résultats ultimes, les perfectionnements d'une chose qui existait déjà et qui devait sa naissance à un autre facteur ou bien à un concours de circonstances fortuites, au hasard, puisqu'il faut écrire ce mot. Il n'est certes pas impossible que, dans bien des cas, des hasards heureux aient été fixés parla sélection; mais il faut, selon nous, chercher dans une autre direction quand il s'agit d'un phénomène aussi général que celui de l'anticipation.

La sélection naturelle intervient aussi dans notre théorie ; mais nous lui demandons seulement de limiter au champ de l'utile la récurrence des associations.

L'explication qu'a donnée Lœb des phénomènes de prévision est surprenante, comme toutes les théories psychologiques de ce savant : « Souvent, a-t-il écrit, lorsque le développement de la larve n'a pas lieu dans l'organisme maternel ou dans un nid, nous constatons l'existence de mécanismes automatiques, grâce aux-

1. Bull, de l'Institut général psychologique, 1^ année, n» 1, p. 128-129.

quels les œufs sont déposés à des endroits où la jeune larve, nouvellement éclose, pourra trouver sa nourriture. — Quelle est la nature de ces mécanismes automatiques ? La philosophie métaphysique nous a légué ici les expressions d' « instinct » et de « volonté »... Ainsi, nous considérons comme instinctive l'action d'une mouche femelle déposant ses œufs sur de la viande qui servira de nourriture aux jeunes larves. Or, une analyse expérimentale de ces actions amène à les considérer comme étant les effets d'an mécanisme qui résulte essentiellement de la structure symétrique du corps et de la distribution symétrique de l'excitabilité chez les êtres vivants ))i.

Nous savions déjà que cette excitabilité (n'entraînant pas la sensation), cette propriété primitive de la matière vivante, cette obéissance au tropisme était au fond de la plupart des réactions biologiques, aux yeux de Lœb; mais il est intéressant de constater que ce savant trouve une explication du phénomène de la prévision (phénomène comportant nécessairement le souvenir de l'action passée), dans l'action actuelle et directe, de l'agent extérieur, c'est-à-dire dans le tropisme !

G. Bohn ne voit, dans l'anticipation, qu'un phénomène de simplification dépendant du mécanisme des associations. Dans \di Naissance de V Intelligence, il a tenté d'en dégager les lois. Il ne met toutefois en avant, à ce sujet, aucune expérience, mais seulement de simples affirmations dogmatiques.

(( Soit, dit-il, a, />, c, <i, les diverses sensations qui concourent à former, l'association a-\-b -\-c-\-d, et soit r, la réaction correspondant à cette association ; au début, aucun des stimulants a,b,c,d, ne peut isolément, ou même engagé dans un groupement partiel, déterminer la réaction r. Les quatre stimu-

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