CHAPITRE III
§ 1. — Méthode de notation des gestes. — Travaux du statuaire Ed. Mérite.
Jusqu'à ces dernières années, à part Darwin, et de rares auteurs, les biologistes n'avaient observé parmi les mouvements des animaux que ceux qui déterminent la marche, la reptation, la natation et le vol; ils se plaçaient en les étudiant au seul point de vue de la mécanique musculaire, sans se demander ce que peuvent avoir de significatif pour le psychologue les attitudes, les gestes, les jeux de physionomie et les manifestations vocales des bêtes. Il y avait là une science à créer, des procédés d'investigation à inventer, une méthode de recherche à instituer; tout semblait à faire dans ce département de la psycho-physiologie.
Un grand nombre de documents écrits et dessinés ont été réunis à l'Institut de psychologie zoologique sur les attitudes et les actes caractéristiques des animaux; une section de notre Société s'est consacrée particulièrement à cette question^; et nous avons pensé que
1. Nous avons fondé à notre Institut une section spéciale d'études d'esthétique zoologique que présida l'illustre Frémiet et qui organisa, au Petit-Palais, en 1904, une exposition d'animaux naturalisés dans des attitudes prises réellement dans la nature et caractéristiques, au point de vue psychologique.
l'aide de peintres et de sculpteurs nous serait très utile en ces matières. En effet, les animaux, à part quelques admirables virtuoses, mènent une existence à peu près silencieuse; leur « âme » tout entière se peint dans leurs actes ; et nul n'est plus à même d'évoquer ces actes qu'un peintre ou un sculpteur.
Les travaux de l'éminent statuaire Ed. Mérite ont été pour nous une contribution infiniment précieuse. \ Au point de vue de la documentation exacte, Ed. Mérite dépasse certainement et de beaucoup, les limites de ce qui est strictement utile à son art; il aime les animaux, et c'est à cause de cela qu'il est fort intéressant de l'entendre dans un milieu comme le nôtre. Mérite a surtout fait des recherches sur l'angle formé par la tête avec l'axe du corps et a mis à notre disposition plusieurs centaines de croquis exécutés d'après nature au Groenland, dans les grandes chasses françaises et dans les jardins zoologiques.
Quelques artistes nous ont également fourni des observations. Mais les renseignements que peuvent recueillir les peintres et les sculpteurs sont des indications dont il n'aurait pas été possible de profiter si nous n'avions pu établir un système de notation graphique précis. Nous donnerons ici une idée générale de la méthode employée dans ce but à notre Institut.
Toutes les parties rigides du corps d'un animal, c'est-à-dire celles qui ne peuvent comporter d'articulation qu'à leurs extrémités, se meuvent nécessairement d'une seule pièce, comme des rayons évoluant dans une sphère ; le point central est ici la charnière articulaire la plus rapprochée du tronc et la surface de la sphère est l'ensemble des points que peut successivement occuper l'autre extrémité. (Il est évident, d'autre part, que le point central considéré comme fixe dans chaque sphère ne l'est pas en réalité et peut être entraîné par les mouvements de parties plus rapprochées du tronc, auxquelles il est relié lui-même.
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ou par lo corps tout entier.) Or, l'altitude générale d'un animal serait donnée si l'on pouvait indiquer de façon exacte les positions des extrémités agissant comme libres sur les dilîérentes sphères de tous les segments. Et il suffit pour cela de supposer chaque sphère divisée par des cercles déterminant des degrés de longitude et de latitude et d'y inscrire la position de chaque extrémité libre.
Les mouvements de torsion, les enroulements de la queue, du cou (chez certains échassiers et palmipèdes, par exemple), les plissements de la peau, les gonllements musculaires, la saillie des tendons doivent faire également l'objet de notations spéciales.
Il faudrait étudier les mouvements sous les rapports de la nutrition, de la reproduction et de la défense ; et l'on constaterait que, dans ces divers domaines, les complications des réflexes primaires sont d'une extrême variété, ne le cédant en rien à celle des industries qui supposent l'action de l'animal sur des objets. Il faudrait écrire la philosophie des « gestes» des animaux, depuis ceux des grands singes, si semblables à ceux de l'hamme, jusqu'à l'acte de couler vers la substance qui nourrit, réalisé par une amibe.
Le sommeil et les attitudes des animaux pendant cette période de repos sont aussi d'intéressantes questions et ont fait l'objet d'observations de plusieurs de nos collègues dans différents jardins zoologiques ^. Les recherches de ce genre ne constituent pas la partie la moins originale des travaux entrepris depuis une dizaine d'années à l'Institut de psychologie zoologique.
1. Signalons, d'autre part, les récents travaux de Lcgendre et Piéron sur le sommeil. Ces expérimentateurs ont constaté que le sommeil semble dû à la formation pendant la veille d'une substance hypnotoxique.
§ 2. — Le sens de l'équilibre. — Expériences.
Toutes les attitudes ont ceci de commun qu'elles sont soumises plus ou moins directement aux nécessités imposées par l'équilibre du corps entier. Sans pouvoir entrer dans l'étude détaillée du sens de l'équilibre, nous indiquerons ici les raisons pour lesquelles nous croyons à son existence.
Quand on appuie progressivement, de plus en plus, les deux mains à plat contre la partie latérale du corps d'un cheval, à peu près au point où passent les sangles de la selle, on peut constater qu'il oppose à cette pression un déplacement de son poids exactement équivalent. C'est même un fait que quelques dresseurs utilisent pouf faire tomber les chevaux : ils retirent vivement leurs mains après une pression progressivement augmentée et finalement énergique ; l'animal, n'ayant pas le temps de changer de position, perd l'équilibre et est violemment projeté sur le sol, que l'on a d'ailleurs recouvert de sciure. (Ce procédé dangereux a pour but de « frapper le moral du cheval », de le convaincre de la supériorité de l'homme). Il y a donc chez le cheval, comme probablement chez tous les animaux^, un sens deVéquilibre fonctionnant automatiquement et capable d'obvier à des influences extérieures d'intensités différentes, quand elles ne se manifestent pas avec trop de soudaineté.
Ce sens est-il relié aux fonctions de l'oreille interne chez les vertébrés supérieurs et aux organes analogues dans la série animale, comme l'admettent plusieurs
1. On peut se rendre compte de la finesse du sens de l'équilibre chez les mammifères en utilisant un chien dressé qui, tenant l'extrémité d'une planchette entre les dents fait, à mesure que l'on charge de poids ou que l'on allège cette planchette, des mouvements Compensateurs, en levant ou abaissant le train postérieur, de façon à se tenir, par moments, sur les pattes antérieures.
savants, entre autres Goltz, Cyon, Breuer et P.-G. Bonnier? Les expériences très bien faites de B. Bourdon et cellos que nous avons publiées en 1904 (Tribune Colombophile) ne sont pas favoral)les à cette théorie. Il nous paraît certain que le sens de l'équilibre dépend, avant tout, de la sensibilité aux pressions et aux distensions de la peau.
Les effets dont nous venons de parler se produisent aussi bien, le cheval ayant les yeux bandés, que l'animal pouvant prendre connaissance par la vue des objets qui l'entourent. Il ne se règle donc pas sur la position qu'il occupe relativement à ces objets; mais sur une sorte de sensation d'équilibre.
Toutefois, les déplacements des objets extérieurs peuvent, dans certaines conditions très particulières , déterminer des troubles d'équilibre fort curieux; ce sont de véritables erreurs d'association : un chien placé dans une position liée à un équilibre instable (se tenant sur un trapèze, dans la position du chien debout, par exemple) tombe dès qu'il fixe une toile peinte se déplaçant dans un plan vertical, devant ses yeux. Mais si l'on soumet fréquemment à la même épreuve le même animal, il finit par devenir capable de résister à cette espèce de vertige.
La chute est encore plus rapide si l'on fait tourner sur eux-mêmes, devant le sujet, des objets qu'il connaît bien. Il cherche à prendre les positions qu'il occupe ordinairement par rapport à eux, ce qui devient impossible sans chute dès que les objets tournent. C'est donc bien là une erreur d'association.
§ 3. — Mouvements et positions directement utiles.
A. — Etude des mouvements des animaux dans le DRESSAGE. — On présente dans les cirques et les musichalls, des animaux exécutant certains « gestes » que
l'on donne pour des faits de la plus haute intelligence. Il convient de montrer ici comment on les obtient.
Un cheval de haute école est un animal qui. lorsque son cavalier opère certaines tractions sur les rênes ou certaines excitations sur les flancs ou bien les unes et les autres en même temps, exécute des mouvements déterminés, toujours absolument les mêmes. Il n'est réellement dressé que quand de simples indications lui font exécuter ses exercices. Par exemple, dans le « pas espagnol » commencé à droite, le cavalier force le cheval à tendre la jambe antérieure droite en portant d'abord (par un effet de rênes) le poids du corps du cheval à gauche, et en faisant sentir immédiatement après l'éperon gauche, pendant qu'un aide frappe la jambe droite avec une cravache ^ au-dessus du pli de l'articulation improprement appelée «genou». Par la suite, on obtient le même mouvement au moyen de l'éperon seul appliqué au flanc gauche; plus tard encore, l'effet de rênes suffit souvent et peut devenir très léger.
Il y a là, on le voit, un phénomène de récurrence associative. L'intelligence n'intervient pas.
Thorndike a fait récemment une enquête sur le dressage des chevaux qui grattent le sol pour indiquer le total d'une addition, le quotient d'une division ou même les résultats de problèmes de hautes mathématiques. Le savant américain avait envoyé aux dresseurs les questions suivantes : « Si vous dressez un cheval à frapper sept fois la terre avec son sabot, lorsque vous lui demanderez : « Combien y a-t-il de jours u dans la semaine?» Est-ce que vous le dressez en prenant sa jambe en lui faisant faire les mouvements? » A vrai dire, aucun dresseur n'a jamais
1. Ceci est le moyen le plus rapide, le plus, employé dans les coulisses des cirques; il diffère, dans les détails, du procédé recommandé par les professeurs d'équitation et d'après lequel lecavalier opère seul.
appris à un cheval à frapper un certain nombre de l'ois le sol en rrponsr à une question posée (ce qui laisserait supposer <iue le sujet comprend ce qu'il fait, ou, du moins, a enregistré des souvenirs différents relatifs à des questions différentes) ; mais tous les dresseurs d'animaux pseudo-calculateurs apprennent simplement, et une fois pour toutes, à leurs sujets, à gratter le sol sans discontinuer, tant qu'ils ne leur donnent pas le siynal d'arrêt K De cette façon, avec un dressage fort simple, l'animal a réponse à mille (piestions.
Pour réaliser cet exercice, il est très avantageux d'employer le procédé des mouvements d'abord diffus, ensuite sélectionnés. Au début, on amène le cheval (quelque peu aiîamé) au milieu de la piste, un aide agite de l'avoine dans une vannette ; un autre empêche la bête d'avancer et de manger. L'énergie somatique détermine alors des mouvements ditTus et surtout des grattements sur le sol, sans discontinuité. On récompense alors le cheval. Quand il a pris l'habitude de commencer ses grattements, dès que le dresseur prend une position déterminée, et sans qu'il soit besoin de vanner désormais de l'avoine, on lui apprend à cesser à un signal, qui consiste d'abord en un mouvement de recul du maître, puis on arrive à obtenir l'arrêt en atténuant de plus en plus le signal -. Quand on peut arrêter le mouvement du cheval sans démonstration trop visible, il devient possible de l'exhiber comme calculateur, puisqu'on
1. Or, les dresseurs ont-ils commencé par apprendre ce fait à Thorndike? Nullement! Voici leurs plaisantes réponses : « A, répondit « oui, d'abord » ; B, « non, je ne le ferai pas » ; G, « oui, d'abord » et D « non ! »
2. C'est par des procédés analogues qu'a été dressé llans, le cheval célèbre de M. de Osten, qui a sur les autres chevaux « calculateurs » la supériorité d'obéir à des signes vraiment imperceptibles pour le public.
peut lui faire gratter le sol un nombre de fois déterminé.
Ce qu'il faut retenir, ici, au point de vue psychologique, c'est que le dresseur arrive à fixer, parmi des actes diffus, ceux qu'il sait rendre agréables, c'est-àdire, en un sens, utiles à l'animal; et l'on comprend, dès lors, que le même fait psychologique peut se produire dans la nature, chaque fois qu'une impression agréable (et par conséquent utile) se produit à la suite de certains actes faisant partie de ceux que détermine la décharge diffuse de l'énergie somatique.
Ainsi, dans les mouvements des membres imposés par le dressage, il y a, pour le psychologue, des enseignements bien nets : l'' des actes d'abord directement déclanchés par une sensation affective finissent par être déclanchés par des sensations représentatives et ont une tendance à se produire de plus en plus tôt (jusqu'à une certaine limite) par suite de la récurrence associative; 2° les excitations extérieures nécessaires à la réaction peuvent diminuer d'intensité et produire encore la même réaction; et 3° certains actes fortuits mêlés à d'autres réactions sont, pour ainsi dire, isolés ; et tandis que les autres disparaissent, ceux-ci se fixent; ce sont des actes causant un plaisir ou un soulagement, c'est-à-dire des actes utiles.
B. — Actes de « courtisation », soins maternels, etc. — Une foule de mouvements des animaux, dans la défense ou dans l'attaque, sont dus à la récurrence. Les oreilles sont, par exemple, très menacées dans un combat ; il n'est donc pas surprenant que les espèces qui sont exposées à être mordues ou saisies aux oreilles, aient renversé ces appendices après une blessure, puis, quand elles étaient seulement en méfiance, dès qu'elles apercevaient un ennemi; cette habitude leur donne l'apparence de prévoir les dangers auxquels sont exposées leurs oreilles.
De nombreuses maniiestations d'amour, souvent burlesques et dues à la décharge dilTuse de l'énergie, ont été fixées dans la vie de l'espèce parce qu'elles sont utiles en excitant longuement la femelle après avoir attiré de loin son attention. Certaines ont gardé l'aspect de véritables crises nerveuses, par exemple chez les coqs de bruyère. Les chants des oiseaux ont dû se développer dans les mêmes conditions.
Ces actes, sur lesquels agit la sélection sexuelle, sont des signaux d'amour. Ils peuvent être quelconques ou bien avoir un caractère esthétique et plaire aux animaux en les excitant par une sorte de sentiment du beau. Nous croyons que bien des espèces sont capables d'avoir un sentiment esthétique particulier. Nous citerons, à ce propos, un fait assez typique, observé par nous-même, et qui semble prouver que le chien est sensible à la « toilette » de la chienne. Nous avons eu une petite femelle de Blenheimque ses compagnons mâles ne regardaient guère, bien qu'ils vécussent en commun dans le même chenil ; or, nous eûmes l'idée de la faire parer chez le tondeur et nous la ramenâmes nous-même au chenil, pourvoir ce qu'il en adviendrait. Les chiens, immédiatement, s'agitèrent, vinrent flairer la chienne, la trouvèrent à leur goût et tentèrent de le lui prouver. Nous avons plusieurs fois renouvelé des expériences analogues avec succès. Un de nos chiens, terrier irlandais, est un amoureux très raffiné; il ne fait attention absolument qu'aux chiennes blanches.
L'origine de la « pudeur » observée chez certains animaux est due à la récurrence associative. Les espèces qui se reproduisent par accouplement prolongé ont le plus grand intérêt à ne se livrer au coït que dans des retraites bien cachées, puisque, pendant l'acte de la génération, les conjoints sont sans défense. Aussi, plus le naturel de l'animal est timide et plus forte est sa tendance à se cacher pour l'acte génésique. Le farouche taupe-grillon s'accouple si mystérieuse-
ment qu'aucun naturaliste ne l'a observé jusqu'ici uni à la femelle ; il en est de même pour beaucoup d'insectes que l'on peut appeler sauvages par rapport aux mouches domestiques. Mais l'animal qui ne craint pas l'homme s'accouple dans son voisinage; le chien domestique agit ainsi.
Bien des soins « maternels » ou « paternels » donnés aux jeunes ont été purement fortuits au début et fixés ensuite par la sélection des essais, dans la vie de l'individu, et par la sélection naturelle, dans la vie de l'espèce.
Ainsi, l'habitude de prendre les alevins dans la bouche chez beaucoup de poissons mâles semble extraordinaire si l'on ne se rappelle pas que de nombreux poissons jouent à prendre avec la bouche et à rejeter des corps légers quelconques, à plusieurs reprises, sans jamais en avaler aucun. Il était donc tout naturel que l'habitude d'offrir un asile aux jeunes fût prise et fonctionnât tant que ceux-ci gardent les proportions des corps avec lesquels les poissons organisent les espèces de jeux que nous signalons.
On peut dire hardiment que presque tous les soins maternels ont leur origine dans la décharge diffuse (en dehors de l'allaitement qui est lié à une nécessité physiologique d'évacuation du lait). Les sensations affectives très prononcées qui les accompagnent n'ont certainement un caractère intellectuel que dans des cas très exceptionnels. La facilité avec laquelle on trompe les mères chattes, par exemple en leur donnant à élever de jeunes lapins, ou des rats, est très caractéristique de leur inconscience en ce qui concerne leurs fonctions maternelles. Il n'est même pas rare devoir des chattes «adopter», si l'on peut dire, des chiffons, au moment où elles auraient dû avoir des petits et où vient quelquefois une poussée de lait chez la femelle stérile.
La couvaison est certainement le vestige utilo
d'actes diffus conservés par sélection à l'époque où le refroidissement de la croûte terrestre rendait cet acte éniiuemnient utile à l'espèce.
Il existe chez les insectes des instincts inliniment plus complexes.
« Les guêpes vivent de pollen, a écrit Ed. Perrier, elles pourraient donc mener pour elles-mêmes une «existence absolument éthérée, mais les jeunes, de petits vers blancs, sans tête, ni pattes, sont carnassiers. De là pour la mère, deux tâches : créer à son infirme progéniture un abri où elle puisse grandir en sûreté; fournir à l'alimentation de sa jeune famille... »
« Mortes, les proies volumineuses qui sont l'unique garde-manger auquel la larve devra se pourvoir pendant toute sa vie, entreraient en décomposition et empoisonneraient le jeune ver ; vivantes, elles s'échapperaient, se défendraient, seraient de redoutables victimes; aussi la guêpe se garde bien de les tuer. D'un coup d'aiguillon unique, elle les frappe de paralysie, et c'est de proies vivantes, mais inertes, de chair toujours fraîche que sa famille pourra tranquillement se repaître. Il n'y a qu'un certain nombre d'insectes qui soient ainsi susceptibles d'être ^'paralysés d'un coup d'aiguillon, ceux dont le système nerveux est rassemblé en une seule masse qu'une goutte de venin peut rapidement pénétrer : nos guêpes les connaissent, les choisissent parmi tant d'insectes qu'elles rencontrent et ne s'adressent qu'à eux ».
Ed. Perrier suppose qu'à l'origine, ces guêpes ont réglé raisonnablement leur coup d'aiguillon ; ce qu'elles n'auraient pu faire, d'ailleurs, sans avoir acquis au préalable des notions d'anatomie comparée. Pour ce savant, « l'intelligence de quelques individus, l'imitation de leurs actes par leurs contemporains et l'éducation routinière des générations successives... » expliquent le prestigieux coup d'aiguillon unique. Et si la guêpe engourdit une proie pour nourrir ses petits quelle ne
connaîtra pas, puisqu'elle meurt avant l'éclosion de la génération suivante, c'est qu'autrefois, avant l'établissement du régime saisonnier, elle vivait assez pour se livrer aux soins de l'élevage et avait pris, de cette façon, l'habitude de poignarder intelligemment des larves.
Nous ne pouvons, quant à nous, admettre une combinaison intelligente chez la guêpe, en ce qui concerne le coup d'aiguillon; ce serait lui prêter des connaissances qui manquent même à bien des naturalistes! D'autre part, on se demande pourquoi ces insectes, s'ils vivaient plus longtemps autrefois, et pouvaient connaître leur progéniture, prenaient la peine d'engourdir des proies avant l'éclosion, et ne servaient pas, plus tard, à leurs larves, une proie fraîche? Elles n'auraient eu aucune « raison » de faire des provisions de ce genre ! Selon nous, l'explication est dans la décharge diffuse de l'énergie somatique, dans sa régulation, dans l'établissement de réflexes adaptés et fortifiés ensuite par la sélection naturelle.
En effet, cette industrie peut avoir eu d'abord une utilité directe pour l'individu plus nettement carnassier autrefois qu'aujourd'hui et finalement n'avoir plus eu d'intérêt que pour la larve. A vrai dire, les guêpes ne vivent pas que de pollen ; elles ont encore des instincts carnassiers assez accusés; c'est pour elles-mêmes qu'elles ont dû prendre l'habitude de tuer des proies, comme il leur arrive encore de tuer et de dévorer des mouches domestiques. Elles n'ont jamais conçu intellectuellement le plan du coup d'aiguillon qui paralyse; mais les guêpes qui, dans la décharge diffuse, ont pris l'habitude de percer des proies aux endroits où la piqûre était mortelle ont été favorisées par la sélection naturelle. Plus tard, le fait de l'engourdissement delà proie sur laquelle elles pondaient a grandement avantagé les petits qui trouvaient en naissant une nourriture abondante, et transmettaient le talent du coup de poignard.
L'avantage de la précision de l'opération paraît considérable si l'on se rappelle que le venin des guêpes^ est peu abondant, et ceci explique l'action de la sélection naturelle dans le perfectionnement de ces curieux instincts.
C. — Premier principe de Darwin. — « Certains actes complexes, a écrit Darwin, sont d'une utilité directe ou indirecte dans certains états de l'esprit, pour répondre ou pour satisfaire à certaines sensations, certains désirs, etc. ; or, toutes les fois que le même état d'esprit se reproduit, même à un faible degré, la force de l'habitude et de l'association tend à donner naissance aux mêmes actes, alors même qu'ils peuvent n'être d'aucune utilité. »
Deux catégories principales d'actes peuvent être considérées à ce point de vue chez les animaux :
1° Si des complexes associatifs, ordinairement utiles, se trouvent exceptionnellement reproduits dans des circonstances où leur utilité disparaît, cela constitue une de ces erreurs que nous avons étudiées (p. 184 et suiv.) ;
2° En revanche, souvent, des mouvements très caractérisés, se produisant avant les circonstances auxquelles, évidemment, ils ont été adaptés tout d'abord, paraissent acquérir, de ce fait, une utilité nouvelle et indirecte. Herbert Spencer constate que les mouvements composant ces actes sont, par exemple dans le cas de frayeur, « précisément ceux que provoquerait la présence du mal qui est redouté » '^, et il attribue leur production à ce que « la sensation qui dépasse un certain degré se transforme ordinai-
1. Les scolies s'attaquent à des larves de coléoptères; les pompiles aux araignées, aux fourmis, aux mouches ; les cerceris aux buprestes; les ammophiles aux chenilles; les sphex aux éphippigères, etc.