‹ La genèse des instinctsChapitre 57 sur 67 · Leçons de philosophie^ p · texte numérisé non relu

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Oiiaiid nous disons ((u'uii animal peul se diriger par le sens musculaire, cela signifie qu'il peut se rappeler une suite de sensations musculaires correspondant à des impulsions motrices déterminées.

§ 5. — Les Migrations

Les conditions géologiques et climatériques ont forcé les animaux à effectuer de nombreuses migrations. Les unes ont été définitives; et seule la paléontologie nous en montre les traces (nous savons, par exemple, (ju'il y avait, autrefois, des lions en Europe, parce que nous trouvons leurs restes dans le sol) ; les autres migrations ont été réglées sur les saisons et régulièrement suivies de retours. Seules, les espèces volantes ou rapides ont pu adopter ces allers et retours.

Les expériences dans ce domaine comportent beaucoup d'aléas. Les oiseaux marqués, munis de bagues et abandonnés à eux-mêmes sont bien rarement recueillis par des personnes capables de com- {)rendre l'intérêt qu'il y aurait à informer de leur trouvaille les organisateurs de l'expérience. D'autre part, les oiseaux migrateurs, longtemps prisonniers, ne partent pas d'un seul coup dans la direction qu'ils doivent prendre finalement ; ils tournent souvent dans tous les sens, prennent quelquefois une direction provisoire ; et il est difficile d'observer le mécanisme de leur départ, dès que quelques secondes se sont écoulées, parce qu'on les perd très rapidement de vue. Aussi, avons-nous cherché à savoir : 1° Si, captifs dans dévastes enclos, et «ciselés » (ayant l'extrémité des ailes coupée) ils ne se rassemblent pas, au moment où le départ devrait normalement se produire, sur certains points de leurs parcs situés du côté où devrait se faire la migration et si, 2° par une chaleur artificielle ou par des influences magnétiques, on ne

pourrait pas faire varier ces points, ce qui montrerait, le cas échéant, à quelles influences obéit l'oiseau.

Nous nous contenterons d'indiquer ici le dispositif qui nous a permis d'étudier certains mécanismes des migrations surtout chez les Vanneaux. Il consiste en deux longs couloirs limités par des filets et formant une croix parfaite. A leur intersection, se trouve un grand carrefour. Chaque extrémité de la croix est munie d'un abri, dont la température, modifiée à volonté, peut devenir assez élevée et se faire sentir jusqu'au carrefour.

D'abord les vanneaux, placés dan« le carrefour central, et libres de se diriger vers l'embranchement qui leur semblait le plus favorable, ont toujours choisi l'abri le plus chaud, sans aucune « considération » pour les influences magnétiques extérieures, dont on a si souvent parlé. Puis, en provoquant des sensations représentatives diverses, avant des impressions d'abaissement artificiel de température dans le carrefour, nous les avons rattachées à l'impression de froid et nous avons, dès lors, obtenu des départs vers la branche la plus chauffée, par exemple après un effet lumineux ou encore après un son prolongé, n'effrayant pas les oiseaux.

Ce fut là une démonstration de la loi de récurrence et une explication des prétendues prévisions raisonnées des oiseaux migrateurs, ce fut aussi l'une de nos premières synthèses d'instinct.

L'espèce de prévision de l'avenir que nous montrent les migrateurs avait jusqu'ici paru inexplicable : « Lorsque les animaux migrateurs, écrivait Milne- Edwards, changent de climat, ils n'attendent pas pour partir que le froid leur soit devenu insupportable... mais ils précèdent les empiétements de l'hiver et se transportent tout de suite et presque tout d'un trait dans les régions tropicales. » Et Milne-Edwards concluait que ce phénomène est « inexplicable. » C'est qu'il

n'envisageait pas : 1° la loi de diminution de l'excitation nécessaire à la réaction, qui permet aux animaux de réagir à des impressions très faibles, c'est-à-dire pouvant venir de très loin; 2° la loi de récurrence des associations, qui explique pourquoi, sans aucun raisonnement chez l'animal, les signes précurseurs d'un changement de temps ou d'un événement quelconque peuvent devenir dynamogènes.

Bien des signes extérieurs, annonçant des événements aux animaux, peuvent être facilement discernés par l'observateur parce qu'ils sont fournis par l'homme lui-même : ainsi, dans de nombreuses contrées, on a remarqué que les cailles quittent nos pays dès qu'elles constatent qu'on rentre les récoltes. D'autre part, la diminution de la longueur du jour, la chute des feuilles de certains arbres semblent servir de signaux pour de nombreux oiseaux, tels que les colombins des grands parcs qui partent en octobre.

Par le fait de la récurrence des associations, le départ de l'oiseau migrateur devance en somme, les grands froids, mais il se peut que ce départ se produise après des signes qui, d'ordinaire, précèdent les froids et qui, accidentellement, peuvent n'être pas suivis d'une diminution de température. Alors l'instinct est en défaut; il y a une erreur par contiguïté de sensations. « Ne prenons que pour ce qu'elle vaut, écrivait dans une de ses brillantes chroniques du Temps, M. Cunisset-Carnot, l'indication tirée des voyages des hirondelles pour fêter la venue du printemps ou signaler l'arrivée des frimas : elle est vague et peu sûre ».

§6. — Connaissance pratique de l'étendue. — Étude expérimentale du saut.

Il est logique de penser que le premier des sens qui ont donné aux animaux des renseignements sur les

surfaces et les longueurs fut le toucher; mais c'est en embrassant plus ou moins largement les objets, en les serrant, en les palpant, que les animaux ont pu avoir une notion plus complète de leurs dimensions; il y a donc là un emploi du sens musculaire. Plus tard les sensations visuelles s'étant associées à celles des deux autres sens de l'espace, les bêtes ont pu évaluer de loin une distance, l'écartement d'une branche, la largeur d'un fossé. Mais l'animal doué de facultés sensorielles développées et qui, par des expériences répétées, a pris connaissance de l'aspect extérieur de son propre corps et des objets qui l'environnent, en tirera-t-il une notion abstraite de l'étendue? Saura-t-il, le milieu habituel étant changé, adapter immédiatement un effort musculaire à une distance à franchir?

Le saut est intéressant à étudier à ce point de vue.

Tant qu'un saut se produit dans les conditions naturelles et ordinaires, on peut se demander s'il n'y a pas, chez l'animal, des adaptations purement matérielles opérées à la suite d'expériences successives dans la vie de l'espèce et dans celle de l'individu. Le cas échéant, celui-ci ne choisirait pas un élan en rapport avec une distance, mais la vue de telle distance à franchir déterminerait directement tel efTort musculaire, adapté une fois pour toutes à une condition donnée. En revanche, quand les circonstances naturelles sont entièrement modifiées, si l'acte physique s'adapte encore immédiatement aux conditions extérieures, il semblera permis de supposer que l'animal a profité d'une notion générale de l'étendue, c'est-àdire qu'il en a une connaissance intellectuelle, et qu'il proportionne mentalement la quantité d'énergie à employer aux conditions nouvelles imposées.

Les conditions d'un saut ne sont certes pas assez modifiées quand, au lieu d'un fossé naturel ou d'une branche d'arbre, on emploie un fossé artificiel ou des appareils de cirque; trop d'éléments connus se trou-

vent encore reproduits. Mais il n'en va pas de même lorsque, pai* le dressage, on obtient un saut en arrière avec révolution totale du corps (saut périlleux).

Nous avons eu des chiens dressés à exécuter ce saut et qui prenaient grand soin àe, jeter un rapide regard derrière eux avant de bondir^ afin de voir s'ils disposaient d'assez de place pour pouvoir exécuter leur exercice sans risquer de heurter un obstacle. Profitant de cette prudence, nous eûmes l'idée de disposer derrière eux, successivement, une barrière, deux barrières, et trois barrières, dans des plans parallèles ; et nous pûmes constater que ces chiens proportionnaient toujours fort exactement leur élan à la distance à franchir.

Il est important de remarquer qu'ils n'avaient fait aucune expérience matérielle de sauts suivis d'accidents, que le saut en arrière leur avait été appris de façon qu'ils retombent très près du point de départ, sans « tracasser» en arrière, comme on dit en argot de cirque, et que, dès le premier essai, ils réussissaient à franchir la ou les barrières. Il semble donc bien qu'il y ait dans ce fait une preuve de l'existence d'une notion intellectuelle de l'étendue. Pour étudier des animaux auxquels on ne peut apprendre le saut périlleux en arrière, nous avons apporté une perturbation dans le saut que nous leur demandions de faire au-dessus d'un obstacle. Nous avons obtenu cette perturbation au moyen d'un tremplin fuyant sous la pression et qui diminuait l'énergie de leur élan. Il s'agissait de savoir si l'adaptation, — qui devait être, dans ce cas un effort compensatoire, — serait immédiate ; c'est-à-dire suivrait un premier essai de l'appareil et se révélerait dès le second essai.

Lors d'une épreuve préparatoire, nous faisions monter l'animal sur le tremplin et nous lui donnions tout le temps nécessaire pour reconnaître que c'était là un terrain instable et fuyant.

Or, Tadaptation, très lente chez les mouflons, bouquetins et autres herbivores, a été presque immédiate chez les singes ^ et les grands carnasssiers. Dans le même ordre d'idées, il n'est pas sans intérêt de se demander si un animal très intelligent est capable de diriger une voiture, sans être lui-même guidé par son dresseur. Les chimpanzés le font très facilement. On a exhibé des éléphants, des lions, des ours, des chiens, des perroquets, qui, montés sur des vélocipèdes ou des automobiles, avaient Vair d'éviter des objets, de décrire volontairement des courbes parfaites et même un huit de chiflre. Mais, chaque fois, nous avons pu constater que la direction était donnée par un mécanisme souvent fort ingénieux ou par un compère dissimulé dans le corps de l'appareil.

En résumé, la connaissance abstraite de l'espace existerait chez les espèces supérieures et serait appliquée par elles à des cas simples; mais, seuls parmi les animaux que nous connaissons, les chimpanzés auraient l'intelligence assez développée pour se servir de véhicules en tenant compte des distances. Ce sont du moins les conclusions positives auxquelles nous ont conduit jusqu'à présent nos expériences.

1. Avec les singes, on pourrait également employer le « saut périlleux », qu'ils exécutent fort bien.

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