Origine des espèces, Reinwald, p
2. C'est ce que G. Bohn appelle « l'évolution des connaissances ■des animaux suivant les habitats ».
aucune preuve objective ne montre qu'elle a été réelle. Le lien entre plusieurs faits éthologiques es! seulement dans notre esprit, puisque nous n'avons Jamais vu l'un de ces faits engendrer le suivant. Il y a là une espèce d'illusion d'optique. C'est ainsi que lorsque, emporté par un train, on passe très vite devant des poteaux télégraphiques inégaux en hauteur, on a l'impression de ne voir qu'un seul poteau qui grandit, diminue, puis grandit encore. Les partisans de ce système prennent, en somme, leurs idées d'évolution pour des démonstrations objectives d'évolution.
Nous estimons que la méthode éthologique peut être utile, si on veut la considérer comme capable seulement de suggérer des thèmes d'expériences. Elle met, en eifet, sur la voie de recherches fort intéressantes ; mais elle ne peut faire davantage.
Si, par exemple, on a constaté qu'une espèce A, vivant dans un milieu M, manifeste tels ou tels instincts de fuite, tandis que l'espèce B, morphologiquement voisine, vivant dans un milieu M', se comporte d'une autre façon, montre, par exemple, des aptitudes plus perfectionnées à fuir, rien ne prouve, certes, que l'instinct de l'espèce B est sorti d'un instinct identique à celui de A, comme l'affirmeraient les partisans de la méthode éthologique simple ; mais c'est assez pour montrer qu'une vérification expérimentale est ici possible. En effet, si nous transportons A dans le milieu où vit B, nous pourrons sans doute assister à une transformation curieuse... A vrai dire, il faut, pour obtenir de pareils résultats, beaucoup de temps (les essais de V Institut de jjsychologie zoologiqve le prouvent); ce n'est pas une raison pour ne pas entrer résolument dans cette voie où l'on peut trouver des documents très démonstratifs.
j; 5. — L'observation simple des animaux domestiques ou seulement captifs.
Darwin a signalé quelques variations d'instinct chez des animaux à l'état domestique. On pourrait en étudier un grand nombre ; mais il n'y a là que des atténuations d'instincts devenus en partie inutiles ; l'animal ayant la nourriture assurée, les rouages nervoso-musculaires qui permettaient de la rechercher restent inoccupés et se u rouillent ». Les variations sont donc ici presque toujours des suppressions partielles, et non des synthèses d'instincts nouveaux. Ces suppressions peuvent être respectées par l'hérédité ; mais il n'est pas possible de le prouver, car, dans ce cas particulier, on peut admettre l'idée de Russel- Wallace et supposer que le jeune s'est instruit directement à son tour, puisqu'il est né dans le milieu nouveau qui avait instruit ses parents. C'est du moins là une objection des plus sérieuses et qui ne pourrait être détruite que par des faits d'une signification opposée.
D'autre part, les animaux en cage ne peuvent faire preuve d'aucune adaptation psychique véritable, car aucun événement ne traverse leur existence. Fréd. Cuvier, le frère du grand Guvier, qui eut à sa disposition la ménagerie du Jardin des Plantes, a. pu constater cet inconvénient. Malheureusement, pour y remédier, il se contenta de laisser gambader quelques singes et de provoquer des mariages chez la gent simiesque ; il ne lit aucune expérience méthodiquement suivie.
Or, l'observation simple, surtout celle des animaux captifs, est un procédé beaucoup trop « contemplatif» et à peu près stérile. La Fontaine a demandé « que faire en un gîte à moins que l'on ne songe? » mais que faire dans une cage, à moins que l'on ne dorme ou
*i4 LA GENESE DES INSTINCTS
que l'on ne tourne sur soi-même jusqu'au vertige et à l'abrutissement complet?
D'ailleurs, Fréd. Cuvier, comme Fabre, fut toujours gêné par ses préjugés en psychologie : « Pendant très longtemps, a écrit Ed. Perrier, lorsqu'on a observé les animaux, on n'a pu s'empêcher de faire intervenir ce que l'on croyait savoir sur leur origine et sur leur fin. Les observations faites par F. Cuvier sont entachées de cet esprit... Ces conditions d'observations sont très fâcheuses ))^.
" Elles devaient conduire Fréd. Cuvier à des contradictions extraordinaires. Mais ses erreurs de détail n'ont pas nui à la portée de ses travaux autant que son manque d'esprit méthodique. En effet, il allait au hasard, sans programme tracé, attendant les rares événements qui peuvent se produire dans une ménagerie. Aussi, dans son héritage scientifique, ne trouvat-on aucune idée à mettre à profit ; il ne pouvait faire école ] et les naturalistes ne touchèrent plus, après lui, aux questions qu'il avait effleurées. En France, ils ne firent plus l'honneur d'une visite aux vivaria, qui retombèrent au rôle de curiosité populaire; en Angleterre, Darwin et Romanes devaient se borner à quelques rares observations au Jardin zoologique de Londres.
En ce qui concerne l'étude des animaux domestiques, au point de vue expérimental, on ne peut guère signaler que les essais de sirJ. Lubbock, quia fait quelques remarques sur ses chiens. Il s'est arrêté à michemin dans une voie excellente. Faute de connaître ce que j'appellerai la technique du dressage, il a été amené aux plus singulières conclusions, refusant au chien la discrimination des couleurs (qu'il possède fort bien) et lui accordant la faculté de comprendre l'écriture, — ce qui est une pure rêverie. Il est juste de dire que
1. Ed. Perrier. {Bull, de l' Institut psychologique . mai-juin 1904).
Lubbock n'a jamais ôcrit le mot « drossa^^c » ; il se Mail à la bonne volont(* (Je son élève et espérait que celui-ci irait au-devant de son désir par une sorte d'auto-éducation. Ces essais n'ont fait d'ailleurs que la matière de cinq ou six pa^^^es dans l'œuvre, à d'autres points de vue, si remar([uable de l'éminent savant aui^dais.
v^ G. — Méthode expérimentale de l'excitation simple.
Ses dangers.
Réaumur, Lubbock, Forel et beaucoup d'autres naturalistes ont employé quelquefois dans leurs recherches expérimentales une méthode basée sur l'excitation simple. Ils s'aidaient aussi d'une sorte de sélection anatomique et opéraient presque exclusivement sur des insectes.
Ils cachaient, par exemple, un fruit sous des feuilles, et, après avoir constaté qu'un insecte l'avait découvert, ils le privaient d'un de ses appareils sensoriels. Si, après cette vivisection, l'arthropode ne découvrait plus le fruit, les expérimentateurs concluaient que l'organe amputé était celui qui avait servi, en premier lieu, à trouver la cachette. Ou bien,, encore, ijs dissimulaient quelques femelles de Bombyx, dégageant apparemment une odeur spéciale, et cherchaient à savoir si des mâles, privés de leurs antennes sauraient, quand même, la découvrir. C'étaient là des applications d'une méthode d'excitation simple (excitation olfactive produite par le fruit, par la femelle, etc.). Beaucoup plus tard, Lœb^ devait
1. Nous avons fait remarquer dans notre mémoire sur les Actes-Signatix (février 1908) que la méthode de Lœb n'utilise que des « excitations simples » et cette distinction a été reprise par Ed. Ciaparède dans sa communication au Congrès de Francfort-sur-le-Mein.
transformer cette méthode et en montrer les dangers par des erreurs qui resteront célèbres.
Lœb procédait avec les corps vivants comme un physicien avec les corps bruts. Après avoir isolé, dans quelque cristallisoir, l'animal à étudier, il essayait sur lui les effets des différents « agents » physiques à sa disposition et surtout ceux de la lumière. Ces essais curieux faisaient ressortir des perturbations causées par l'isolement du sujet; mais Lœb les interpréta tout autrement. Il se trompa sur la valeur de sa méthode en n'apercevant pas les aberrations qu'elle peut entraîner. En effet, elle est analytique en ce sens qu'elle sépare systématiquement les excitants qui peuvent agir sur les animaux et qu'elle laisse de côté à peu près complètement les objets pour ne considérer que les « agents » physico-chimiques; mais ce fut une étrange duperie chez Lœb, de croire qu'une telle analyse correspondait nécessairement à celle des facultés des animaux et qu'elle conduisait à en révéler les éléments simples î Ce n'était qu'une analyse à priori !
Ce biologiste interroge l'animal en l'excitant au moyen d'un « agent » extérieur et, dès que Tanimal réagit, il déclare que la réaction provoquée est un effet direct de l'agent extérieur, un tropisme. L'isolement artificiel de l'excitation étant anormal, crée, à la vérité, des erreurs d'association qui ont pour conséquence des actes instinctifs fonctionnant à faux : Lœb déclare que c'est là le mécanisme essentiel de la réaction du protoplasme aux influences des agents extérieurs.
En résumé, la méthode, très étroite, employée par ce savant, semble n'avoir pour but que de consolider la notion de tropisme animal, créée à priori par le même savant. Au lieu d'avoir une méthode pour chercher la vérité, il se sert de procédés qui ne laissent passer, qui ne mettent en relief que certains
faits : ceux de nature à établir l'exactitude apparente de la théorie proposée. A son insu — car nous n'avons pas le droit de suspecter sa bonne foi — la forme expérimentale qu'il adopte dénature, transforme les faits, ou |>hitùt leur apparence. Aucune, à vrai dire, ne présente d'aberrations aussi dangereuses. FA\e aura retardé les progrès de la science de plus de vingt ans : c'est un outil de déformation.
Elle ne pourrait devenir un outil de travail positif qu'une fois débarrassée de toute idée préconçue et employée parallèlement à d'autres procédés servant de contrôle.
I 7. — Méthode de la salivation psychique. Limitation de sa portée.
Les expériences de u salivation » étaient encore dans le domaine de la physiologie pure, il y a seulement quelques années.
On sait pourtant, depuis le xviii^ siècle, que lorsqu'on présente de l'avoine à un cheval, cet animal salive avant d'avoir l'avoine dans la bouche^; or tout le principe de la « salivation psychique » est là. Malloisel, en 1905, a soutenu une thèse excellente sur cette question; et il était, dès lors, assez naturel de penser qu'un peu transformé, ce procédé pourrait peut-être servir en psychologie animale. C'est ce que les chercheurs de l'école de Pawlow ont compris; mais, tout en reconnaissant que cette méthode peut renseigner sur certains points, nous ne lui accordons qu'une confiance restreinte.
On a eu tort de dire qu'elle permet l'étude des lois des associations; elle ne peut en embrasser l'ensemble puisqu'elle ne comporte que l'emploi du signal de la
1. Et ne sait-on pas depuis toujours que la vue d'un aliment appétissant fait « venir l'eau à la bouche »? •
sécrétion, qui est en dehors de toute influence de la volition et semble même ne pas être soumis aux mêmes lois que les réflexes musculaires.
C'est faute d'avoir fait cette dernière distinction que certains commentateurs français de cette méthode (très enthousiastes, parce que les savants étrangers qui viennent de l'illustrer par des tentatives méritoires, travaillant en Russie, n'offrent aucune concurrence redoutable aux chercheurs des laboratoires français) ont voulu en tirer des certitudes qu'elle ne peut donner et ont pris pour des « extinctions psychiques » ce qui n'est probablement que la limite de la production matérielle du liquide physiologique en un temps donné. (Voir p. 224 de ce livre.)
La « salivation psychique » n'a de portée qu'en ce qui concerne les lois psychologiques de la sécrétion. Déjà les résultats obtenus par les élèves de Pawlow sont sur certains points en contradiction absolue avec ceux que l'on obtient en utilisant les réflexes musculaires quels qu'ils soient. Et même au point de vue de la sécrétion, on oublie trop que les sensations internes variables en fonction des phénomènes physiologiques, créent nécessairement des perturbations sans qu'il soit toujours possible de les discerner.
J'ajouterai que cette méthode, nécessitant l'agression chirurgicale, est repoussée par tous les amis des animaux qui, surtout dans le domaine de la psychologie pure, réprouvent la vivisection, et qu'elle ne peut être appliquée aux animaux rares des jardins zoologiques, puisqu'elle compromet non seulement leur beauté, mais aussi leur santé.