‹ La génuflexion au XIXe si`ecleChapitre 16 sur 37 · GÉNUFLEXIONS DES CRÉATURES TERRESTRES · texte numérisé non relu

GÉNUFLEXIONS DES CRÉATURES TERRESTRES

Les astres. — La terre. — La mer. — Les autres

créatures.

Mon cher Frédéric,

Dans la lettre que tu viens de m'écrire, tu fais une observation que j'avais prévue et dont je te remercie. Tu dis : « Vous venez de présenter un rapide tableau des génuflexions parmi les hommes; mais il me semble, mon cher maître, que le texte de saint Paul n'est pas suffisamment rendu. L'apôtre ne dit pas tout genou d'hommes, omne genu hominum; le terme dont il se sert a un sens plus étendu : il indique pour toutes les créatures terrestres l'obligation de se soumettre, comme les anges, les

hommes et les démons, à la grande loi de la création, la loi de la génuflexion. Quel est votre avis, et quelle peut être la génuflexion des créatures terrestres : « Omne génie flectatur terrestrium ? »

Je vais répondre et donner au mot de saint Paul Je sens général, qu'en effet, il comporte. Non moins que les créatures spirituelles, les créatures matérielles sont l'œuvre de Dieu. A ce titre elles lui doivent soumission et adoration. N'étant pas douées de liberté, elles accomplissent forcément cette loi de leur être. Elles sont donc toujours en adoration ou en génuflexion. Comme pour les anges et les hommes, cette adoration se traduit à nos yeux par des actes qui en sont la suite. Tel est, pour se conformer au texte de saint Paul, le sens qu'il convient de donner à la génuflexion des créatures terrestres. Entrons dans quelques détails.

I. — Élevons d'abord nos regards vers le ciel. Chaque matin le soleil fait la génuflexion. Après avoir, à sa manière, pris les ordres de son Créateur, il com-

mence sa course, et, sans s'écarter d'une ligne, suit la route qui lui est tracée. Non-seulement il la suit avec la soumission la plus édifiante ; mais encore il répand la lumière et la chaleur dans la mesure qui lui a été marquée. Le soir il se couche à l'heure, à la minute, à la seconde^ et au point du ciel indiqué dans son itinéraire. Le lendemain, nouvelle génuflexion et nouvel accomplissement des ordres du Créateur.

II. — A l'exemple du soleil, tous les astres du firmament font la génuflexion :

ils la font chaque matin. « Le souverain Maître, dit le Prophète royal, connaît leur multitude et le nom de chacun (1). » Comme la foudre et les éclairs, ils se présentent à son appel et disent : « Nous voici (2). » Que font-ils en la présence de Dieu? Ils chantent ses louanges, ils font la génuflexion ; et, comme le

(1) Numerat multitudinem stellarum et omnibus eis nomina vocat. Ps. 14G.

(2) Num quid mittes fulgura et ibunt, etrevertentia dicent tibi : Adsumus? Job., xxxvin, 35.

soleil, ils attendent ses ordres (1).

A peine sont-ils reçus, que chacun prend son rang dans la brillante armée des cieux. Celle-ci s'avance avec majesté dans les plaines du firmament, et produit la magnifique harmonie qui charme les yeux de l'homme, défie sa science, épuise son imagination et lui rend les plus importants services. Cette harmonie résulte de la fidélité avec laquelle chaque astre remplit sa mission.

A la lune il est dit : « Durant le jour vous ne vous montrerez pas. La nuit venue vous lèverez votre voile, afin qu'à la douce lumière de votre visage, le voyageur attardé puisse diriger sûrement ses pas incertains. »

A l'étoile polaire : « Pendant que vos sœurs seront continuellement en marche, vous, vous resterez à peu près immobile à un point du ciel, semblable à la sentinelle qui garde son poste. Vous serez le guide du navigateur perdu dans les immenses océans, et vous le con-

(1) Uhi eras cura me laudarent simul astra matulina ? Job., ibid., 7.

duirez sûrement aux rivages où il doit aborder. » A d'autres : « Vous accompagnerez le soleil votre roi. Autour de lui, et soumis à son influence, vous serez comme le brillant état-major qui accompagne un empereur ou un général d'armée. » Ainsi des autres.

III. — Du ciel descendons sur la terre. Elle aussi, comme elle adore son auteur! Comme elle fléchit le genou devant Lui! Le printemps arrive, et elle demande ce qu'elle doit faire. « Tu te couvriras d'un manteau de verdure ; tu t'émailleras de fleurs de toute nuance; tu communiqueras à ces fleurs les couleurs les plus belles, les formes les plus gracieuses, les parfunis les plus variés. Plus riches que les vêtements royaux de Salomon, ces fleurs seront le berceau de l'enfant qui naîtra d'elles ; cet enfant, nourri et protégé contre les ennemis intérieurs et extérieurs, grandira jusqu'à l'adolescence. Bientôt les langes de son berceau, devenus inutiles, seront tombés; et lui-même, fruit délicieux, parvenu à l'âge de maturité, présentera

son visage de lis et de rose aux regards de l'homme, pour exciter son admiration et solliciter son appétit. »

Le printemps est fini : « J'ai accompli, ô mon Dieu ! ce que vous m'avez ordonné, maintenant qu'ai-jeà faire?»

Respectueusement prosternée devant le Maître de la nature, la terre attend ses ordres; voyons, mon cher Frédéric, de quelle manière elle les exécute. L'été est venu, il s'agit d'achever ce que le printemps a commencé.

D'accord avec le soleil, les vents et les pluies, la terre s'échauffe; les sucs nourriciers qu'elle renferme dans ses entrailles, se mettent en mouvement et circulent, abondants et rapides, dans toutes les veines des arbres, des plantes et des herbes. Tout se développe, tout prend des couleurs plus solides, les couleurs de l'âge mûr; et bientôt l'épi baisse sa tête blanchie et adorant à sa manière il dit : « Je suis prêt, vous pouvez me couper. » 11 a dit ; et aussitôt dans les campagnes se répandent des troupes de moissonneurs, dont on voit

au loin briller les faux et les faucilles, et qui de leurs chants joyeux font retentir les échos d'alentour.

C'en est fait, les champs sont dépouillés. La mission de la terre est-elle finie? Nullement. Elle adore de nouveau, et voici un nouveau travail qui lui est commandé. Deux mystérieuses créatures,, le pain et le vin, sont sortis du sein de la terre : le pain qui nourrit, le vin qui fortifie et qui réjouit. Admirables éléments d'une nourriture divine, chaque année ils se reproduisent, pour reproduire éternellement la chair et le sang qui divinisant l'homme divinisent toute la nature.

Renfermé dans le grain, le pain est en sûreté dans les greniers du laboureur. Reste le vin. Fidèle aux ordres du Maître, la terre le donnera pendant l'automne. Avec le vin, elle accumulera les fruits de toute espèce. Le Père céleste est si bon, que ces fruits ne serviront pas seulement à la nourriture de l'homme, mais encore à ses plaisirs :

usque addelicias.

La terre a beaucoup travaille. A Dieu elle peut dire : « J'ai termine l'ouvrage que vous m'avez commandé » ; fléchissant néanmoins le genou devant son Auteur, elle attend de nouveaux ordres.

Le mercenaire qui a porté le poids de la chaleur et du jour a droit au repos : Dieu Taccorde à la terré. Toujours obéissante, la terre s'enveloppe d'une épaisse couverture, et s'endort sous un édredon de neige. Pendant ce sommeil elle répare ses forces. Vienne le printemps, et à l'appel de Dieu elle se lèvera, pleine d'une vie nouvelle et d'une fécondité que rien n'épuise.

IV. — Voir le ciel et la terre fléchissant humblement le genou devant Dieu, et, sans ombre de résistance, accomplissant jour et nuit ses adorables commandements, est certes un imposant spectacle : il en est un plus imposant encore. De tous les éléments, le plus vaste, le plus terrible, le plus indomptable, c'est la mer. Or, tu le sais, à nos yeux la mer égale, si elle ne surpasse, en docilité la terre et les cieux ; on dirait qu'à raison

même de sa puissance, sa génuflexion est plus profonde.

Vois-tu cet océan dont la profondeur est insondable, dont retendue se perd sous des horizons sans limites; tour à tour élevant comme des montagnes ses vagues écumantes ; puis, les laissant retomber avec fracas au fond des abîmes, qui leur servent de lit; faisant danser les plus lourds navires comme des coquilles de noix, les brisant comme on brise un roseau, et, dans sa furie, menaçant de déraciner les rochers du rivage !

Qui l'arrêtera? Quand le terrible élément fit sa première génuflexion, Dieu lui dit : « Tu vois ce grain de sable : cest ma sentinelle. Sa consigne est de l arrêter ; tu la respecteras. » Et chaque jour le redoutable Océan , devenu doux comme un agneau sous la main du berger, vient s'arrêter devant le grain de sable qui lui dit : « On ne passe pas. »

11 en est de même de toutes les autres créatures matérielles. Toutes font la génuflexion devant Dieu, car le pro-

phète Ta dit : « Le feu, la grêle, la « neige, la glace, les esprits des tem- « pêtes, exécutent ses ordres (1). »

Je ne sais; mais il me semble, mon cher Frédéric, que cette génuflexion de la mer, de la terre et des cieux, avec tout ce qu'ils renferment, nous prêche à nous-mêmes l'adoration du Créateur, plus éloquemment que les livres des savants et les sermons des prédicateurs. A bientôt, d'autres génuflexions.

Tout à toi.

(1) Ps. 148.

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