TREIZIEME LETTRE
6 juillet.
GÉNUFLEXIONS DES DÉMONS DANS LE NOUVEAU TESTAMENT (suite).
Le possédé aveugle, sourd et muet. — L'enfant possédé. -— Remarque. — Le possédé de Capharnaûm. — Marie-Magdeleine. — La Chananéenne. — Remarque.
Mon cher ami,
Reporton's-nous à l'époque où le Fils de Dieu, Noire-Seigneur Jésus- Christ, descendit sur la terre. A l'exception du petit coin de terre, appelé la Judée, l'humanité tout entière était courbée sous le joug du démon. L'odieux tyran la torturait de toute manière. Nuit et jour, d'un bout du monde à l'autre, le sang des victimes inondait ses autels.
Des guerres incessantes, des calamités publiques, des maladies, les souffrances
intolérables de l'esclavage : tels étaient les moyens par lesquels il assouvissait sa haine de l'homme.
Pourquoi cette haine ? Parce que le Verbe éternel avait préféré, pour s'unir à elle, la nature humaine à la nature angélique, l'homme à l'ange. Cette préférence, Satan ne l'a jamais pardonnée.
Sa jalousie introduisit le péché et la mort dans le monde ; et le péché est devenu la source intarissable de tous les maux de l'humanité (1 ). Ne pouvant attaquer le Verbe lui-même, sa haine implacable se venge sur l'homme ; en sorte que si le Fils de Dieu nous avait moins aimés, moins glorifiés, le démon, d'une nature supérieure à la nôtre, n'aurait eu aucun motif de nous jalouser ni de nous haïr.
Prenant en main notre cause, ou plutôt la sienne, Notre-Seigneur est venu pour chasser le tyran, réparer le mal qu'il avait fait et nous rendre la liberté.
(1) Invidia autem diaboli mors introivit in orbem terrarum. Sop.y 1 1, 24. — Per peccatum mors. Rom., v, 12.
C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour lire l'Evangile, si on veut comprendre la raison de ces nombreuses expulsions du démon, que le divin Libérateur accomplit dans tous ses voyages : en voici un nouvel exemple.
V. — En dépit des pharisiens, et sous leurs propres yeux, le bon Maître venait d'opérer plusieurs guérisons. Une multitude de peuple l'environnait, et voilà qu'on lui présente un malheureux possédé, que le démon avait rendu sourd, aveugle et muet. D'un mot, le Sauveur lui rend l'usage de l'ouïe, de la vue et de la langue. Tout le peuple en est dans l'admiration. Obligé de lâcher sa proie, le démon s'enfuit et va cacher dans l'ombre sa honte et sa défaite (1).
Comme tu viens de le voir, mon cher ami, c'est toujours en public, en présence de nombreux témoins, que Notre- Seigneur opère ses miracles, et surtout qu'il chasse les démons. Cette circon-
(1) Matth., ix, 32; XJI, 22.
stance est bien digne de remarque. Tout en affermissant notre foi, elle ferme la bouche à l'incrédulité. De quel front contester ce que des milliers de personnes attestent, pour l'avoir vu de leurs yeux, bien vu et vu souvent ? La même circonstance accompagne la nouvelle génuflexion imposée au démon.
VI. — C'était à la descente du Thabor, où le Sauveur venait de se transfigurer, en laissant échapper aux yeux de ses trois apôtres choisis, quelques rayons de sa divinité. Une foule considérable l'attendait. A peine l'a-t-il aperçu qu'un pauvre père de famille s'avance et se prosterne, disant : « Seigneur, ayez pitié de mon fils, car je n'ai que celuilà. Le démon s'empare de lui et aussitôt il pousse des cris, et il le jette à terre ; souvent il tombe dans l'eau et dans le feu ; il le torture, le fait écumer, et c'est à peine s'il se retire après l'avoir horriblement tourmenté. »
« Depuis combien de temps, lui demande le Sauveur, cela lui arrive-t-il ? » — ce Depuis l'enfance, répond le père. Si
vous pouvez quelque chose, venez à notre secours, ayez pitié de nous. »
Jésus lui dit : « Si voies pouvez croire, tout est possible à celui qui croit. »
Aussitôt le père s'écrie en fondant en larmes : « Je crois, Seigneur, venez en aide à mon peu de foi. »
Jésus lui dit : «Amenez ici votre fils.» Et comme il approchait, le démon le terrassa de nouveau en présence de tout le peuple, et le laissa presque mort. Or, voyant la foule qui se pressait de toute part, Jésus menace l'esprit immonde en lui disant : «Esprit sourd et muet Je te l ordonne, sors de lui et riij rentre jamais. » Et le démon, poussant de grands cris et l'agitant violemment, sort de lai, le laissant presque sans vie en sorte que beaucoup disaient : « 11 est mort. » Mais Jésus prenant l'enfant par la main le releva, et il le remit sain et sauf à son père (1).
Cette génuflexion solennelle et si coûteuse au démon, n'est pas la der-
(1) Matth., xn, 25; Marc, ix, 16, etc.; Luc, ix, 38.
\U là génuflexion.
nière qu'il devra subir. Usurpateur des droits de Dieu, jusqu'ici il avait contraint les hommes à fléchir le genou devant lui : à lui maintenant de le fléchir devant son Maître, et de montrer aux hommes sa faiblesse.
Remarquons en passant, mon cher ami, que le possédé dont tu viens de voir la délivrance était un enfant. D'où il faut conclure deux choses : la première, que la possession peut n'être pas toujours la suite du péché; la seconde, que le démon en veut surtout à l'enfance. Chez tous les peuples, ses victimes choisies furent les anges de la terre. « Ils ont immolé, dit le Prophète royal, leurs fils et leurs filles aux démons. Ils ont répandu le sang innocent, le sang de leurs fils et de leurs filles, qu'ils ont sacrifiés aux idoles de Chanaan (1). »
Ce qui était vrai des Juifs, l'était à plus forte raison des Gentils.
Comme il était descendu du ciel pour détruire les œuvres du démon, et le
(1) Ps. 105, 37, 38.
chasser lui-même des trônes et des autels sur lesquels il s'était fièrement assis, Notre-Seigneur ne cessait de faire l'un et l'autre. Il détruisait les œuvres de Satan, en dissipant l'ignorance, en guérissant les malades, en brisant, par un généreux pardon, les chaînes du péché dont le démon avait chargé ses victimes : il chassait devant lui Satan et ses satellites, en délivrant les malheureux chez lesquels ils avaient établi leur demeure.
VIL — Ainsi, étant venu dans la ville célèbre de Capharnaùm, il entre dans la synagogue alors pleine de monde. Et voilà que par la bouche d'un possédé, les démons se mettent à pousser de grands cris, en disant : « Laissez-nous. Qu'y a-t-il entre vous et nous, Jésus de Nazareth? Pourquoi venez-vous nous chasser ? nous savons qui vous êtes, le Saint de Dieu. » Le Verbe fait chair qui ne veut pas du témoignage de cette troupe ennemie, s'adresse au seul démon qui tyrannisait le possédé. D'un ton de maître il lui dit : « Tais-toi et
sors de cet homme. » 11 dit, et le démon jette sa victime au milieu de la foule, la roule par terre et sort en poussant des hurlements. A ce spectacle toute l'assemblée est saisie de frayeur, et l'on se demande : « Quelle est cette parole dont la puissance commande aux démons, et ils lui obéissent (1) ? »
VIII. — Cette nouvelle victoire est suivie de deux autres encore plus éclatantes. Dans la petite ville de Magdala était née une jeune fille d'une riche famille. De son petit nom elle s'appelait Marie, et du lieu de son origine, Magdeleine.
Spirituelle, vaniteuse, étourdie et douée d'une rare beauté, Marie devint le scandale de sa ville et la douleur de sa famille. Sept démons s'étaient emparés d'elle, et Dieu sait où ils la conduisaient. Notre-Seigneur eut compassion de cette âme, en qui il voyait toutes les qualités d'une héroïne chrétienne. Il chasse les sept démons qui la tyrannisent ; et Magdeleine devient le type
(i) Luc, IV, 33; Marc*-, r, 23.
admirable de la sainteté, du courage et du dévouement (1).
IX. — Partout où il savait qu'il y avait un démon à chasser, Notre-Seigneur se faisait un devoir d y aller. C'est dans cette intention qu'il se rendit sur les frontières de la Syrophénicie, habitée par les Gentils. Une femme ehananéenne, grande dame suivant la tradition, vient le trouver et se jette à ses pieds, en lui disant : « Ayez pitié de moi, Seigneur, fils de David, ma fille est cruellement tourmentée par le démon. »
Tu sais à quelle épreuve Je Sauveur jugea convenable de mettre la foi de cette pauvre mère. Tu sais aussi avec quelle humilité et quelle persévérance elle sollicita la guérison de sa fille. Se voyant plusieurs fois repoussée et mise au rang des chiens, elle en vient jusqu'à dire : « Je le sais, il ne convient pas de donner aux chiens le pain des enfants ; mais je sais aussi que les petits chiens
(1) Apparuit primo Mariœ-Magdalene , de quâ ejecerat septem dœmonia. Marc, xvi, 9.
se nourrissent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres (1). »
C'en est assez. Par cet acte d'humilité l'esprit d'orgueil, le démon, est vaincu. Le Sauveur le chasse de la jeune fille, en disant à la mère : « O femme, votre foi est grande ! Allez, votre fille est guérie. »
Ces expulsions opérées par le Fils de Dieu en personne, par conséquent, ces génuflexions sataniques ne sont que le prélude des expulsions et des génuflexions, dont témoigne, à chaque page, l'histoire dix-huit fois séculaire des disciples du Sauveur. Nous le verrons bientôt.
Tout à toi.
(1) Matth., xv, 27.