L\ GÉNUFLEXION
cette négation impossible les eût livrés à la dérision publique. Pour se dispenser de croire, sais-tu ce qu'ils faisaient? Ils osaient dire que Notrc-Seigneur était un magicien, qui opérait ses prodiges par la vertu de Béelzébuth, le chef des démons.
Cet odieux blasphème tombait de lui-même. Si le chef des démons faisait lui-même la guerre à ses soldats, évidemment son royaume était divisé.
Tout annonçait sa chute prochaine et la venue également prochaine du règne de Dieu. 11 était donc insensé d'attribuer au chef des démons, l'expulsion des démons du corps des possédés.
La race des pharisiens n'est pas éteinte : elle pullule même aujourd'hui dans toute l'Europe. Laisse-moi t'en dire un mot. Les pharisiens d'autrefois conservaient assez de pudeur, pour ne pas nier des faits évidents comme le soleil; ceux d'aujourd'hui vont plus loin. Abdiquant tout respect d'eux-mêmes et bravant sans sourciller le ridicule qui s'attache à leurs négations insensées,
ils rejettent effrontément les miracles les mieux avérés. A cent mille témoins oculaires qui disent : Oui, ils osent répondre : Non.
Ces réflexions, tu Tas deviné, me sont inspirées par ce qui vient de se passer ces jours ci à Lourdes, et par ce qui a lieu également à la, Salette. Pour les pharisiens d'aujourd'hui, les miracles éclatants attestés par des milliers et des milliers de témoins, accomplis dans ces deux lieux désormais immortels, ne sont que des jongleries.
Soit! Pour un moment abandonnonsleur tous les miracles de Lourdes et de la Salette; il reste seulement une question à résoudre. Quand on veut mettre en campagne une armée de cent mille hommes, il faut un souverain qui en ordonne la formation ; il faut pour la commander des généraux, des colonels, des officiers de tout grade ; il faut des munitions de guerre et des provisions de bouche ; il faut des chirurgiens et des ambulances ; il faut de nombreux bagages et des effets de campement. Six
mois après l'entrée en campagne, il faut renouveler les approvisionnements et les munitions : et toujours une volonté supérieure qui fasse manœuvrer avec précision ces niasses d'hommes, sans tenir compte ni des dangers, ni des privations, ni des fatigues.
Le fait militaire que je viens d'indiquer, on l'a toujours vu, nous le voyons encore. Sans peine il se comprend; l'esprit même le plus horné voit la proportion qui existe entre l'effet et la cause.
Or, voici que depuis vingt ans, en plein dix-neuvième siècle, deux pauvres petites bergères de douze à treize ans, parfaitement ignorantes et parfaitement ignorées, font manœuvrer, non pas une armée de cent mille hommes, mais des millions d'hommes de toute condition et de tout rang; qui les font venir de outes les parties de l'ancien et du nouveau monde, malgré les fatigues, les dépenses et les dangers de longs voyages ; qui sont heureux de venir, plus heureux d'être venus, et dont les récits
mettent sans cesse en mouvement de nouveaux flots humains, vers deux coins de terre jusqu'alors inconnus : lieux bénis, lieux chéris qu'arrosent des ruisseaux de douces larmes, où s'accomplissent des fêtes d'une incomparable magnificence, et où de splendides offrandes deviennent les témoignages impérissables d'une foi, d'un bonheur et d'une reconnaissance élevés jusqu'au sublime.
Tout cela, vu du monde entier, a lieu sur la parole de deux petites filles : voilà le fait.
Maintenant, que les négateurs de tout étage : journalistes, académiciens, députés, nous montrent le rapport logique entre la cause et l'effet, qu'ils citent la loi naturelle en vertu de laquelle se produit un pareil phénomène. Étant données deux petites bergères, pauvres, illettrées, placées aux deux extrémités opposées de la France, qui affirment avoir vu et entendu la Sainte Vierge, et sur leur parole le monde entier se met en mouvement : si tout cela n'a rien
que de naturel, qui empêche les mécréants de renouveler l'expérience?
Rien de plus facile, qu'ils prennent deux petites bergères, l'une des Alpes, l'autre des Pyrénées, toutes deux convenablement stvlées, et le tour est fait. S'il réussit, ils auront trouvé le vrai moyen de ruiner tous les miracles de Lourdes et de la Salette : si non.,... le bon sens outragé leur infligera le nom qui leur convient : « Se croyant seuls sages, seuls éclairés parmi les mortels, ils sont fous : Dicentes se esse sapientes, stulti facti sunt. »
Pour en finir, appliquons aux faits de la Salette et de Lourdes, l'impitoyable dilemme de saint Augustin, sur l'établissement du christianisme. Ou les pèlerinages de Lourdes et de la Salette sont
fondés sur des miracles, ou ils se sont établis sans miracles : lequel voulezvous? Si ces pèlerinages reposent sur des miracles, Dieu et la Sainte Vierge sont intervenus, et rien n'est plus logique que ces pèlerinages; s'ils se sont établis sans miracles, c'est le plus grand des
miracles; car vous avez un effet sans cause naturelle ni surnaturelle.
Pharisiens du dix-neuvième siècle, tirez-vous de là.... si vous pouvez.
Revenons, mon cher ami, à la mission libératrice du Verbe incarné.
Il n'y a rien de superflu dans la création, pas même un brin d'herbe : d'une voix unanime la raison et la foi nous l'enseignent. Dans le plan général de la Providence, les démons eux-mêmes ont leur utilité, soit pour punir le crime, soit pour exercer la vertu. Cette délégation doit durer aussi longtemps que l'épreuve imposée à la race humaine.
Jamais les mauvais anges ne pourront en dépasser les limites, et jusqu'à la fin des siècles ils seront astreints à la loi qui oblige tous les êtres à faire la génuflexion devant Dieu.
Afin d'assurer à perpétuité l'accomplissement de cette loi fondamentale, le divin Rédempteur confie à ses disciples le pouvoir de faire fléchir le genou à Satan et à ses satellites, dans toute l'étendue de la terre et des siècles.
X. — Il venait de ressusciter la fille de Jaïr, lorsque appelant auprès de lui ses apôtres et ses disciples, il leur donna pouvoir sur les démons. Ce pouvoir ne fut pas illusoire. Quelque temps après, revenus de leurs missions, ils lui dirent : « Maître, les démons mêmes nous sont soumis, et ils fléchissent le genou à votre nom (1). »
XI. — Les Actes des Apôtres nous montrent saint Paul lui-même, exerçant le même pouvoir avec le même succès. Depuis quelques jours, lui et Silas étaient arrivés dans la ville de Philippes. Comme ils se rendaient à la synagogue, ils furent rencontrés par une jeune fille possédée d'un démon, appelé Python, parce qu'il se mêlait de rendre des oracles. Cette faculté était très-appréciée des habitants, et procurait de beaux bénéfices aux maîtres de la jeune fille. Un jour elle se mit à suivre les apôtres en criant : « Ces hommes sont
(1) Reversi sunt autem septuagïnta duo cum gaudio, dicentes : Domine, etiam dœmonia subjiciuntur nobis in nomine tuo. Luc, x, 17.
les serviteurs du Dieu Très-Haut, qui vous annoncent la voie du salut. » Elle recommença les jours suivants.
Saint Paul eut pitié de cette pauvre enfant, deux fois victime du démon et de ses maîtres. Tout à coup il se retourne et dit au démon : « Je t'ordonne au nom de Jésus-Christ de sortir de cette créature. » Et sur-le-champ il sortit. Le fait fut public, et les maîtres de la jeune fille voyant qu'elle ne pouvait plus leur gagner d'argent, saisirent Paul et Silas et les firent mettre en prison. Là, ils opérèrent les éclatants miracles rapportés dans les Actes des Apôtres (1).
Le pouvoir de faire fléchir le genou aux démons n'a pas cessé avec les apôtres. Il s'est perpétué dans l'Eglise, qui l'a exercé dans tous les siècles et qui l'exerce sur tous les points du globe.
Nous le voyons particulièrement indiqué dans les infaillibles paroles de son fondateur. Annonçant les miracles que ses
(1) Act.y xvi, 16.
fidèles accompliront en son nom, il dit : ce Voici les signes qui feront connaître ceux qui croiront: en mon nom, ils chasseront les démons, ils parleront de nouvelles langues, ils tueront les serpents ; s'ils boivent quelque poison, ils nen ressentiront aucun mal, ils imposeront les mains aux malades et ils seront guéris (1). »
Remarques-tu, mon cher Frédéric, cette parole: Ils tueront les , serpents, serpentes tollent. Pourquoi Notre-Seigneur ne dit-il pas : Ils tueront les tigres, les lions, les ours, les panthères et autres bêtes féroces? La raison en est que le démon était partout adoré sous la forme du serpent ; et qu'il fallait montrer son impuissance; en l'obligeant sous cette forme préférée, à faire la génuflexion devant le Verbe incarné. De là vient qu'en beaucoup de lieux, les premiers prédicateurs de l'Evangile eurent à combattre des dragons, abominables serpents, vénérés comme des dieux par les idolâtres.
(1) Marc, XVI, 17, 18.
Ainsi, toujours parmi les démons, le parfait accomplissement de la grande loi proclamée par saint Paul : Omne genu flectatur infernorum.
Jusqu'ici nous avons montré la génuflexion comme une loi de la création tout entière ; loi toujours subsistante et obligatoire ; loi qui franchira les limites du temps et que les réprouvés accompliront forcément dans les feux éternels de l'enfer, comme les élus l'accompliront avec amour dans les éternelles délices de la Jérusalem céleste. Or, cette grande loi qu'est-elle devenue de nos jours, et comment est-elle accomplie?
Les lettres suivantes nous l'apprendront.
Tout à toi.