LA GÉNUFLEXION, SIGNE EXTÉRIEUR ET UNIVERSEL DE L'ADORATION
Les sept mille hommes qui ne la font pas devant Baal. — Mardochée. — Salomon. — Daniel. — Isaïe. — Notre-Seigneur. — Saint Pierre. — Saint Paul. — Les premiers chrétiens. — La Légion fulminante. — Habitude de prier les bras en croix.
Mon CHEn Frédéric
Je vois par ta lettre d'hier que tu es impatient de savoir pourquoi notre correspondance est intitulée : La Génuflexion au dix-neuvième siècle. Un pareil titre te paraît étrange ; et tu penses, non sans raison, qu'il sera tel pour beaucoup de personnes. A le justifier suffiront, je l'espère, quelques mots d'explication ; mais je te prie de les attendre
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encore un peu de temps : le sujet principal qui nous occupe demande de nouvelles explications.
Fondé sur le texte de saint Paul, qui sert d'épigraphe à nos lettres, j'ai montré que la Génuflexion est une loi de la création tout entière : loi toujours subsistante et toujours obligatoire. En effet, l'adoration est la première loi des êtres ; et quoi qu'ils fassent, ils ne peuvent s'y soustraire. Or, la Génuflexion est l'acte extérieur de l'adoration. Tel est, au point de vue religieux, le sens qu'elle a eu dans tous les temps et chez tous les peuples. En voici quelques exemples :
Sous le règne schismatique des derniers rois d'Israël, il y eut une époque assez semblable à la nôtre. Le prophète Elie la décrit en ces termes : « Je suis dévoré de zèle pour le Seigneur Dieu des armées, parce que les enfants d'Israël ont abandonné votre alliance. Ils ont renversé vos autels ; ils ont tué vos prophètes. Je reste seul ; et ils me cherchent pour me mettre à mort. »
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« Allez, lui dit le Seigneur, reprenez « le chemin du désert, car je me suis « réservé en Israël sept mille hommes a qui nont pas fléchi le genou devant « Baal (1). » Tu vois clairement dans ce passage que la Génuflexion est le signe extérieur de l'adoration.
Nous le voyons non moins clairement dans l'histoire de Mardochée. Les monarques païens de l'antique Orient, les Nabuchodonosor, les Xercès, comme les Césars de Rome, les Néron, les Caligula, poussaient l'orgueil jusqu'à se faire dieux. A ce titre, ils voulaient sous peine de mort être adorés. Suivant l'exemple de leurs maîtres, les grands de l'empire aspiraient au même honneur et affichaient les mêmes prétentions. Premier ministre d'Assuérus, roi de Perse, Aman se faisait passer pour un dieu, sinon de premier ordre au moins de second ordre. Assuérus luimême avait ordonné de le reconnaître ipour tel. En conséquence, lorsqu'il
(1) III Reg., xix, 14, 15, 18; Rom., XI, 4.
passait, tous les officiers du palais étaient obligés de faire la génuflexion devant lui.
Cet acte était si bien un signe d'adoration dans le sens religieux du mot, qu'au péril même de sa vie le fidèle Mardochée refusa constamment de le faire. Lui-même va nous le déclarer.
Après la délivrance des Juifs, adressant ses actions de grâces au Seigneur, il dit: ((Vous connaissez tout et vous savez que ce n'est ni par orgueil, ni par mépris, ni par quelque motif de vanité, que je n'ai pas voulu adorer le superbe Aman. Volontiers pour le salut d'Israël, j'aurais baisé les vestiges de ses pieds; mais j'ai craint de transporter à un homme l'honneur de mon Dieu et d'adorer qui que ce soit excepté mon Dieu (1). »
11 serait facile de multiplier les exemples pour montrer que chez les Juifs la génuflexion fut toujours le signe de l'adoration. Salomon, Daniel,
(1) Esth.,xiu, 12, 13, H
Michée, Isaïe, Esdras, le prouvent par leur conduite et par leurs paroles.
Excepté dans quelques grandes solennités, les Juifs priaient à genoux : de là vient le blâme mérité que Notre-Seigneur inflige aux scribes et aux pharisiens, qui priaient debout.
La signification qu'elle avait chez l'ancien peuple de Dieu, la Génuflexion l'a conservée chez le nouveau peuple de Dieu : rien de moins étonnant.
Notre-Seigneur lui-même avait donné l'exemple. Au moment de mourir, adorant une dernière fois son Père, il se prosterne devant lui et lui adresse la touchante prière que nous connaissons tous. Le chef de l'Eglise, saint Pierre, imite son divin Maître à Joppé, saint Jacques à Jérusalem ; saint Paul à Milet et à Rome; saint Jean à Pathomos; ainsi des autres (1).
Pas un anneau ne manque à cette tradition. Ecoutons les Pères apostoliques. Saint Justin, saint Irénée, Ter-
(1) Ad., îx, 40; id., xx, 36; Eph., ni, 14; Apoc, ix, 10 et xn, 8, etc.
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tullien, nous apprennent que les premiers chrétiens prenaient, comme nous, deux attitudes dans la prière.
Pendant les six jours de la semaine, ils priaient à genoux: le dimanche depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte, debout. « D'où est venue cette coutume dans l'Eglise? demande saint Justin, Elle est venue de la nécessité où nous sommes de nous rappeler toujours, et notre chute dans Adam et notre résurrection par Jésus-Christ. Ainsi notre génuflexion pendant six jours est le signe et le symbole de notre chute par le péché. En priant debout le jour du dimanche, nous annonçons la résurrection, par laqijelle Notre-Seigneur nous a délivrés du péché et de la mort (1). »
(1) Unde talis in Ecclesia consuetudo ?quia utriusque nos oportuitjugem obtinere memoriam, et ipsius per peccatum lapsus nostri, et gratise Christi per quam a lapsu resurreximus ; quapropter genuum ' per sex dies inclinatio, symbolum, et nota est lapsus per peccata nostra. Qnod vero die dominico genua non flectimus, signum est et designatio resurrectionis, per quam gratia Christi et a peccatis et a morte, quae ab illo interfecta est, liberati sumus. Qusest.,GXX.
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Et Tertullien : « Nous regardons comme une faute déjeuner le dimanche1 et de prier à genoux. Nous jouissons du même privilège depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte (1). » Dans ses notes sur Tertullien Pamélius ajoute : « Le temps de la Pentecôte est un temps de joie et de victoire, pendant lequel nous ne fléchissons pas les genoux et ne nous prosternons pas; mais nous nous élevons vers le ciel avec Notre-Seigneur(2). Nous trouvons le même enseignement dans saint Augustin, dans saint Maxime, dans saint Isidore (3).
Ce n'était pas seulement les femmes, les enfants, les hommes du peuple qui priaient à genoux, c'étaient les hommes de toutes les conditions. Ce n'était pas seulement dans les églises, mais en
(1) Die dominico jejunium nefas ducimus, vel de geniculis adorare. Eadem immunitate a die Paschœ in Pentecostes usque gaudemus. Lib. de Coron. milit) c. ni.
(2) Pentecostes tempus lœtitiœ atque victoriae qua non genu flectitur, née cuTvamur. In Cor. mil.,^ c. ni, note 38.
(3) Epist ad Januar. Epist. 119,1, 15; HomiL, 1, in Pentecost; Lib. de Offic. EccL, c. xxxm, etc.
public qu'on fléchissait les genoux devant Dieu, lorsqu'il s'agissait de conjurer quelque grand malheur. Nous en avons un exemple mémorable dans la Légion fulminante.
Sous l'empereur Marc-Aurèle, l'armée romaine se trouve prise dans un défilé et exposée à périr de soif. Dans cette extrémité la Légion fulminante, toute composée de chrétiens, tombe à genoux comme un seul homme. La prière de ces braves monte au ciel et la pluie descend : Ascendit deprecatio, et descendit Dei miser atio. L'armée est sauvée, et dans sa lettre au sénat Marc- Aurèle reconnaît que c'est à la prière des chrétiens qu'elle est redevable de son salut (1).
Puisque l'occasion s'en présente, je veux, mon cher ami, te parler dune autre attitude des chrétiens pendant la prière : ils priaient les bras en croix. Cette attitude, que garde encore le prêtre pendant la messe, qu'aujour-
(1) ApucL S. Just., Post> orat. ad Antonin. ; voir Baron, an. 58, n° 110.
d'hui même observent les fidèles dans une partie de l'Allemagne et de la Suisse, a une profonde signification.
D'abord, qu'elle fût d'un usage général parmi les premiers chrétiens, les monuments de notre vénérable antiquité en rendent témoignage.
Le grand apôtre l'avait recommandée»
Du fond de sa prison de Rome, il écrit à son disciple Timothée : « Je veux que les hommes prient en tout lieu, levant vers le ciel des mains pures, sans colère et sans contestation dans le cœur (1). » Voilà l'usage de prier les mains étendues. Mais ici se présente une question, dont la solution n'est pas sans intérêt. Pourquoi saint Paul veut-il que les hommes prient en tout lieu ? Ecoute la belle réponse de saint Augustin :
« Pour les chrétiens, dit le grand évêque, tout lieu est devenu un oratoire. Dieu avait ordonné aux Juifs de laisser toute la terre> et de ne lui offrir
(1) Volo ergo viros orare in omni loco, levantes pur a s ma nus, sine in ira et disceptatione. I. Timoth., il, 8.
leurs sacrifices et leurs prières que dans un seul lieu. La raison en est qu'alors toute la terre était souillée par la fumée des autels, par l'odeur des victimes et par les autres impuretés païennes, qui s'étendaient sur toute sa surface. Mais maintenant que Jésus-Christ est venu purifier la terre entière, tout lieu est devenu un oratoire. Voilà pourquoi l'Apôtre exhorte et commande de prier partout, disant : « Je veux que les hommes prient en tout lieu (1). »
La recommandation de l'apôtre était prise au sérieux. Si nous étions descendus dans une crypte de nos immortelles catacombes, quel spectacle eût frappé notre vue ! Nous aurions vu nos pères, nos mères, nos frères et nos sœurs, jeunes ou plus âgés, tous candidats du martyre, priant ensemble dans l'attitude décrite par Tertullien : « Nous prions les yeux élevés vers le ciel, les
(I) Idcirco apostolus hortatur et prœcipit sine intermissione orare ubique, dicens : VoJo viros orare in omni loco. Serm. 130, In Paracesve, de Crnce et La trône.
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mains étendues, parce que nous sommes purs ; la tête nue, parce que nous ne rougissons pas ; sans moniteur, parce que nous prions du cœur. Tous ensemble nous prions sans cesse pour tous les empereurs ; pour eux nous demandons une vie longue, un empire tranquille, un palais sans embûches, des armées valeureuses, un sénat fidèle, un peuple vertueux, la paix du monde et tout ce qui entre dans les désirs de César (1). »
Un spectacle plus touchant encore se voyait dans les amphithéâtres. Au milieu des flammes, nos martyrs priaient les mains étendues vers le ciel. Croire que cette attitude datait du christianisme serait une erreur. On peut affirmer que c'est une loi de l'humanité, commune aux Juifs, aux païens et à tous les peuples ; nous le verrons dans la lettre de demain.
Tout à toi.
I) ApoL, c. xxx.