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RÉPONSE A UNE OBJECTION: LA GÉNUFLEXION DEVANT LES HOMMES

Exemples de cette Génuflexion. — Sa signification. — Génuflexion dans l'ordre religieux. — Deux sortes de Génuflexion : simple et double. — Quand elles doivent se faire. — Universalité de la Génuflexion : Angleterre, Espagne, Italie. — Lettres de deux membres de la Congrégation des Rites. — Insuffisance de l'inclination devant le Saint-Sacrement. — Ce qu'on ne fait pas en France et ce qu'on doit faire. — Beauté, puissance, nécessité de la Génuflexion.

Mon cher Frédéric,

Comme je finissais de lire le récit des fêtes de Lourdes, où cent mille hommes à la fois viennent de faire la Génuflexion, le facteur m'a remis ta lettre. Avant tout je dois répondre à l'objection qu'elle contient. Tu dis: «Notre correspondance a clairement établi que

la Génuflexion est l'acte extérieur de l'adoration; quiconque la fait adore :

cela est entendu. Or, ayant étudié les saintes Ecritures beaucoup plus que les classiques païens, ce dont je me fais gloireje puis ciler dansl'AncienTestament nombre d'exemples de la Génuflexion faite devant les hommes.

« Ainsi, Pharaon, ayant établi Joseph vice-roi d'Egypte, ordonne à tout le monde de fléchir le genou devant lui (1). Ochosias, roi d'Israël, envoie un officier à la tête de cinquante hommes pour arrêter le prophète Elie; et cet officier fait la génuflexion devant Elie, en le priant de descendre de la colline où il est assis (2). Je passe à d'autres faits: Chez certains peuples de l'Orient, comme les Babyloniens d'autrefois et les Chinois d'aujourd'hui, la Génuflexion est de rigueur quand on veut voir la face du souverain. Maintenant encore

(1) Clamante prœcone, ut omnes coram eo genu flecterent , et praepositum esse scirent universœ terr.8e iEgypti. Gen., xli, 43.

(2) Qui cum venisset curvavit genua contra Eliam etprecatus est eum. IV. lieg., \> 13.

il est de règle de faire la Génuflexion devant le Saint-Père, lorsqu'on est admis à son audience. Toutes ces Génuflexions et d'autres encore sont donc des actes d'adoration, d'idolâtrie par conséquent. »

Ton objection, d'ailleurs bien posée, va s'évanouir devant une distinction qui se présente d'elle-même. Si la mémoire ne te fait pas défaut, tu te rappelles ce qui a été dit dans une de nos premières lettres. Dans l'ordre religieux, la Génuflexion est le signe de l'adoration. Cela est si vrai que le Seigneur se réjouit de ce que dans le royaume d'Israël, sept mille hommes ont refusé de la faire devant Baal.

A moins qu'on n'y attache un sens religieux, comme faisait l'orgueilleux Aman, la Génuflexion, dans l'ordre civil, n'est qu'un signe de vénération, de profond respect et de supplication. Nul autant que le Vicaire de Jésus-Christ, le Représentant de Dieu parmi les hommes, ne mérite ce témoignage de soumission filiale. J'ajoute

que les génuflexions qui se font devant le Saint-Père et devant les évoques en fonction, lorsqu'on passe devant eux, comme le prescrit le cérémonial des évêques, ou pour recevoir leur bénédiction, est un acte d'adoration non absolu,, mais relatif à Jésus-Christ qu'ils représentent.

En Italie la coutume ordinaire était de se mettre à genoux pour recevoir la bénédiction de l'évêque. En beaucoup d'endroits les bons fidèles faisaient la Génuflexion double, lorsqu'ils rencontraient l'évêque, comme pour dire : Père, bénissez-nous au nom de Jésus-Christ. Depuis quelque temps ce pieux usage s'oublie; mais les vieillards le conservent, parce qu'ils n'ont pas été élevés à l'école moderne du mépris. Cette distinction suffit pour résoudre l'objection; et je passe au sujet de ma lettre.

On distingue deux sortes de Génuflexion : la Génuflexion simple, dans laquelle on plie seulement le genou droit jusqu'à terre, et après laquelle

on se relève immédiatement ; la Génuflexion double, dans laquelle on fléchit les deux genoux et Ton conserve quelque temps cette attitude. En tant que cérémonie religieuse, la Génuflexion est aussi ancienne que le monde. Comme en certain temps et à certains jours, les chrétiens de la primitive Eglise priaient à genoux, nous trouvons encore dans la liturgie ces mots dits par le diacre à la messe : a Flectamns genua : fléchissons les genoux ; » et la réponse du sousdiacre : « Levate : levez-vous. »

C'est une rubrique vénérable, à laquelle il faut se conformer : on ne prescrit pas contre les lois de l'Eglise. Un grand archevêque, saint Césaire d'Arles, le rappelait à son peuple : « Lorsque le diacre dit : « Fléchissons les genoux, » je vois la majeure partie des assistants demeurer immobiles comme des colonnes, ce qui n'est pas permis à des chrétiens qui prient dans l'Eglise. »

Comme l'inclination de tête exprime la vénération, la Génuflexion simple est le signe de l 'adoration , et a toujours

lieu devant le Saint-Sacrement (1). Elle doit également se faire lorsqu'au dernier évangile le prêtre prononce ces adorables paroles : « Et Verbam caro factum est : et le Verbe s'est fait chair. »

Tu te rappelles, à ce propos, le fait que nous lisons dans l'histoire. Un homme assistait à la messe, et, comme un trop grand nombre aujourd'hui, il ne fléchit pas le genou aux paroles que je viens de citer. A l'instant un démon lui applique un vigoureux soufflet, en disant : « Ton Dieu a daigné s'anéantir jusqu'à se faire homme pour toi, et tu refuses de t'humilier. S'il avait fait pour moi ce qu'il a fait pour toi, je ne serais pas ce que je suis. »

La Génuflexion simple se fait par tous, prêtres et fidèles, aux paroles du Credo : Et homo factus est ; et la double par les prêtres, excepté le célébrant, et par les fidèles à la double élévation de l'hostie et du calice. Elle se fait encore par les prêtres dans d'autres circonstances. Comme ils les connaissent

(1) Voir Encyclopédie théolog., art. Génuflexion.

et que cela ne te regarde pas, je m'abstiens d'en parler.

C'est donc un usage ancien et universel dans l'Église, et qui désormais a force de loi que tous les fidèles, hommes et femmes, jeunes ou vieux, fassent la Génuflexion en passant devant l'autel où repose le Saint-Sacrement ; aussi presque tous la font. J'ajoute qu'aujourd'hui il est plus nécessaire, plus urgent que jamais que tous accomplissent cet acte d'adoration.

J'ai dit que presque tous la font.

Ainsi, en Angleterre, tu ne vois pas un seul catholique, simple gentleman, ou riche banquier, ou membre du Parlement, qui entre dans une église sans faire, en entrant et en sortant, la génuflexion, quelquefois double, devant le tabernacle où réside Noire-Seigneur ; les plus grandes dames se conforment religieusement à cette règle. C'est par là que nos frères d'Angleterre affirment leur foi, contre les innombrables sectes d'hérétiques dont ils sont environnés.

En Espagne même spectacle. Entre

dans n'importe quelle église, de n'importe quelle ville ; et tu ne verras pas un seul Espagnol, une seule Espagnole, de quelque âge ou de quelque condition qu'ils soient, qui n'affirment leur foi en faisant la Génuflexion devant le Saint-Sacrement, même renfermé dans le tabernacle. Qui se dispenserait de se conformer à cet usage, donnerait un scandale et passerait pour un hérétique ou un impie.

Quant à l'Italie, bien que je la connaisse suffisamment pour affirmer l'existence et la généralité du même fait, j'ai voulu avoir le témoignage de deux personnes parfaitement compétentes.

Voici la réponse de deux membres de la Congrégation des Rites. « Qui ne sait qu'en Italie on doive faire la Génuflexion simple devant le Saint-Sacrement renfermé dans le tabernacle, et la Génuflexion double quand il est exposé dans l'ostensoir? Si dans certain pays la chose ne se fait pas, les pasteurs devraient, dans leurs prônes et dans leurs catéchismes , l'apprendre

et la recommander aux fidèles (1). »

La seconde réponse n'est pas moins explicite : « En Italie rien n'est plus universel que la coutume de faire la Génuflexion en passant devant l'autel où est exposé le Saint-Sacrement : hommes et femmes, personne n'y manque. Dans certains endroits, les dames elles-mêmes ne se contentent pas de faire la Génuflexion en passant devant le Saint-Sacrement exposé, elles la font aussi devant le tabernacle où il est caché ; elles la font également à la sortie de l'église, en se retournant vers Notre- Seigneur, comme pour prendre congé de lui, au sortir de sa maison.

« Les décrets de la sacrée Congrégation des Rites regardent la manière dont les ecclésiastiques doivent faire la Génuflexion. Quant aux laïques, tous les rubricistes : Gavanti, Merati, Cava-

(\) Chi è che non sappia, almeno in Italia, doversi eenuflettere con un ginocchio, quando il sacramenlo è chiuso nel tabernacolo ; con ambo i ginocchi nuando è esposto neli' ostensorio. I parrochi dovrebbero nelle loro omelie e catechismi indicarlo e raccommandorlo ai fideli. {Lettre du 21 mai 1876.)

lieri, Pavone parlent de leur Génuflexion, comme d'une chose établie et pleinement observée (1). »

Faire la Génuflexion devant le Saint- Sacrement exposé sur l'autel ou renfermé dans le tabernacle, est donc dans tous les pays catholiques , pour les hommes comme pour les femmes, un usage sacré, un rite universel et fidèlement observé. En disant tous les pays catholiques, je dis trop. Il y en a un qui fait exception : malheureusement c'est la France! Dans le plus grand nombre des paroisses et des diocèses, les fidèles, même les meilleurs, qui viennent à l'église, se contentent, en entrant et en sortant, de faire une inclination de tête à Notre-Seigneur. C'est un bonjour, un au revoir sans façon qu'on lui dit; ou un salut de protection qu'on lui fait.

Même quand elle est faite respectueusement et consciencieusement, ce

(1) In Italia è universalissimô il costume di genuflettere passando davanti ail' altare in cui è esposto il SS. Sacramento, tanto glj nomini quanto le donne.... tutti i Rubricisti.... ne parlano corne di cosa giàstabilita e di piena osservanza. [Lettre du 3 avril 1876.)

qui n'a cas toujours lieu, cette inclination ne suffit pas pour affirmer la foi à la présence réelle. L'inclination est un signe de vénération que l'on doit aux reliques des martyrs renfermées dans les autels ; mais ce n'est pas un acte d'adoration. La Génuflexion seule est l'affirmation de la foi.

D'où vient que la plupart ne la font plus, et que la fille aînée de l'Église fait tache au milieu de ses sœurs ? Sans témérité, on doit l'attribuer au gallicanisme et au jansénisme. Ces deux principes d'orgueil nous ont mis en état d'insubordination à l'égard de l'Eglise ; fait mépriser ses usages les plus vénérables ; déformer la prière publique ; fouler aux pieds nos traditions les plus respectables, décapiter nos églises, en nous faisant répudier leur apostolicité immédiate; et enfin, pendant plus de cent ans, côtoyer le schisme et même l'hérésie.

Maintenant que, grâce au retour à l'unité romaine, le règne usurpé de l'anarchie liturgique est aboli, c'est

un devoir d'abandonner jusqu'au dernier lambeau du honteux héritage du gallicanisme et du jansénisme. Cessons de mêler une voix discordante au concert unanime de toutes les Eglises. Qu'à la vue de nos usages religieux, le catholique d'Angleterre, d'Espagne, d'Italie, venu chez nous, se trouve chez lui.

Dans cette parfaite uniformité, le monde des derniers temps verra le cor unum et Yanimauna des chrétiens de la primitive Église. Nous-mêmes y trouverons notre gloire et notre force : Vis unita fortior. Notre gloire, résultant de notre invariable fidélité aux pratiques traditionnelles de l'Eglise notre mère; notre force contre toutes les sectes qui ne peuvent montrer que le honteux spectacle de leurs variations incessantes (1).

Plus encore. Cette Génuflexion devant le Dieu du tabernacle, faite des

(1) Depuis quelque temps on remarque avec consolation, dans les églises de Paris, un certain nombre d'hommes et même de grandes dames faisant la génuflexion en entrant à l'église et en sortant.

millions de fois chaque jour, sur toute l'étendue de la terre, par tous les catholiques, hommes, femmes, enfants, vieillards, sera, comme nous l'avons dit, l'affirmation radicale, incessante, universelle, opposée aux négations radicales, incessantes, universelles de la Révolution. Pourquoi cette grande adoration catholique , cette observation solennelle de la première loi de la création, ne serait-elle pas bénie de Dieu, et ne deviendrait-elle pas un des préludes du triomphe si désiré et si désirable de l'Église?

Ce triomphe iie peut être obtenu que par le changement de l'esprit public à l'égard de la religion. De ce changement découleront la délivrance du Saint-Père, la restitution de ses États, la reprise de son autorité sociale ; la rentrée des principes chrétiens dans les lois et dans les constitutions des peuples, ainsi que dans les mœurs, dans les sciences, dans l'éducation, en un mot dans les habitudes de la vie publique et privée. Sans ce changement

radical, compter sur un triomphe, c'est attendre un effet sans cause; c'est se bercer d'une espérance chimérique, et se condamner à marcher de déceptions en déceptions, de précipices en précipices ; jusqu'à une nouvelle chute de l'humanité dans le paganisme et la barbarie : c'est tout un.

Avec l'éducation essentiellement chrétienne de toutes les classes sociales, la prière seule peut obtenir ce triomphe. Or, la Génuflexion est une prière : prière trois fois vénérable, par son antiquité, par son universalité et par son efficacité.

Comme le recommande le savant membre de la Congrégation des Rites :

que les évêques et les prêtres la fassent comprendre aux fidèles ; et que dociles à leurs instructions les fidèles l'accomplissent comme il convient, dans des sentiments profonds d'humilité , d'adoration, de reconnaissance et d'amour. Que personne ne s'exempte de ce devoir. Dans les temps périlleux où nous sommes et qui ressemblent si fort

aux jours de persécution de la primitive Église, tout homme doit être soldat : In his omnis homo miles. Le triomphe de l'Eglise, la paix du monde, le salut de nos âmes sont à ce prix. .

Adieu, mon cher Frédéric. Puisse cette correspondance être utile à toi, à ceux qui la liront et à celui qui Ta écrite !

Soli Deo honor et yloria.

Tout à toi.

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