Jug
ment leur navire; aussi naviguent-ils au large, de peur d’être entraînés à l’improviste par les vents et jetés dans ces golfes! ».
Quelques géographes modernes prétendent que cette réputation est en partie injustifiée’ et supposent que les Carthaginois ont exagéré les périls de la navigation dans ces parages pour en écarter leurs concurrents. Cependant, leurs descriptions confirment celles d’Apollonios et des anciens. Voici par exemple celle de Tissot :
« Largement ouverte aux vents du Nord, imparfaitement protégée contre ceux du Sud par les basses terres qui la bordent, la Grande Syrte est alternativement balayée par deux courants atmosphériques d’une extrême violence, qui y déterminent tour à tour d'énormes accumulations d’eau vers le centre, ou d'’effroyables raz de marée à la circonférence : ce double phénomène, que les anciens expliquaient à tort par le flux et le reflux, constituait le seul véritable péril de la
Grande Syrte, mais ce péril était sérieux et il l’est encore pour nos voiliers®. »
On trouve dans ce passage les éléments principaux de la description d’Apollonios : vent du Nord, côtes basses et raz de marée. Les Instructions Nautiques confirment ces indications :
Dans le golfe de la Syrte, les vents dominants sont le Nord- Ouest et le Nord-Est, hâlant le Nord dans le fond du golfe. Les brises du Nord pénétrent rarement jusqu’au fond du golfe; mais elles soulèvent une grosse houle qui vient se briser sur les plages basses et sablonneuses®. »
‘A ces descriptions il manque un détail signalé par le poète, l’aridité de la côte. Les modernes aussi l'ont remarquée. Kiepert affirme que la Grande Syrte « se trouve sur une côte presque partout stérile et sans eau’ ». Les Zns-
. 709, 26 sqq.
PErROUD, 0p. cit., 117 sqq.; Tissor, op. cit., |, 225. RDISSOR Ce:
I. N., n° 778, p. 8 sq., dans V. BÉRARD, op. cil., II, 98. . Manuel, 127 sq.
tructions Nautiques, parlant des côtes de Tripolitaine en général, les décrivent ainsi :
« À l’exception des environs de Tripoli, qui sont fertiles et cultivés, la plus grande partie de ce territoire n’est qu’un vaste et improductif désert. Iln’y existe que très peu de cours d’eau". »
Et le plus récent historien de l’Afrique du Nord, M. Gsell, écrit : « Au sud de la Grande Syrte, le désert s’avance jusqu’au rivage. Il n’y a rien à tirer de cette région? ». Ces témoignages montrent que la description du poète est exacte. Perdus dans ce désert, les Argonautes mourraient sans gloire si les héroïnes tutéiaires de Libye ne venaient à leur aide. Sur leur conseil, les héros, douze jours et douze nuits, portent leur navire sur leurs épaules : ce transport d’Argo est un emprunt à la Z Ve Pythique de Pindare. Les compagnons de Jason se dirigent de la Syrte vers le lac Triton « par les dunes désertes de la Libye® ». Ils s’avancent donc par l’intérieur du pays, sans suivre la côte. Comme l'explique Pélée, un cheval de Poseidon, sortant de la mer, leur montre la route :
€ Portons le navire à l’intérieur du pays sablonneux, en suivant la route où le cheval rapide a lancé ses pieds. Il ne se plongera pas dans la terre ferme, mais ses traces, je l'espère, nous indiqueront un golfe du côté de la haute mer. »
Le raisonnement de Pélée est clair : le cheval de Poseidon n’est pas fait pour vivre sur terre; sorti de la Syrte, il se dirige sûrement vers un autre golfe, où les Argonautes arriveront en marchant sur ses traces. Si l’on supprime dans ce passage la mythologie poétique, il signifie simplement que les héros suivent une piste sur le sable. Ils traversent une région désolée sur laquelle le poète ne donne aucun renseignement parce qu’elle est déserte.
1. I. N., n° 778, p. 656, dans V. BÉRARD, op. cit., II, 103, 2. Hisioire ancienne de l'Afrique du Nord, 1, 25.
« Entre Gabès, et le cap Misra, écrit M. Gsell, le littoral bas, bordé de dunes derrière lesquelles des lagunes s’étalent ça et là, semé d’oasis que séparent des espaces déserts, précède un pays de plaines légèrement ondulées, qui s’élève en pente très douce vers l’intérieur. C’est la Djeffara des indigènes... sablonneuse et sèche, elle n’est pas habitée. Elle ne l'était pas davantage à l’époque antique, sauf dans sa partie nord-ouest, en Tunisie, où elle est très étroite!, »
C) Le lac Triton
Après douze jours de marche, les héros atteignent le lac Triton ou Tritonis. Avant d'examiner sa description, il est important de fixer son emplacement.
Les anciens ont connu un fleuve et un lac de ce nom, qu'ils ont placés à l’ouest de la Libye, près de la Petite Syrte, ou à l’est, en Cyrénaïque. Apollonios ne parle pas du fleuve. Quant au lac, dans quelle direction faut-il le chercher ? Dans le catalogue des Argonautes, le poète fait allusion à Canthos et à Mopsos, qui mourront « aux confins de la Libye? », à une distance de Colchide égale à celle que le soleil voit entre son lever et son coucher. La Colchide et la Libye semblent marquer pour lui les deux extrémités du monde à l’est et à l’ouest. Comme les deux Argonautes meurent près du lac Triton, ce dernier pourrait se trouver en Libye occidentale.
D'autre part, ce lac, d’après le poète, est proche de la demeure d’Atlas et des Hespérides. La mention des Hespérides ne résout pas le problème : on place généralement leur séjour en Libye, mais, d’après les traditions de Cyrène, que le poète a pu connaître, il se trouvait à l’est de la Grande Syrte, près de la ville appelée Euespérides, Hespérides ou Bérénice (aujourd’hui Benghazi)*. Au contraire l’allusion à Atlas est peut-être plus claire : c’est en Libye occidentale
1. Hisioire ancienne de l'Afrique du Nord, I, 24. PAU EMNE 3. Cf. SKYL., 108.
qu'il habite, près des montagnes qui portent son nom. 11 est donc possible que le lac Triton se trouve dans cette région, aux environs de la Petite Syrte. Retenons aussi la longueur du voyage des Argonautes : ils mettent douze jours et douze nuits pour se rendre de la Syrte au lac Triton; jetés aux « extrémités de la Libye », comme l’affirme Jason, ils ont porté Argo « à travers le continent! ». Cependant cette interprétation présente quelques difficultés et les arguments en faveur de l’opinion contraire ne manquent pas. Le poète parle ‘d’une «nymphe Tritonide? », mère de Nasamon. Si cette généalogie à quelque valeur géographique, il s’agit d’une fille de Triton, dieu du lac,
ES
qui donna naissance à l’éponyme des Nasamons. Or ce peuple habitait la région à l’est de la Grande Syrte, où se trouvait précisément le lac Triton d’après la tradition de Cyrène.
Les héroïnes de Libye qui apparaissent à Jason sur le rivage de la Syrte viennent du pays des Nasamons suivant un passage de Callimaque imité par Apollonios’; en outre, ce sont elles, déclare Apollonios, qui baignèrent dans le lac Triton Athéna, surnommée depuis Tritonide. D’après cette tradition, les Nasamons et le lac Triton doivent se trouver dans la même région, à l’est de la Syrte et à l’ouest de Cyrène.
Lorsque Triton, dieu du lac, apparaît pour la première fois aux Argonautes, il se fait passer pour Eurypylos, né en Libye et « roi de la côte‘ ». Cet Eurypylos étant roi de Cyrène d’après Akésandros, Callimaque et le scoliaste d’Apollonios®, le lac où Triton apparaît sous ce nom doit être voisin de Cyrène. Le rôle joué par Triton semble confirmer cette supposition : chez Apollonios comme chez Pindare,