II. — Les éléments de sa géographie
Pour écrire son épopée, ApoUonios conamença par se documenter fortement : il fit une ample collection de renseignements sur le voyage et les aventures de ses héros et rechercha, il l'avoue lui-même, les lieux où les traditions les plus diverses les faisaient passer. Comme l'a montré l'étude détaillée de sa géographie, le poète a réuni des matériaux nombreux et variés, où on distingue à la fois des détails sur les pays traversés par les Argonautes, sur leur population, des aitia ou Ctiseis, des légendes locales, des curiosités variées et même des étymologies de termes géographiques.
1^ La géographie, la topographie, V ethnographie.
Généralement le poète décrit l'itinéraire des Argonautes à la façon d'un auteur de périple. Les héros suivent les côtes et l'auteur signale ce qu'ils peuvent voir de la mer : ports, villes, caps, montagnes, golfes, embouchures de fleuves, îles, sanctuaires ou tombes de héros, côtes basses ou rocheuses,
-..iXif»''!' -»>'.,"" "
CONCLUSION
écueils; comme les périples encore, il donne parfois des renseignements sui' la qualité des ports, les facilités d'approvisionnement, les points d'eau.
Mais lorsque certaines régions sont le théâtre d'événements importants, il complète ces indications pa» une description minutieuse des lieux : ce n'est pas seulement de la géographie, mais de la topographie, généralement empruntée à des écrivains locaux. Cyzique, Kios, Héraclée, Corcyre sont ainsi décrites, le poète recherchant la précision et l'exactitude pour satisfaire un public d'érudits.
Entre le pays des Amazones et la Colchide, les Argonautes suivent une région habitée par des peuples barbares et inhospitaliers : c'est pourquoi le poète au lieu de décrire les côtes, énumère ces peuples de l'ouest à l'est et nous renseigne sur leurs mœurs extraordinaires. Dans cette partie de l'itinéraire, la géographie se réduit à l'ethnographie.
Déjà, à propos de Ihémiskyra et de l'Assyrie, il a décrit les Amazones inhospitalières, belliqueuses, injustes et divisées en tribus. A l'est de leur pays il nous montre les Chalybes travaillant le fer, les Tibarènes pratiquant la couvade et les Mossynèques avec leurs maisons de bois et leurs coutumes étranges. L'auteur se complaît dans ces descriptions et révèle un nouveau caractère de son génie, le goût du détail rare ou curieux.
Le même caractère apparaît dans le vocabulaire géographique du poète. Il aime les termes rares ou anciens, sans renoncer toutefois aux plus récents, et use largement de l'épithète géographique ou mythologique pour montrer sa science.
Parmi les termes rares, on peut relever : Euryménai au lieu d'Erymnai, mer Orientale ou mer Caucasienne pour désigner le Pont-Euxin, Drépané pour Corcyre, Eérié pour l'Egypte. Comme termes anciens, citons Thessalie appelée «terre des Pélasges», du nom de ses plus anciens habitants; les Macrônes, ancien nom des Sanniens; Oinoié, ancien nom
LES ÉLÉMENTS DE LA GÉOGRAPHIE d'APOLLONIOS
de l'île Sikinos; îles Minoïdes pour Cyclades; Plotai pour Strophades, Sésamos pour Amastris, Pityeia pour Lampsaque, mer de Cronos pour Adriatique ou Ionienne, fleuve Triton pour Nil ou Aegyptos.
A côté de ces mots anciens, on en trouve parfois de plus récents qui forment avec eux des doublets : à laolcos, forme homérique, correspond lolcos; à Magnétis, Magnessa; à Phlégra, Palléné ; à Aia, Kytaia; àPont-Axin, Pont-Euxin ; à CalUsté, Théra; à Oinoié, Sikinos; à Plotai, Strophades; à Aigialos, Achaïe. Ce mélange d'expressions archaïques et modernes ne semble d'ailleurs pas heureux : il montre que le vocabulaire du poète n'est pas plus homogène que sa géographie.
Parmi les épithètes géographiques, très nombreuses dans le poème d'Apollonios, on trouve notamment : Piérie Bistonienne, à cause du peuple desBistones qui l'habitait; terre Tainarienne pour Laconie; terre Idaienne pour Phrygie; terre Oiaxienne pour Crète; terre Kytaienne pour Colchide. Plus souvent encore on rencontre, mêlées à la géographie, des expressions mythologiques comme Cécropie pour Attique, île de l'Atlantide Electra pour Samothrace, courants de la fille d'Athamas pour Hellespont, p laine Képéienne d'Adrastéia (de îsépéia, femme du roi de Mysie Olympes), Apide pour Péloponnèse, Crète Minoïde, plaine Circéenne, Haimonie pour Thessalie, plaine Athamantienne, îles Minoïdes.
20 L'aitiologie
A la géographie proprement dite Apollonios a joint un
grand nombre de souvenirs se rapportant au voyage des
Argonautes. La plupart sont des aitia et des ctiseis où se
reconnaît l'influence de son maître Callimaque. On en
compte au moins une trentaine et il serait trop long de les
énumérer tous; il suffira d'en indiquer les principaux genres.
Ce KEt d'aboid des fondations de cultes, des construc-
CONCLUSION
tiens d'autels par les Argonautes; à Pagasai, ils honorent ainsi Apollon Actios et Embasios; à Cyzique, Apollon Ecbasios et la Déesse-Mère; sur la rive européenne du Bosphore, les douze dieux; dans l'île ïhyniade, xVpollon Eoios et Homonoia; à Lyra, Apollon Neossoos; près du lac Triton, Poséidon et Triton; dans les Stoichades, les Dioscures; en Crète, Athéna Minoïde; à Anaphé, Apollon Aiglétès. De même Médée élève un autel à Hécate à l'embouchure du Halys et inaugure un sacrifice annuel à Corcyre; Lycos promet de construire un temple aux Tyndarides sur le sommet du du cap Achérousis. Certains cultes, sans avoir été fondés par les Argonautes, remontent à leur passage : à Cyzique, ceux de Kyzikos, de Cleité et des héros Dolions tués par les Minyens; à Kios, celui d'Hylas; à Héraclée, ceux d'Idmon et de Tiphys.
A leur voyage se rattachent également des fondations de villes ou de colonies : Kios est fondée par Polyphémos, Oricos et plusieurs villes sur la côte orientale de l'Adriatique par les Colques, Callisté par Euphémos. En souvenir de leur passage, on trouve un port d'Argo dans l'île Aithalia» un autre à la sortie du lac Triton ; le nom d'Aphétai rappelle leur départ.
A. ces ctiseis ou fondations, le poète a joint de nombreux aitia : à Cyzique par exemple, le poète cite la pierre sacrée, la route de Jason, l'emploi du rhombe et du tympan dans les cérémonies en l'honneur de Ehéa, la pierre-amarre des héros transportée dans le temple d'Athéna lasonia par les colons de Cyzique; chez les Hylléens, il signale un trépied offert par Jason ; à Corcyre, une caverne de Médée ; à Egine, une course aux amphores; à Anaphé, un échange de plaisanteries entre hommes et femmes.
3° La mythologie locale
Apollonios ne s'est pas contenté de rattacher au voyage de ses héros les principaux épisodes de la légende argonau-
Tf'
LES ÉLÉMENTS DE LA GÉOGRAPHIE d'APOLLONIOS
tique, conmae ceux d'Hypsipylé, d'Hylas, d'Amycos, de Phinée,ou les exploits de Jason en Colchide; aimant le petit détail, il joint à son récit ime foule de légendes secondaires, de traditions locales qui, généralement, sont liées à la géographie. A Lyra, il décrit l'apparition de Sthénélos et raconte son histoire; à propos de Sinope, il parle de la nymphe de ce nom; au cap des Amazones il place la conquête du baudrier d'Hippolyté par Héraclès; il montre les Argonautes attaqués par les oiseaux de l'île Arétias; à propos de rEridan,il raconte deux traditions sur l'origine de l'ambre; de même il rappelle deux légendes sur Drépané, nom de Corcyre; à propos de Mopsos piqué par un serpent, il cite de même une fable sur l'origine des serpents de Libye. C'est un nouvel aspect de l'érudition d'Apollonios : la géographie se complète chez lui par la connaissance de nombreuses légendes locales.
40 Les récits merveilleux
La prédilection pour les curiosités, visible dans la description des peuples du Pont-Euxin, se retrouve dans de nombreux renseignements extraordinaires que le poète a recueillis çà et là pour plaire à ses contemporains.
Il a soin par exemple de noter que l'ombre de l'Athos, en été, s'étend jusqu'à Lemnos; il décrit avec complaisance les géants à six bras de Cyzique, Triton sous les traits d'un homme-poisson, le rouleau d'olivier qui porte des feuilles sur la tombe d'Idmon, les 96 cours d'eau qui forment le Thermodon, les galets colorés de l'île Aithalia, les oiseaux aux plumes métalliques de l'île Arétias, la colonne mobile placée sur la tombe des Boréades. Le chef-d'œuvre en ce genre est la description des bouches de l'Eridan avec les lourdes vapeurs que le fleuve dégage, les lamentations des Héliades transformées en peupliers et leurs larmes changées en gouttes d'ambre.
,ï!SSsié^ii^fâ^-.f:^iîife..^
CONCLUSION
C'est un nouveau genre de merveilleux, où l'héroïsme et la religion ne jouent plus aucun rôle. Dépourvu de grandeur épique, il est destiné seulement à satisfaire des lecteurs blasés et avides de détails étranges.
5° L'étymologie
Enfin le géographe se double d'un grammairien chez Apollonios : il éprouve souvent le besoin d'expliquer par une légende ou un souvenir des Argonautes l'étymologie de nombreux termes géographiques comme Aphétai,Soonautès, Callichoros, Aulion, Parthénios, Hyperboréens, Kérauniens, Anaphé, Strophades. Souvent son érudition déborde et une seule explication ne lui suffit pas : il en donne deux pour Drépané par exemple. Quelquefois même il prend plaisir à modifier une tradition généralement admise : ainsi on croit que les Monts Kérauniens sont ainsi appelés de la foudre (xspauvo;) qui les frappe souvent; Apollonios, affirme qu'il s'agit de la foudre par laquelle Zeus empêcha les Colques de s'établir dans l'île de Corcyre située en face^ Il faut avouer que cette variante n'offre pas grand intérêt.