TROISIÈME PARTIE
Le Voyage des Argonautes
CHAPITEE PEEMIEE LE VOYAGE DES ARGONAUTES AVANT APOLLONIOS
En racontant dans une épopée le voyage de Jason et de ses compagnons, Apollonios n'a point recherché la nouveauté du sujet : peu de légendes ont été aussi fréquemment traitées par les écrivains et les artistes de la Grèce antique. Pour nous en tenir à la littérature, les épisodes de ce mythe ont inspiré des œuvres nombreuses dans les genres les plus variés : épopée, tragédie, poésie lyrique, histoire, géographie, mythographie^ Apollonios les connaissait, ses imitations le prouvent.
Il ne nous appartient paé de rechercher l'origine et l'interprétation de la légende argonautique, problème que des études récentes n'ont pas encore résolue Pour étudier le voyage des Argonautes avant Apollonios, il suffit d'examiner ses différentes versions dans la littérature grecque.
1. Cf. Jessen, art. Argonaulai dans P.-W. ; Roscher, Lexikon, art. Argonautai; Daremberg-Saglio, Diclionnaire des Antiquités, art. Argonautae; Boselli, // mito degli Argonauti nella poesia greca prima d'Apollonio Rodio {Riu. di Sior. Ant., VIII, 1904, p. 518-528 et IX, 1905, p. 130-144, 278-295, 393-412); Mooney, éd. des Argonauliques, p. 12 ss.; G. Robert, Griech. Heldensage, p. 758 ss.; J. R. Bacon, The Voyage of Ihe Argonauts, p. 18 ss.
2. Entre autres G. Robert, op. cit., 35, 45, 760; Friedl;en- DER, Kriiische U nlersuchungen zur Geschichte der Heldensage : I Argonautensage {Rh. M., LXIX, 1914, pp. 299-329); K. Meuli, Odyssée und Argonaulika, Berlin, 1921; U. von Wilamowitz-Mœllendorff, Hellenistische Dichlung in der Zeit des Kallimachos, II, 236 sqq.; Griech. Tragœdien, III : Euripides, Medea; L. Séchan, La légende de Médée {RE G, XL, 1927, p. 234 ss.); J. R. Bacon, op. cit.
h2 LE VOYAGE DES ARGONAUTES
II — La Poésie
A) La poésie épique
La fable d'Argo est plus ancienne que les poèmes homériques, où elle est citée plusieurs fois, et elle occupe, dans V Odyssée, une place si importante que beaucoup d'érudits considèrent les chants X et XII comme inspirés par une épopée sur le voyage des Argonautes^
Chez Homère l'allusion la plus célèbre est contenue dans quelques vers de V Odyssée'. Comme Ulysse va quitter définitivement l'île de Circé, la magicienne l'avertit des périls^ qu'il rencontrera : après avoir échappé aux Sirènes, il aura le choix entre deux routes, l'une par Charybde et Scylla, l'autre par les redoutables Roches Planctes, que seul Jason, grâce à la protection d'Héra, franchit sur le navire « Argo connu de tous ». Ce texte, le plus ancien que nous ayons conservé sur le voyage des Argonautes, est d'une importance capitale. Il prouve l'antiquité de la légende et nous renseigne sur l'itinéraire des héros : à leur retour, ils passèrent au milieu des Planètes, roches situées dans la même région que Charybde, Scylla et les îles de Circé, des Sirènes et de Thrinakie, c'est-à-dire vers les côtes occidentales et méridionales de l'Itahe. L'influence d'Homère aboutit même à des résultats curieux : Circé distingue nettement la route de Jason à travers les Planètes et celle d'Ulysse par Charybde et Scylla : les imitateurs d'Homère, et Homère lui-même dans un autre passage considéré comme interpolé^ confondent les deux et font suivre à Jason l'itinéraire d'Ulysse en y ajoutant les Planètes.
1 p. Tannery, La géographie de VOdyssée [Ann. de la Fac. de Bordeaux, ISS7, pp. 24-35); K. Meuli, op. cii.; von Wilamowitz, Hell. D. V. BÉRARD, Les Phéniciens eî V Odyssée, l'« éd., 1 1,345, conteste l'authenticité des vers sur le voyage d'Argo, mais admet (I, 452) que la légende des Argonautes, comme celle d'Ulysse, est antérieure aux Hellènes.