REG. 1894, 46 ss
LA PROPONTIDE ET CYZIQUE
l'aspect d'une île rattachée artificiellement au continent. Le poète pouvait donc constater une contradiction entre le témoignage de Skylax ou d'un autre géographe de cette époque et la réalité de son temps. Ainsi s'expUquerait son embarras et l'emploi simultané des mots île et isthme.
Cette interprétation a été combattue par Kuge^ et Hasluck, qui, regardant Cyzique conmie une île, s'efforcent d'accorder leur théorie avec le texte d'Apollonios. D'après eux, la description du poète ne convient qu'à une île, et l'auteur des Argonautiques appelle isthme la langue de terre qui s'avance vers le continent et où plus tard fut construite une jetée. Cette interprétation serait confirmée par le scoliaste' qui déclare: (Toute terre qui s'avance vers la mer s'appelle isthme ». Le poète ajoute que la ville avait un double rivage parce que le détroit conduisant au port s'ouvrait à la fois vers l'est et vers l'ouest. D'après Hasluck, ces deux rivages se trouvaient au sud de l'île, au point le plus rapproché du continent, c'est-à-dire au promontoire que Strabon appelle Mêlas (aujourd'hui Saint-Siméon) ; les Argonautes auraient donc franchi le détroit entre l'île et la côte d'Asie Mineure. „
Cette théorie nous paraît inacceptable. D'abord elle fausse le sens des mots isthme et rivage; ensuite elle est en contradiction avec Strabon et ApoUonios. Nous n'avons aucune raison de ne pas prendre isthme dans son acception ordinaire, car le sens indiqué plus haut ne se retrouve pas ailleurs et n'est même pas confirmé par le reste de la scohe. Le commentateur parle en effet d'une île devenue presqu'île et rattachée au continent, puis des Dohons qui habitent la presqu'île et l'isthme. Dans une autre scolie relative au même passage*, le mot isthme est défini clairem'jnt : « (Jn appelle
1. W. RuGE, Beitraege zur Géographie von Kleinasien {Pelermanns Milleilungen, 1892, p. 225 ss.).
LE VOYAGE DES ARGONAUTES : L ALLER
isthme un lieu baigné par la mer de deux côtés..., détroit un lieu bordé par la terre de deux côtés ». L'opposition des termes isthme et détroit ne laisse aucun doute sur la pensée du scoliaste. Quant à l'expression double rivage, elle s'applique à un port ouvert de deux côtés. Cette situation d'un port à la partie la plus étroite d'un isthme est très fréquente dans l'antiquité : la ville des Phéaciens dans Homère et ApoUonios, Calpé, Sinope et bien d'autres encore étaient ainsi placées. Enfin le cap Mêlas dont parle Strabon n'est pas situé au sud de Cyzique, mais à l'ouest, puisqu'il était voisin d'Artaké et se trouvait à la sortie de Cyzique pour les navires qui se dirigeaient vers Priapos^
Le problème de la géographie de Cyzique nous semble résolu par une étude de Philippson- dont nous rappellerons les passages essentiels.
« L'ancienne île a la forme d'un triangle aux angles arrondis, un des angles est tourné vers le continent. C'est là que s'attache l'isthme sablonneux dont l'étendue est de 1800 mètres entre les deux golfes de Pérama et d'Artaki, et d'un kilomètre depuis le continent jusqu'à l'ancienne île. Des deux côtés la montagne s'avance immédiatement jusqu'aux récentes alluvions de l'isthme. Sur les premières hauteurs, du coté de l'île, se trouvent les ruines aujourd'hui complètement désertes de l'ancienne Cyzique, ville dont Strabon dit qu'elle doit être comparée aux premières de l'Asie pour la grandeur et la beauté et à cause de sju ex:celiente situation pour la guerre et la paix ».
Confirmant les indications d'ApoUonios, le voyageur allemand parle de « la chaîne de :aontagne qui descend du nord en pente douce'. De là s'étendent vers l'isthme des collines basses d'une quinzaine de mètres de hauteur, qu'occupait la partie inférieure de la ville. »