CAPITALES NATURELLES ET CAPITALES ARTIFICIELLES
Le premier développement des capitales naturelles s'explique de la même manière que celui de toutes les forces urbaines. Un groupement spontané se fait sur un point facile à défendre, ou sur un point commode pour les relations d'affaires et pour l'échange des produits: dans les deux cas, la naissance de la ville est déterminée parle site où elle s'élève. Un ou plusieurs avantages de site : voilà ce qui explique réclosion d'une ville commerciale ou d'une ville forte, ou d'une ville qui réunit les deux caractères, à l'exception de celles qui s'élèvent sur les frontières mêmes, car dans cellesci se retrouve l'écho des pensées politiques qui concourent à fonder les capitales. La ville spontanément formée s'élève le plus souvent à un croisement de routes naturelles, voies d'eau ou passages faciles en pays découvert et de faible relief. Mais
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ce n'est pas cette seule considération qui décide son élévation au rang de capitale : dans tout pays qui atteint et qui dépasse le minimum de densité politique, nombreuses sont les localités bien situées pour le commerce et pour les communications, et édifiées par les seules forces économiques, sans intervention de la force d'Etat. Ce qui fait la capitale, c'est la position d'une ville par rapport à l'ensemble du territoire de l'Etat et de la ligne des frontières. Un centre bien placé, à la fois pour le rayonnement de la volonté politique sur l'ensemble du pays et pour la pression d'attaque et de défense sur les frontières, et en particulier sur les frontières de tension, sera apte à devenir l'organe central de l'Etat. Ainsi la ville primitive, ville forte ou ville de commerce, est déterminée dans son emplacement par les avantages naturels du site où elle s'élève; lorsqu'elle devient capitale, c'est qu'aux avantages du site elle joint ceux de sa position générale sur la carte'. Du jour où le siège du gouvernement s'y établit, elle réunit en elle la puissance économique et la puissance politique ; sa destinée s'amplifie; son développement se fait selon le même rythme que celui de l'Etat ; elle traverse les mêmes crises et les mêmes phases de progrès et de décadence.
La destinée géographique et historique de la ville de Paris, qui est le type des capitales naturelles, nous servira à éclairer et à faire vivre ces définitions abstraites. La naissance de l'ancienne Lutèce est due aux avantages d'un site propre à la fois aux échanges, à la vie matérielle d'une agglomération nombreuse et à la défense contre l'ennemi. Dans la plaine parisienne, entre des îlots de coteaux qui ne barrent aucune route, se rencontrent trois rivières, la Seine, la Marne et l'Oise, assez lentes et assez régulières pour former à l'état naturel des voies d'eau déjà praticables : c'est à la corporation des Nantes de la Seine que remontent les plus vieux souvenirs de la vie économique de Paris-. Les
1. Cette distinction fondamentale du site et de la. position est déjà illustrée en France par un certain nombre de monographies urbaines. V. p. ex. R. Blanchard, Grenoble, étude de géographie urbaine, Paris, Colin, 191 1 ; P. Girardin, Fribourg et son site géographique, dans Bul. Soc. neuchàteloise de géogr., XX, 1909-1910, p. 117-118 et 2 -pl. ; G. Vallaux, Péronne [La vie urbaine, avril 1919, p. 77-95).
2. P. Vidal dh la Blache, Tableau de la géogr. de la France, p. 141-142, et surtout l'excellent volume de Marcel Poëte, L'enfance de Paris, Formation et croissance de la ville, des origines jusqu'au temps de Philippe-Auguste , Paris, A. Colin, 1908, p. 15 et suiv.
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terres avoisinantes sont fertiles et douces au labour, en général ; les coteaux calcaires donnent une bonne pierre à bâtir, aisée à travailler. Enfin la ville primitive, assise dans lile de la Cité, était facile à défendre à cause de son fossé d'eau et des vues étendues sur les deux rives. Voilà les principaux avantages du site parisien : ils ont déterminé sur ce point la naissance et l'extension d'une ville, de très bonne heure, dès que la vie urbaine apparut en Gaule, et certainement plus de dix siècles avant que Paris ne devint une capitale d'État permanente.
Dès le temps de la guerre des Gaules, en 52, Camulogène et Labiénus se heurtent à main armée sur le territoire des Parisii, dans la plaine de Grenelle. Sous l'Empire romain, Paris suit sans éclat sa destinée de ville de province gauloise : le centre politique de la Gaule, alors rattachée à l'Italie, se trouve naturellement ailleurs : c'est à Lyon que se fait la liaison de la Gaule avec le cœur de l'Empire. Cependant, il y a une heure fugitive où Lutèce prélude à sa future destinée de capitale. Lorsque, contre l'Empire déclinant, mais encore robuste, se dresse la barbarie germaine, un chef d'Etat et d'armée très intelligent, le César Julien, établit sa résidence à Lutèce, en 3S5, et en fait le centre de son gouvernement. Dès ce temps la ville déborde de l'île de la Cité sur les deux rives de la Seine.
Après Julien, Lutèce retombe au rang d'une ville de province. Pendant la période d'instabilité qui suit les invasions, elle est parfois une résidence royale ; mais elle n'est jamais une capitale. Sous les Francs mérovingiens, les capitales sont instables comme l'Etat lui-même : elles oscillent d'une villa royale à une autre. Clovis avait fixé sa résidence à Paris. Son royaume fut divisé entre ses quatre fils, qui eurent quatre capitales, Reims, Orléans, Paris et Soissons. Plus tard, en ^67, à la mort de Charibert, trois royaumes se forment, Burgondie, Neustrie et Ostrasie, mais Paris n'est la capitale d'aucun des trois ; il demeure indivis ; il est interdit à chacun des trois rois d'entrer à Paris sans la permission des deux autres. C'est une sorte d'indication de la suprématie de cette ville. Mais cette suprématie d'ordre moral, en quelque sorte, disparaît à l'avènement des Carolingiens, qui reportent vers le Nord, d'où les nouveaux maîtres étaient originaires, le centre de la vie politique. A l'époque des invasions normandes, Paris avait donc décliné comme toutes les villes ; il était réduit, au vm'= et au ix^ siècles, à l'île de la Cité qui avait été son berceau. Il gardait pourtant tous les avantages de son site qui se montrèrent d'une manière éclatante, en 885, lorsque les Normands l'assiégèrent en vain.
Au ix'= et au x^ siècles, l'Etat des ducs des Francs {Dux Fraiiconim) se forme lentement sur la Seine moyenne, et Paris devient une capitale féodale. Son histoire se lia depuis lors à celle de l'Etat français ; mais il y eut encore des oscillations nombreuses ; Paris ne fut pas dès le début
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une capitale incontestée, Le centre politique du pays,' sous les premiers Capétiens, se trouve aussi souvent à Laon, à Soissons et à Noyon qu'à Paris. Plus tard, les Valois préfèrent les villes de la Loire : de Charles VII à Henri 111, le centre politique de la monarchie oscille entre Bourges, Blois et Amboise. Au xvn'' siècle, lorsque les progrès de l'Etat français imposent absolument Paris comme capitale, les rois semblent n'y revenir qu'à contre-cœur : ils choisissent aux portes de la ville des résidences spéciales, d'abord Saint-Germain et Fontainebleau, puis Versailles, où la monarchie se fixe définitivement pour jeter son plus grand éclat et pour mourir.
Ce rapide coup d'œil historique montre combien le choix de Paris comme capitale est étranger à toute prédilection individuelle et à tout caprice de souverain. Loin que les rois aient montré à Paris une tendresse particulière, ils eurent toujours une tendance à le fuir. Mais ils furent ramenés dans cette ville ou dans ses environs immédiats par une nécessité impérieuse et plus forte que les fantaisies royales. Cette nécessité ne se dégagea pas d'abord ; elle demeura enveloppée pendant toute la période de formation où l'expansion de la France demeurait incertaine et où le pays ne pouvait compter même sur le lendemain. Paris s'imposa comme capitale, lorsqu'il fut avéré, après les guerres d'Italie, que pour un long avenir l'État français aurait à faire face au Nord-ouest et au Nordest contre les seuls périls assez grands pour menacer son existence. Depuis cette époque, la France a eu d'une manière continue une frontière maritime de tension au Nord-ouest et une frontière terrestre de tension au Nord-est. Paris, au centre de la France du Nord, réunit tous les avantages de position que recherche l'Etat pour une capitale destinée avant tout à maîtriser les tendances centrifuges et à surveiller les frontières menacées. Au croisement de routes naturelles qui avait déterminé son éclosion s'est joint un nœud complexe de routes de terre, de canaux, et plus tard de voies ferrées ; ces travaux d'Etat ont renforcé à la fois les avantages économiques et les avantages politiques de la position. Aucune ville ne saurait désormais lui disputer la suprématie ; Paris demeurera capitale tant qu'il y aura un Etat français organisé ^
L'exemple de Paris nous montre une formation de capitale naturelle où la position de la capitale oscille entre difFé-
I. Cette « possession d'état » de Paris comme capitale n'est vraiment avantageuse pour la France que si Paris se confine dans son rôle d'agent de cimentation et ne prétend pas absorber la vie de la nation entière. Un engorgement complet de la vie française dans la fourmilière parisienne déjà surpeuplée aurait les plus fâcheuses conséquences pour l'avenir du pays et par répercussion pour Paris lui-même. La France est dès maintenant l'Etat qui souffre le plus du développement excessif de sa capitale. Voy. même chap. et chap. x, in fine.
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rents points avant de se fixer. Cet exemple n'est pas le seul ; on retrouverait des cas semblables, plus ou moins nets, dans tous les Etats où la capitale s'est formée, comme l'État luimême, par une longue évolution historique. Car, si la géographie politique désigne une position en rapport avec la constitution de l'État et de ses frontières, elle ne désigne pas, pour l'organe central, un point précis. Elle désigne toute une région où peuvent se trouver plusieurs localités préexistantes et aptes à devenir le siège de la capitale. De plus, un État est une société en mouvement, dont l'orientation est mal fixée aux premiers âges de son histoire. Un État naissant est souvent comparable à un enfant dont les gestes et les efforts musculaires sont mal adaptés : tantôt brusques et violents, tantôt faibles et maladroits, ces gestes n'ont pas de but direct et précis, ou, quand ils en ont un, ils ne savent pas l'atteindre. Ainsi, l'effort d'organisation et de volonté qui aboutit à l'établissement de la capitale est sujet à se tromper souvent de route, même et surtout lorsque la capitale se superpose à une ville préexistante; des essais malheureux sont tentés, des écoles sont faites, avant que l'organe central de l'État trouve sa position définitive.
Moscou est vraiment la capitale naturelle de la Russie, car elle seule pourrait enrayer les tendances centrifuges si redoutables pour cette nation^ : mais Kief et Novgorod l'ont précédée. Kyoto a précédé Tokyo comme capitale du Japon ; Ispahan, Chiraz et Tauris ont été, avant Téhéran, les capitales successives de la Perse ; le centre de la Pologne a été à Cracovie et à Lublin avant de se fixer à Varsovie. On attribue souvent ces oscillations de capitale à des fantaisies dynastiques. Elles proviennent toujours, soit d'une destinée d'Etat lente à se fixer, soit d'une incertitude de développement qui ne permet pas aux chefs d'État de discerner la position maîtresse de leur territoire, celle où il leur convient de s'établir pour
I. Les événements écoulés depuis la révolution de 1917 prouvent bien la faiblesse du pouvoir de rayonnement et d'attraction de Petrograd : la Finlande, qui arrive à la banlieue de la capitale, TEsthonie qui borde les rives Sud de son golfe, se sont toutes deux détachées de la Russie.
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rendre la société politique cohérente, homogène et capable d'action vigoureuse.
Les capitales naturelles croissent assez régulièrement en population et en richesse à mesure que se complète Tunification intérieure des États, et à mesure que les progrès des voies de communication rendent plus faciles et plus rapides les actions et les réactions de la volonté politique sur un vaste territoire. Le rapport de peuplement entre TEtat et la capitale donne une proportion plus élevée pour la capitale naturelle que pCTur la capitale artificielle. A quelques exceptions près, les plus grosses villes du monde, celles où Tunité de peuplement est le million, sont des capitales naturelles : Londres, Paris, Berlin, Vienne, peut-être Pékin, et même les villes-champignons qui s'appellent Rio-de-Janeiro et Buenos- Aires. Nous insisterons un peu plus loin sur ce phénomène (§5). Si nous comparons les capitales artificielles, sorties tout d'un coup du sol, aux capitales naturelles lentement évoluées, nous discernons que dans la capitale artificielle Tindice géographique d'origine est différent : il est plus simple.
Tandis que la situation géographique de la capitale naturelle résulte des avantages totalisés donnés par le site et par la position^ celle de la capitale artificielle résulte des avantages donnés par la position seulement. Loin de s'adapter à une formation urbaine antérieure, le fondateur de la capitale artificielle évite tous les sites déjà occupés ; comme ces sites sont généralement les plus favorables, la capitale artificielle semble souvent faire violence à la nature. Produit direct des nécessités politiques, elle entasse les hommes, en grand nombre, dans des localités qui n'ont en elles-mêmes aucune de ces forces d'attraction d'où sortent d'ordinaire les agglomérations urbaines. La capitale naturelle naît sur le terrain ; la capitale artificielle naît sur la carte : elle est ensuite transportée sur le terrain à coups de volonté, d'efforts et de millions.
Petrograd donne un exemple complet de capitale artificielle, comme Paris en donne un de capitale naturelle. La fondation de Petrograd
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annonce et accompagne un changement complet d'orientation dans la politique de l'Empire russe. Jusqu'en 1700 ce vaste Etat demeurait à peu près exclusivement continental et oriental ; il était coupé à la fois de l'Europe et de la mer ; dans ses phases d'expansion, il avait progressé surtout à l'Est, vers les solitudes sibériennes. Pour cette politique, Moscou était la capitale nécessaire et suffisante. D'une main vigoureuse, Pierre le Grand retourne l'Empire russe vers l'Ouest : il lui montre la mer libre, la navigation, les mœurs et l'organisation de l'Europe, tout en rattachant la nouvelle Russie à l'ancienne par les ambitions réveillées sur Byzance. Pour ce nouvel avenir, Pierre veut une capitale maritime. La mer Noire étant fermée par les détroits turcs, le fond du golfe de Finlande était le point des côtes d'Europe le plus rapproché des principaux centres de peuplement de la Russie. Ces côtes désertes, marécageuses et souvent inondées par les crues de la Neva, s'appelaient l'Ingrie ; elles étaient suédoises. Le tsar s'en empare ; à peine en est-il maître que. bravant les retours offensifs des Suédois, il fonde sa capitale nouvelle sur un plan qu'il avait dessiné lui-même, dans un lieu qui semblait fait, non pour les demeures des hommes, mais, comme dit Voltaire dans son Charles XII, pour servir de repaire à des loups et à des ours. A coups d'oukases, de corvées et de travaux forcés, Pierre arrive à ses fins. « La nature fut forcée partout. » Les marécages sont comblés ; la Neva est endiguée ; les travailleurs arrivent par centaines de mille, les matériaux arrivent par tonnes. Les hommes périssent par milliers ; la Neva détruit les travaux et inonde la Nesvki. Rien n'y fait. Pétersbourg devient le centre politique de la nouvelle Russie : le site était ingrat et hostile, mais la position était merveilleuse ; cela suffisait ^
Madrid, comme Petrograd, est une capitale artificielle élevée au mépris de toute considération de site. Ici, ce sont les sierras brûlées, les terres infertiles et les fossés sans eau de la Castille ; aujourd'hui encore, la banlieue de la capitale espagnole conserve un caractère désertique. La pensée politique qui a présidé à la fondation de Madrid diffère sensiblement de celle que nous avons vue à Petrograd ; mais elle n'est pas moins claire. A Petrograd, les tsars russes ouvraient à leur empire les routes d'expansion vers la mer et vers l'Europe. A Madrid, qui est à peu près au centre géométrique de la péninsule, les rois espagnols voulaient conjurer les tendances centrifuges si puissantes dans l'Espagne du xvi"^ siècle, et assez tenaces pour survivre même de nos jours. De Madrid, ils surveillaient à égale distance la Galice et Murcie, l'Andalousie et la
I. Le gouvernement de Lénine, après que la Finlande et l'Esthonie se sont définitivement constituées indépendantes, a forcément ramené le centre de la Russie à Moscou, et Petrograd est en pleine décadence. Cette ville qui, en 1916, comptait trois millions d'habitants, ne comptait plus, en septembre 1920 (daprès le journal officiel de la commune de Petrograd, la Krassnaïa Ga^eta), qviQ 706.000 personnes(296. 000 hommes et 410.000 femmes).
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Catalogne. Ils ont redouté à tel point les effets du particularisme espagnol, qu'ayant sous la main une ville toute bâtie avec le même avantage de position que Madrid, ils ont refusé de la choisir, après quelque hésitation : c'est Tolède. Pourtant Tolède, bien placée pour le travail de centralisation de l'Espagne, possédait en outre quelques avantages de site ^ qui manquent tout à fait à Madrid. Cela n'empêcha pas Philippe II de rejeter Tolède.
En Europe, la capitale artificielle demeure à Tétat d'exception. Il n'en est pas de même pour de nombreux Etats sortis ou sur le point de sortir de la phase coloniale, en Amérique, en Afrique et en Australie. Un grand nombre de ces Etats nouveaux s'organisent selon des principes différents de ceux qui ont prévalu en Europe. La tendance à la centralisation y existe ; elle ne peut pas ne pas exister; mais elle est réduite au minimum, c'est-à-dire aux buts essentiels de protection et de sécurité contre l'étranger qui font la raison d'être fondamentale de la société politique. Pour tous les services publics qui ne se rattachent pas à ces buts, et que notre centralisation croissante nous a habitués à confier à une volonté directrice unique, les sociétés politiques coloniales, souvent organisées en fédérations, laissent une large autonomie aux Etats qui les composent'. Dans ces conditions, la capitale artificielle devient une nécessité : elle est une garantie essentielle d'indépendance pour chacun des Etats confédérés. Si la capitale était établie dans une des villes préexistantes, elle donnerait à l'Etat où elle se trouverait une prépondérance excessive. Etablie, au contraire, sur un point désert, dans un territoire souvent distrait spécialement du reste de la confédération, elle -n'a de racines dans aucun des Etats confédérés et rnaintient l'équilibre entre tous. Ainsi s'explique t'effort contemporain de nombreuses fédérations d'Amérique, d'Afrique et d'Australie pour construire des capitales nouvelles, sans
1. Le plus notable de ces avantages était à Tolède le voisinage d"un fleuve (le Tage). Encaissé entre les berges à pic et peu abondant, le Tage ne constitue pas une voie de communication naturelle. Mais au moins peut-il fertiliser les campagnes voisines, car il roule de l'eau presque toujours, tandis que le Mançanarès de Madrid n'en a jamais.
2. Voir chap. x pour le développement de l'esprit fédératif et des fédérations.
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passé historique et sans puissance économique, loin des grandes villes où s'entassent les hommes et les richesses.
Les États-Unis d'Amérique sont la première société qui ait appliqué le système fédératif moderne : chez eux, il date déjà de plus d'un siècle. Un des premiers succès de leurs fondateurs a été la fondation d'une capitale. Ils n'auraient eu que l'embarras du choix entre les villes existantes, si la nouvelle République s'était constituée en bloc unitaire comme les grands Etats d'Europe. Les treize colonies affranchies en 1783 ne manquaient pas de villes actives et vivantes ^ Mais, dès le début, il fut entendu qu'on ne s'arrêterait à aucune d'entre elles, afin de sauvegarder la parité des droits et de la puissance entre les Etats de la Confédération. Alors eut lieu, en 1790, la première expérience de la fondation d'une capitale fédérale, plusieurs fois répétée depuis à l'imitation des Etats-Unis. Le Congrès choisit, sur les bords du Potomac, non loin de la mer et à peu près au centre des Etats-Unis de cette^ époque, un petit district détaché du territoire de la Virginie et du Maryland. Ce fut le district de Columbia, où l'on construisit les édifices et les rues en damier de Fédéral City, comme on l'appelait alors, qui reçut quelques années plus tard le nom de Washington. Les habitants de Columbia furent privés de tout droit politique, ce qui montre bien la pensée maîtresse du Congrès : assurer l'autonomie et l'égalité des Etats-Unis, et empêcher la capitale d'acquérir la puissance exagérée qui, dès cette époque, était sensible dans plusieurs Etats de la vieille Europe et en particulier en France. A Washington s'édifia d'abord la ville politique ; la ville économique s'y est ensuite superposée, mais ses progrès ont été et sont toujours lents : ils sont enrayés par la prodigieuse croissance des villes voisines et en particulier de New-York. Washington a donc répondu aux espérances de ses fondateurs. C'est une capitale qui commande et qui dirige ; mais elle n'écrase pas.
Dans une capitale comme Washington, l'élément géographique est dominé, comme nous l'avons indiqué, par la nécessité de contenir les tendances centrifuges, plus dangereuses pour un Etat fédératif que pour un Etat unitaire : les fondateurs cherchent en conséquence une position centrale. On vérifie aisément cette règle pour toutes les capitales fédérales fondées ou projetées depuis un siècle, en prenant garde que
I. Les principales étaient Boston, Philadelphie et New- York ; mais celle-ci demeura occupée par les Anglais jusqu'à la fin de la guerre de l'Indépendance. Voir plus haut, p. 367.
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la position centrale cherchée n'est point le centre géométrique de tout le territoire qui compose TEtat, mais le centre des grandes masses de peuplement, ce qui ressort non sur une carte ordinaire, mais sur une carte des densités de population. Car les grands Etats coloniaux sont composés en partie d'immenses espaces déserts où ils projettent en longues lignes leurs frontières ébauchées. Une capitale placée au centre géométrique du territoire serait souvent fort loin des masses humaines nombreuses et sédentaires qui constituent vraiment l'Etat. Rien ne serait plus ridicule que l'idée d'une capitale de ce genre en Australie, par exemple. Mais, si l'on conçoit comme il convient le centralisme de la capitale, c'est-à-dire si on l'interprète comme le point central des régions les plus actives, les plus peuplées et les plus riches, on voit que les capitales artificielles existantes, ou celles qui existeront sous peu, répondent toutes à cette définition dans les confédérations formées d'anciennes colonies.
Le Dominion du Canada s'est conformé à ces principes en établissant à Ottawa sa capitale fédérale. Lorsque le Brésil songe à quitter Rio pour les plateaux de Minas Geraes, lorsque la Fédération de l'Afrique australe projette une capitale nouvelle entre le Veldt et la mer, l'un et l'autre suivent la même règle. L'Angleterre, qui organise et qui traite le vieil empire de l'Inde comme une fédération coloniale, a transféré la capitale de Calcutta à Delhi, plutôt à cause de la position centrale de cette ville dans les masses de peuplement que par égard pour les souvenirs historiques qu'elle rappelle. La nouvelle Delhi est une capitale artificielle superposée à l'antique capitale naturelle de l'empire mogoP.
La République fédérale dAustralie se trouve aussi, pour ses débuts, en face du problème de la capitale. Elle le résout de la même manière que les Etats-Unis d'Amérique. Le gouvernement fédéral a eu jusqu'ici son siège à Melbourne, comme celui des Etats-Unis a été d'abord établi
I. Pour comprendre comment Delhi était une capitale naturelle, dont la position était indiquée d'avance, pour les empereurs mogols de Bàber à Aureng-Zeb, il faut se rappeler d'où venaient vers l'Inde les envahisseurs mogols. Une domination étrangère cherche toujours à conserver, en quelque sorte, ses racines, en maintenant solidement ses communications avec la route d'invasion par où elle est venue. Les Mogols s'installèrent à Delhi, à portée de la voie d'invasion du Nord-ouest, pour la même raison qui fit que les Mandchous s'installèrent à Pékin, et que l'Autriche, dans l'Italie du Nord, fortifia solidement le célèbre quadrilatère de Peschiera-Mantoue-Vérone-Legnago.
MARITIMES ET PÉNÉMARITIMES
à Philadelphie. Mais Melbourne n'est qu'une capitale provisoire : la capitale définitive sera établie dans le territoire de Yass, Nouvelle-Galles du Sud. « Afin d'éviter le ressentiment et la colère des autres Etats, la Nouvelle-Galles a cédé un morceau de territoire que Ton désaffecte, en quelque sorte, en le rendant indépendant, comme l'enclave où se trouve Washington. Yass, en tant que ville, n'existe pas. C'est un endroit fort pittoresque, mais, de là, on ne va nulle part : il n'y a que le paysage... Le seul avantage de la création de cette cité fédérale sera de mettre un frein aux jalousies entre États et d'aider au développement de l'esprit national. »^ Le nom de la nouvelle capitale est Canberra.
Observons la position de Canberra. Cette localité est située entre le Lachlan et le Murrumbidgee, au Sud-est de la Nouvelle-Galles, sur le chemin de fer de Sydney à Melbourne, dans la partie la plus peuplée de la colonie et à une distance relativement faible des frontières de Victoria, l'Etat où la densité du peuplement australien atteint son maximum. La position de Canberra confirme une fois de plus la règle du centralisme des capitales fédérales artificielles par rapport aux masses principales du peuplement.