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L'ORGANE CENTRAL

politiques, même lorsqu'elles appartiennent au système fédératif, sont gravement atteintes dans leurs chances de durée lorsqu'elles perdent leur capitale. Caria capitale, même si elle est uniquement Toeuvre de la pensée et de la volonté politiques, représente une construction que le temps seul peut cimenter. Spontanée ou artificielle, la capitale ne s'improvise pas au milieu des crises \ Tantôt elle naît et progresse lentement avec TEtat lui-même, tantôt elle éclôt sur le tard, comme une sorte de couronnement de l'édifice. Paris, Londres et Berlin sont des exemples du premier cas ; Petrograd et Madrid sont des exemples du second. Dans tous les cas, et malgré les apparences contraires, la naissance et l'évolution de la capitale se développent selon un rythme moins simple que la naissance et l'évolution des frontières. Celles-ci sont exclusivement une œuvre d'Etat, soumise aux lois du déterminisme politique. La capitale, au contraire, a un caractère mixte. Lorsqu'elle existe, comme ville, avant d'être promue au rang des capitales d'Etat, elle a sa raison d'être et ses voies de développement autonomes comme marché, comme nœud de routes et comme centre industriel. Lorsque l'Etat la crée de toutes pièces, à la ville officielle se superpose très rapidement une ville de commerce, d'industrie et d'aflfaires. En d'autres termes, les forces politiques et les forces économiques se mêlent si intimement dans le développement des capitales, qu'il est à peu près impossible de les étudier tout à fait à part. Cette interpénétration est un fait très général. Même lorsque la capitale se compose uniquement, à l'origine, d'une résidence de chef d'Etat, elle ne tarde pas à devenir une ville où se vérifient les règles ordinaires du développement urbain. En 1682, \'ersailles n'était qu'un château peuplé

I. La guerre de rindépendance américaine mit bien nettement ce fait en lumière. Les insurgents furent incapables de constituer un centre politique fixe : leur centre oscilla de Boston à Philadelphie. Ce n'est que longtemps après la guerre, lorsque la Contédération commença à vivre d'une vie normale, que fut déterminé l'emplacement de Fedei\il-City, devenue plus tard Washington. La nouvelle cité se développa très lentement. V. tableau de Washington à ses débuts dans L.\ Rochefoucauld-Liancourt, Voyage dans les Etats- Unis d'Ame'rique, fait en 1795, 179(5 et 1797, 8 tomes en 4 vol. in-S», Paris, Dupont, an VIL

L'ÉTAT ET LA CAPITALE

par la domesticité royale. En 1789, quand elle cessa d'être capitale, Versailles était devenue une grande ville peuplée de soixante-dix mille habitants, très gros chiffre à cette époque ; malgré la proximité de Paris, tous les éléments de la vie urbaine s'y accumulaient ^

Ainsi, toutes les capitales sont ou deviennent des villes, et des villes comme les autres, en dehors de leurs rôles particuliers comme centres des Etats. Cependant, la naissance et révolution de ces villes méritent une étude spéciale. La pensée politique qui les choisit, déjà existantes, ou qui les crée de toutes pièces sur un emplacement désert, se détermine par des considérations et par des besoins où Félément géographique tient toujours une place prépondérante. Cette pensée peut être celle d'un chef unique; elle peut appartenir à une longue suite de chefs. Elle peut éclater d'un coup, comme une illumination soudaine ; elle peut se dégager petit à petit au cours d'une longue histoire. Dans tous les cas, la ville d'Etat détermine en partie les destinées de la ville de commerce qui se superpose à elle, ou à laquelle elle se superpose. Mais le développement ne se fait pas de la môme manière, selon que l'une ou l'autre de ces villes est la première dans Tordre historique. Et les caractères géographiques eux-mêmes, auxquels la ville doit son élection comme capitale, ne sont pas les mêmes dans l'un et dans l'autre cas. Si Paris et Petrograd sont toutes deux des capitales, rien de plus différent que leurs destinées aux yeux de l'historien; rien de plus différent que leurs raisons d'être aux yeux du géographe.

Lorsque l'organe central de l'Etat s'établit dans une ville préexistante, où la formation urbaine a été spontanément déterminée par des croisements de routes naturelles, estuaires, vallées ou plateaux d'accès facile, et par l'afflux de vie économique qui en est la conséquence, les éléments géographiques de la capitale sont très complexes et semblent parfois se contrarier : la formation historique de la ville d'Etat est lente;

I. Myriem Foncin, Versailles, étude de géographie historique [Afin, de Géogr., XXVIII, 15. sept. 1919, p. 32i-^ii).

NATURELLES ET ARTIFICIELLES

elle est traversée d'oscillations et de soubresauts; mais cette construction lente semble plus solide, son avenir est mieux assuré. C'est une capitale naturelle : si elle peut déchoir dans l'avenir, elle ne court guère de risques d'être entièrement découronnée.

Lorsque la capitale est créée de toutes pièces sur un emplacement où n'existait aucune formation urbaine, on discerne bien les mobiles déterminants du fondateur. Si celui-ci a réussi à faire œuvre durable dans son organisation d'Etat, sa capitale dure aussi.; la destinée de cette ville suit les destinées de l'Etat qu'elle couronne ; son développement et celui de la ville de commerce qui se superpose à elle ont une allure assez simple et uniforme. Mais elle paraît toujours moins solide et souvent moins vivante que la capitale d'Etat superposée à une ancienne ville de commerce. La capitale fondée d'un seul jet est une capitale artificielle: il y a des exemples de villes de cette espèce qui ont péri tout entières; tel fut le sort de Ninive, de Tigranocerte et de Karakoroum.

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