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LES LUTTES DE MASSES ; LEURS CONSÉQUENCES POLITIQUES ET MENTALES

Des I 660 millions d'êtres humains environ, qui, au début de l'année 191 5 peuplaient la terre, il y en avait déjà pour le moins i sur 100 qui se battaient ou qui étaient sous les armes prêts à se battre. Un centième de l'humanité vivante, dès alors, dès les commencements de la grande guerre, travaillait, s'acharnait à s'entre-détruire. Gela ne s'était encore jamais vu dans l'histoire \ L'Europe, la terre privilégiée de

Armée active Nombre approximatif

au commencement des hommes sous les

de 1914. armes au début de 19 15.

Russie 1 200 000 5 000 000

France 760 000 3 5oo 000

Grande-Bretagne 140 000 160000

Belgique . 47 600 1 60 000

Serbie 3o 000 25o 000

Monténégro 3o 000 3o 000

Japon 25o 000 100 000

Allemagne 860 000 4 5oo 000

Autriche-Hongrie 339 5oo 3 000 000

Turquie 3oo 000 3oo 000

Total 17000000

environ de combattants.

Ce total de i'/ millions d'hommes sous les armes diffère sensiblement d'autres évaluations publiées ; Y Almanach Hacliette, pour 1915, arrivait, p. 2, à un total manifestement exagéré de près de 22 millions. Nous avons eu au contraire la satisfaction de trouver notre exacte évaluation de 17 millions dans le « Message de Noël ». de 1914, du Chancelier de l'Echiquier d'alors, Lloyd George, reproduit par le Methodist Times.

Dans un livre excellent que nous aurons l'occasion de citer encore, Joseph Bédier,

LA GUERRE SUR TERRE

Tart et de la douceur de vivre, de la science et du rêve, l'Europe entière, et celle des nations qui luttaient comme celle des Etats neutres, était sous les armes.

La guerre alla se généralisant; la Bulgarie prit fait et cause pour les Empires centraux; Tltalie, la Roumanie, puis la Grèce adhérèrent à la cause des Alliés.

Enfin les Etats-Unis de l'Amérique du Nord apportèrent en 191 7 à nos armées associées le concours décisif de leur puissance morale, financière, industrielle et militaire ^

Au terme de la guerre, Louis Marin a évalué dans un rapport officiel à 8410000 hommes le nombre des hommes qui ont été mobilisés dans la seule France, soit plus d'un cinquième de la population totale. Ce total des soldats français atteint à peu près le total de la population entière de la Suisse, du Danemark et de la Norvège réunis (3 765 000 -f 2757000 H- 2357000 = 8879000 habitants).

De cette immense armée française, plus grande à elle seule que des peuples entiers, i 122400 ont été tués et 260600 sont disparus: donc i 383 000 hommes décédés, et 1400000 avec les morts et disparus de Tarmée navale".

L'Effort Français, Paris, [191S], on considère que les forces allemandes sont passées de I 312 bataillons au !«■■ septembre 1914 à 2 316 bataillons au i" juillet 1917, et que dans Tensemble de toute la guerre « TAUemagne pouvait appeler et qu'en fait elle a appelé 14000000 d'hommes » (p. 2'y8).

1. D'après J. Bédier {otiv. cité. p. 153) : « Au 26 octobre ic)i8, peu de jours avant l'armistice, l'armée américaine en ligne se composera des effectifs que voici : combattants, 1 556562 ; services américains. 44O 544 hommes ; services français, 22 063 hommes ; services anglais, 9 651 hommes ; total, i 834831 hommes. »

2. Dans un projet de résolution déposé fin novembre 1920 sur le bureau de la Chambre des Députés, le même Louis Matjin évalue ainsi à 16,44 p. 100 de l'effectif mobilisé la proportion des pertes françaises définitives (sans parler bien entendu des mutilés, des aveugles, des fous, de tous les survivants blessés de la guerre) ! Voici les chiffres donnés dans le même rapport sur les pertes définitives subies jusqu'au 11 novembre 1918 par les autres armées des Alliés :

Belgique, 44 000 :

États-Unis, 114 000 ;

Grande-Bretagne, 869 000 (682,000 du Royaume-Uni et 1S7 000 des Dominions ou indigènes) ;

Grèce, 12 000 ;

Italie, 404 000 :

Russie, I 290 000 (chiffre douteux et à la date d'octobre 11117) ;

Serbie, 297 000 :

Roumanie (le chiffre douteux de 400 000 comprend les prisonniers vivants) ;

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Des cimetières et des sillons funéraires portons nos regards sur les champs de bataille.

Tantôt les masses adverses se refoulent et se foulent. Comme s'il s'agissait des « figures » d'une danse gigantesque et tragique pour laquelle certes on serait en droit de revendiquer le titre macabre d'Holbein « la Danse de la Mort », les armées russes s'avancent d"abord jusqu'aux lacs de Mazurie, jusqu'au front Soldau-AUenstein, puis elles reculent jusqu'au delà de Suwalki et sur la ligne de la Bobra, puis sur celle du Niémen, puis sur celle de la Duna. Plus au Sud, elles ont gravi les Beskides et les Carpathes jusqu'aux cols de Dukla et d'Ujzock, puis elles se sont retirées sur le San et sur le Dniester, elles ont abandonné Przemysl et Lwow (Lemberg) : elles ont même été contraintes de céder à l'envahisseur le fameux triangle regardé jadis comme imprenable : Ivangorod et Novo-Georgiewsk (en amont et en aval de Varsovie sur la Vistule) et Brest-Litovsk (sur le Bug), mais c'est pour s'adosser aux marais du Pripet et aux grandes forêts de pins et de bouleaux, d'où la force non encore épuisée de la Russie, mieux outillée et retrempée, pourra reprendre sa marche en juin 1 9 1 6 : c'est d'abord le mouvement offensif de Kalédine (prise de Loutsk, 8 juin) et c'est surtout celui de Broussilof (prise de Stanislau, 10 août) qui contribuent à dégager les Anglo- Français et les Italiens aux prises avec les armées austroallemandes sur le front occidental, et qui aboutissent à ce résultat de masse d'enlever à l'ennemi 420 000 prisonniers.

Les Russes semblent par excellence faits pour soutenir et incarner ces barrages de masses. Ils cèdent, mais ne sont point enfoncés. Ils sont repoussés, sous la pression de l'adversaire : mais comme un corps élastique sous l'action du doigt, ils gardent toute leur élasticité ; dès que la pres-

Pour les pertes des armées ennemies, Marin donne les chiffres suivants communiqués par le ministère de la guerre :

Allemands, i 673 6c)6 tués et 373 700 disparus considérés comme morts, soit au total 2 04g 396 ;

Austro-Hongrois, 687 534 morts et 835 283 disparus, soit au total i 542 817 ;

Bulgares, ici 224 tués ou disparus ;

Turcs, 323 000 morts, le nombre des disparus n'étant pas connu.

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sion cesse, ils reprennent l'espace qu'ils avaient perdu. Ils semblent perdre du terrain, et ils sont toujours là, ou du moins toujours ils reviennent. Comme le disait en parlant de la guerre de Mantchourie un très fin diplomate japonais, l'ambassadeur (plus tard ministre) Motono : « Nous avons fait la paix avec les Russes, car nous avions beau les battre, les refouler, rien n'était jamais acquis, ils revenaient toujours... » Aussi a-t-il fallu que ce fût cette sorte de solidarité vitale elle-même qui fût dissoute par un travail de désagrégation révolutionnaire dont les causes majeures seront examinées plus loin, pour que les multitudes Russes fussent pour ainsi dire soustraites à l'échiquier de la guerre.

Tantôt, au contraire, les deux masses des armées ennemies sont affrontées, et comme deux lutteurs qui s'équivalent, elles se maintiennent l'une l'autre dans une apparente immobilité. En réalité les deux lutteurs luttent; ils se mesurent, ils se « travaillent » et le jeu à peine perceptible mais puissant des muscles prépare pour Tun la victoire et pour Fautre la défaite.

C'est de la sorte qu'il fallait interpréter, dès novembre et décembre 1914, avec toute leur signification indicatrice, des séries de faits qui étaient par leurs dimensions petits, voire minuscules, mais dont l'ensemble était déjà un symbole de résistance victorieuse. Le rapport officiel français sur les principaux faits de guerre du 27 novembre au 5 décembre 19 14 relatait en ces termes la prise de la modeste « Maison du Passeur » :

L'opération dont ce brillant fait d'armes est un épisode est une des plus pénibles qu'aient accomplies nos troupes.

Il s'agissait en effet de déblayer de la rive gauche de l' Yser des Allemands qui avaient réussi à s'y installer sur une longueur de i 800 mètres. La difficulté venait de ce que le canal est bordé par un marais infranchissable, si bien que l'attaque ne peut progresser qu'en longeant la berge et sur un front très étroit. Ln outre, la rive droite où l'ennemi est installé à moins de 150 mètres, domine la rive gauche ainsi tenue sous le feu des mitrailleuses.

L'assaut de la Maison du Passeur a été donné par un détachement de 100 volontaires des bataillons d'Afrique.

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Nos soldats se sont battus dans l'eau jusqu'à mi-jambes et sous une pluie violente. Les Allemands ont fait preuve du plus grand courage ; on a dû tuer i officier et i=) hommes qui refusaient de se rendre.

Dans laMaison même du Passeur, solidement organisée en fortin, on a trouvé ^3 cadavres dont 2 officiers, écrasés par nos obus de 220, morts sur place, à côté des débris de leurs projecteurs et de leurs mitrailleuses.

Ces faits locaux et infimes n'acquièrent une décisive portée que parce qu'ils sont, à rextrême front, sur le devant de la scène, les gestes de masses humaines accumulées en arrière, jusqu'aux extrémités du théâtre immense sur lequel se joue la plus réaliste des tragédies.

Quelques jours plus tard, ce fut pareillement, dans cette même Flandre belge, une lutte héroïque pour la conquête de la misérable bicoque dénommée le cabaret Korteker, située à mi-chemin sur la route de Langemark à Bixschoote. A fortiori, dans la terrible bataille au Nord d'Arras (mai et juin 191 5) la grosse agglomération de bâtiments ruinés de plus de 200 mètres de long qui constituait la sucrerie de Souchez et les trois maisons démolies du Moulin Malon furent le théâtre et Tenjeu de formidables combats dont lépilogue fut à la gloire de nos soldats (3i mai et i" juin).

Les villages sont âprement disputés comme l'étaient jadis les provinces et les empires : telle fut l'histoire de ce petit village d'Alsace, Steinbach, dont nos troupes furent maîtresses le 4 janvier 191 5 après des combats de six jours qui avaient commencé le 3o décembre 19 14. Telle fut encore la prise de Vauquois dont on a publié un récit magnifique. Conquêtes lentes et ardentes, maison par maison : guerres de rues et guerres de caves...

Encore une fois, ces efforts énormes sont en rapport avec tous les mouvements multipliés à l'arrière et qui en sont la condition.

Pour la série des combats qui ont été livrés au Nord d'Arras en mai 191 5 autour de TEperon de Notre-Dame de Lorette, nous saurons seulement plus tard ce qu'il a fallu de

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part et d'autre masser de régiments, de batteries et de munitions'. A qui parcourait alors la zone du front français en arrière d'Arras, tout montrait la puissance de l'effort méthodique qui était accompli ; les locomotives haletaient, traînant les longs trains d approvisionnement ; les automobiles avaient fait leur « plein » de chargement... Partout rénormité des poids transportés, les mouvements des unités en marche révélaient, dans les ensembles comme dans le détail, les dimensions de cette lutte sans précédent.

La bataille de A'erdun de 1916 demeure par excellence un spécimen achevé de luttes de masses. On peut dire que tous les régiments de Tarmée française sont passés successivement par Verdun ; le miracle de cette résistance opiniâtre a été accompli, sous Timpulsion directrice et décisive de Pétain, par tous les fils de France se remplaçant successivement pour tenir tête à Tarmée du Kronprinz.

En attendant Tissue de l'emprise, deux séries ininterrompues d'armées juxtaposées se sont enfouies dans des tranchées, et le front de part et d'autre a été constitué par des lignes de fossés emplis d 'hommes. Les forteresses ont été négligées ou ont cédé. Les formidables accumulations de maçonneries et de blocs cimentés, construites par avance et dès lors aisées à repérer, valaient moins que ces chambres souterraines et ces boyaux qui étaient édifiés, tracés ou creusés au jour le jour. De véritables cités neuves en contrebas s'enfonçaient dans le sol : tel ce Labyrinthe qui flanquait la route d'Arras

I. Un écrivain au cœur vaillant et qui unit d'illustres noms, Pasteur Vallery-Radot, écrit en une page de Pour la Terre de France par la. douleur et la mort (La Colline de Lorette, 1914-1915) (Paris, 1919) : « Les Allemands ont réussi à pénétrer cette nuit dans une de nos sapes. Quelques heures après ils en étaient chassés. Vingt mètres cependant leur restent : l'ordre est venu de les reprendre à tout prix. Et pour ces vingt mètres la lutte est terrible. Déjà trente hommes du bataillon ont été tugs ; plus de cent blessés ont passé devant nous... La lutte continue. Ces vingt mètres, /7/<zii/ les reprendre. — Signification sublime qu'acquiert le sol dans cette guerre... D'autres blessés ont passé. Les vingt mètres sont repris. Et demain le communiqué dira : « En avant du chemin creux d'Angres à « Ablain, l'ennemi a pris pied dans une de nos sapes et est parvenu à s'y maintenir sur « vingt mètres. Une contre-attaque l'en a délogé ». Ceux qui liront ces lignes ne se douteront pas de l'énergie qu'il a fallu pour reconquérir ces quelques mètres de terrain. Ils ne se représenteront pas la longue file de blessés, — corps sanglants, crânes brisés, membres broyés, — qui descendit, le long des boyaux, du chemin creux d'Ablain jusqu'au village d'Aix-Noulette. Ils ne verront pas les morts qui couvrent ces vingt mètres ».

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à Bétliune près de l'éperon de Notre-Dame de Lorette. Liège, Namur, Anvers, Maubeuge ont été obligées de se rendre, tandis que Nancy, protégé par un mur vivant et par Castelnau, est resté inviolé. Tout est devenu paradoxe parce qu'il ne s'agissait plus d'armées isolées, mais de bandes continues de forces humaines qui devaient ceindre le pays et étreindre l'adversaire.

* Nous avons assisté à une sorte de révolution dans Fart de la défense et de la fortification. Demain, les Etats, négligeant Teffort trop coûteux et trop dispersé de l'établissement de places fortes, s'envelopperont peut-être de systèmes de tranchées et dessineront ainsi sur le sol et dans le sol, à quelques centaines de mètres de leur frontière théorique, leur vraie frontière de défense. Multitude de petits ouvrages incessamment renouvelables et multipliables, servis par les foules ordonnées des armées actuelles, telle sera sans doute la formule qui prévaudra dans le tout proche avenir. Le château-fort de jadis, ou la vieille cité telle que la Cité de Carcassonne, avec ses enceintes de murailles de fossés et de lices, se sera pour ainsi dire dilatée jusqu'à devenir l'Etat forteresse.

Rien dès lors ne peut suppléer au nombre par trop défaillant, pas même l'héroïsme surhumain d'un roi dont Tâme et le cœur demeurent invaincus, ni celui d'une armée qui a sauvé l'existence et l'honneur de la Belgique, en se sacrifiant. Toute l'histoire et toute la guerre ont pris une allure et des formes multitudinaires.

Le nombre à coup sûr n'est pas tout. La puissance d'une collectivité humaine n'est pas mesurée par le nombre seul. Le nombre doit être multiplié par la résultante de ces facteurs de cohésion qui sont les affinités collectives et le dévouement passionné à un certain idéal de droit, de justice, de liberté.

Il n'importe : la guerre actuelle a mis, a jeté aux prises, a surexcité pour l'écrasement des autres, de plus grandes masses d'hommes traditionnellement liés que l'histoire ne l'avait jamais vu.

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Au défilé triomphal du 14 juillet 1919 a Paris, on ressentit, sous une forme tangible et ramassée, l'impression concrète de cette association de multitudes en vue d'une fin commune : toutes les armées alliées défilaient (armées américaine, belge, anglaise, italienne, grecque, polonaise, roumaine, serbe, tchéco-slovaque, avec même des états-majors de l'armée japonaise et de l'armée siamoise !) et défilaient aussi les représentants de toutes les armes qui avaient participé à la victoire ; combien il fallut d'intelligences au-dessus de la moyenne, et de cerveaux doués du sens pratique et de mains habiles pour transmettre et exécuter les ordres théoriques et techniques donnés par les chefs ! La guerre d'aujourd'hui exige une ascension démocratique, intellectuelle et morale, tout à fait généralisée, parce que sans le nombre rien n'est possible.

Au terme et comme couronnement de la longue lutte du xix' siècle, qui avait abouti à la renaissance d'Etats chrétiens autonomes arrachés un à un et bribe à bribe à la domination des Turcs, la guerre des alliés balkaniques de 191 2-1918 avait signifié la révolte des masses slaves et grecque de religion chrétienne orthodoxe contre la suprématie politique et militaire de l'Islam turc. Du même coup, cette révolte victorieuse avait un autre retentissement, et combien grave, dans toute l'Europe centrale.

La masse des Slaves s'était dressée au travers de la poussée germanique vers l'Est, le Drang nach Osten. Les alliés balkaniques, victorieux des Turcs, étaient, par un choc en retour, victorieux du germanisme qui avait alors déjà partie liée avec la Turquie (191 3). Le germanisme a tenté une double revanche en dissociant le bloc des alliés balkaniques, en surexcitant la Bulgarie à se jeter sur la Serbie et sur la Grèce, et, d'un autre côté, en créant une Albanie destinée par excellence dans l'esprit de ses parrains à être antiserbe et antigrecque, et à devenir de plus en plus autrichienne. Mais cette double politique s'est retournée contre ses auteurs, aboutissant, d'une part, à la défaite des Bulgares, et, d'autre

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part, à la fuite peu glorieuse du prince féodal allemand Wilhelm von Wied (1914). C'était la jonction territoriale de Tempire de Tlslam et de Tempire du Kaiser déjouée. C'était cette grande coulée rêvée du germanisme industriel et politique qui devait s'épandre sans interruption ni obstacle jusqu'à Bagdad et au golfe Persique, définitivement barrée. Et cela par la faute, par la faute principale de la Serbie ! Il fallait au orermanisme une revanche nouvelle.

Les masses russes se sont jetées à leur tour contre les masses germaniques ; et dans le monde entier, les masses anglo-saxonnes, Amérique du Nord comprise, ont marché contre les masses du germanisme envahisseur. Les masses germaniques ont été cernées. Les masses des agresseurs, qui ont pourtant campé sur le territoire dautrui pour notre plus grand dam, ont été finalement coupées du reste du monde. Ce fut en vérité une gigantesque ruée de masses, et qui atteignit au paroxysme lorsque de juillet à novembre 19 18 le maréchal Foch mena sa suprême et inexorable et géniale offensive.

Par masses, l'invasion avait commencé ; sous les masses allemandes, la vaillante Belgique, malgré son héroïsme, avait été submergée. Notre région française de Textrême Nord-est avait été aussi submergée par le flot de ces masses.

Et les Allemands voulurent que la guerre s'abattit sur les êtres et sur les choses, massive comme un coup de massue. Cette manière de dévastation brutale et totale ne se peut excuser; elle s'explique du moins.

Jamais les nations ne se sont pareillement massées et amassées pour la lutte suprême. Tel est en particulier l'un des aboutissements de notre conception de la nation armée, de l'appel aux armes de tous les êtres valides de la nation. Il n'y a plus de délégation, et il n'y a plus surtout de remplacement. Jadis la guerre était une guerre de soldats contre soldats : c'était en très grand le combat par procuration, le combat des Horaces contre les Curiaces. Aujourd'hui et chez nous toute la vitalité nationale est mobilisée pour le salut de

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tous. L'armée qui est rarmée de tous estrexpression de cette vitalité, et du même coup elle est fonction de cette vitalité totale. I.,\manimité des âmes et des cœurs délègue sa puissance d'offensive et de tenace résistance à Tunanimité des corps virils qui la protègent.

Ames et corps sont associés et dans la résistance à l'oppression et dans Tespoir de résurrection. Il faut donc atteindre les âmes comme les corps. La guerre moderne ne peut pas se contenter de tuer la vie ; il faut tuer la pensée.

Les Allemands, mieux préparés que nous pour la guerre qu'ils voulaient, que nous ne voulions point et que les Belges ne voulaient pas davantage, avaient prévu tous les moyens non seulement de tuer ou de prendre, mais encore de détruire et de terroriser. Pour eux, les actes de la férocité barbare déchaînée à Louvain ou à Dinant, comme les raids de zeppelins ou d'avions sur Londres et sur Paris, comme les tirs de canons monstres sur notre capitale entraient dans leur plan comme cartouches d'intimidation, et devaient, dans leur dessein, les aider à exercer leur prise sur les cerveaux et sur les cœurs. La peur devait déterminer la reddition des âmes. Ils se sont trompés, — et si étrangement, — parce qu'ils ont prêté aux autres peuples la psychologie d'intimidation facile par autorité qui est le propre de leur psychologie. Mais les bombardements de Malines, d'Ypres, d'Arras, de Sois- -^ sons et de Reims, l'incendie de Senlis et de Gerbéviller n'en doivent pas moins être interprétés comme des modalités sauvages d'une tactique idéaliste. La guerre est d'autant plus matérielle et barbare, elle est menée avec une brutalité qui veut tout dévaster ; car elle vise à faire table rase, elle veut tout réduire en miettes et en cendres, afin que les esprits eux-mêmes défaillent et que les consciences se livrent.

Toute la pensée des peuples, politique et mercantile, religieuse et scientifique, nationale et familiale, s'est inscrite, s'est incarnée sur la surface du globe par quelques-uns des « faits essentiels de la géographie humaine » : le champ, le jardin ou la vigne, la carrière ou la mine, le village groupé

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autour de son clocher, la ville autour de la flèche de sa cathédrale ou du beffroi de sa maison commune, le marché ou la halle au drap, le canal, la voie ferrée, le chemin ou le pont, — le pont, suprême expression et partie vive, toujours vulnérable, de la route.., Il faut donc dévaster la terre, pour écraser les peuples. Senlis, Soissons, Coucy, Reims, mines de Lens, réservoirs de richesses, lieux privilégiés, berceaux ou sanctuaires de ce qui est en toute vérité la glorieuse France moderne sont visés avec un matérialiste acharnement, parce qu'on assouvit sur les pierres une vengeance de croyance et d'idée. Lors de la retraite d'Hindenburg en 1917, la dévastation méthodique atteignit son apogée ;tous les rails furent emportés, tous les chemins furent rompus, les arbres fruitiers furent coupés. Les Allemands savaient ce qu'ils faisaient. Ils en avaient Torgueil. Ils s'étonnaient qu'on s'en étonnât. Ils faisaient la guerre comme ils avaient, en des centaines, en des milliers de volumes, annoncé qu'ils la feraient. Ils la faisaient selon les principes qu'avaient froidement proposés von der Goltz et Bernhardi, exaltés Treitschke, légitimés Nietzsche. Il faut être fort. Il faut être dur. Il faut exterminer.

Ainsi, plus spirituelle qu'elle ne l'avait peut-être jamais été par l'enjeu qui en était la fin, la guerre des armées allemandes était devenue pour cela même plus brutale. Qui fait l'ange fait la bête. Qui veut atteindre l'esprit, s'acharne à briser même les pierres.

Les Allemands en guerre étaient des sauvages mystiques. Ils voulaient appauvrir, saigner les races qui s'opposaient à l'expansion illimitée de la leur. Ils prenaient tout, jusqu'à la vie des civils qui ne leur cédaient point ; ils les tuaient ou les transportaient en Allemagne. Ils prenaient tout, jusqu'à la pensée et aux affections des habitants des régions envahies qui étaient devenus de vrais prisonniers, sevrés de toute correspondance, de toute communication avec les leurs et avec le monde ; de même qu'ils s'étaient saisis des filatures de Roubaix, du cuivre des sucreries du Nord, des betteraves du

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Pas-de-Calais... Ce n'était plus une guerre de partisans, ce n'était plus seulement une guerre d'armées ; encore un coup, c'était une guerre de masses : masses des esprits contre les esprits tout autant que masses des corps contre les corps.

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