DEFINITION ET ENSEIGNEMENTS
quilibres quotidiens révélés par la géographie de Thistoire, et de rétablir au jour le jour l'équilibre compromis'.
Il est des guerres (nous ne disons pas toutes) qui ne sont autres que les expressions brutales de déséquilibres fondamentaux. Ce n'est pas en les niant ou en les dissimulant qu'on parviendra à les corriger. Il n'est pas possible de les considérer comme des « épiphénomènes » sans relations avec toute l'économie humaine sur la terre. Il serait moins raisonnable que jamais d'avoir une pareille conception au lendemain de cette terrible crise universelle qu'a été la guerre de 1 9 14-19 1 8. Étudier la guerre d'après cette guerre en toutes ses manifestations prédominantes, est le seul moyen scientifique et efficace que nous ayons de l'éviter ou du moins de la rendre plus rare, et par là de nous acheminer vers un ordre international qui soit aussi rapproché que possible de la paix.
On ne saurait encore saisir évidemment le sens entier d'une aussi vaste leçon géographique et politique ; mais ce n'est point tâche prématurée que d'en méditer les enseignements essentiels.
Il ne s'agit pas, bien entendu, de la « leçon de géographie » que nous avons apprise et complétée tous les soirs et tous les matins durant plus de quatre ans. De l'ombre des casiers, nous tirions des cartes où nos yeux et nos cœurs anxieux cherchaient à deviner où se battaient les nôtres et les autres.
I. Nous écrivions en 1917 : « Nous voulons une Bohème, une Pologne, une Yougoslavie ou Grande Serbie, mais non pas telles qu'elles soient fatalement livrées au joug économique de la puissance tyrannique dont nous avons cherché, au prix de notre sang, à les délivrer. Il n"y a pas un seul problème politique qui puisse être envisagé sans sa contrepartie de l'organisation économique. Faire de la politique seule, à la manière d'une certaine diplomatie vermoulue ou à la manière d'un certain idéalisme et pacifisme transcendants, c'est arracher d'une main les libertés que l'on concède de l'autre. La rançon de la guerre mérite une paix mieux assurée.
« La bicyclette ne peut pas être en équilibre au repos. Son équilibre est dynamique : c'est dire que le mouvement même permet l'équilibre. Le mouvement des Etats, c'est leur vie économique. Déterminer l'existence territoriale d'un Etat en dehors de son régime économique est aussi sot et aussi fou que de vouloir étudier l'équilibre de la bicyclette au repos. Ne soyons pas de ces conservateurs bornés qui se bercent et se bernent de l'espoir immobiliste de fixer un groupe ethnique politique ou social dans une formule rigide et éternelle. En toute chose, sachons substituer au faux équilibre statique l'équilibre dynatnique. » (Jean Brunhes, Pour la Serbie, dans La Vie, septembre 1917, p. 263).
LA GUERRE SUR TERRE
De la multitude obscure des noms de hameaux et de clochers se détachait brusquement un groupe de syllabes, hier inconnu de presque tous et qui, désormais consacré par cette sonorité émouvante que confère la gloire militaire, devait être à toujours répété par les lèvres des hommes : Beauséjour, Les Eparges, Carency, le Mort-Homme, Douaumont, Fort de Vaux, Moulin de Laffaux, la Malmaison, Hangard-en-Santerre, Bouchavesnes, Le Piémont, Le Plessis de Roye...
Nous apprenions aussi où s'étendent et sous quelle physionomie se dressaient hier touffues et s'étalent aujourd'hui décapitées et désordonnées ces illustres parcelles de notre forêt nationale que les courages opiniâtres ont dû disputer mètre par mètre à l'envahisseur : Bois de la Grurie, Bois d'Ailly, Bois Le Prêtre, Forêt de Retz, Bois Belleau...
Bien mieux, on comprenait toute la valeur d'un relief désigné par une simple cote, la cote 60 en Flandre, entre Ypres et la Lys ; la cote 199 dans l'Argonne, près de Massiges, dominant les ondulations crayeuses de la Champagne septentrionale; la cote 70 près de Lens ; la cote 108 entre Berry-au-Bac et Sapigneul ; et c'est recouvertes pour ainsi dire de vaillance héroïque et de sang que nous apparaissent désormais les pentes rudes et raides de l'éperon i32 au Nord de Soissons, ou celles de l'éperon qui termine vers l'Est la crête allongée de Notre-Dame-de-Lorette, ou celles des plateaux qui de part et d'autre de la Meuse enveloppent Verdun.
Mais la leçon de géographie n'est pas toute la leçon géographique, toute la leçon de géographie physique et politique. Sur l'épiderme de notre planète, parmi les bosselures et les creux, à travers le réseau des fins coups de burin des vallées et vallons se sont déployées et ont rampé les masses humaines ; or, comment et pourquoi se sont-elles groupées pour des luttes poussées jusqu'au paroxysme de la violence ? Comment ont-elles utilisé et interprété toutes les ressources de la surface terrestre ? et jusqu'à quel point les faits simples ou complexes de cette surface ont-ils influé sur
LUTTES DE MASSES
les pensées et sur les décisions des hommes ? Répondant à ces diverses questions, nous essaierons de définir d'abord les luttes de masses et d'en saisir les raisons et les conséquences sociales profondes ; puis nous caractériserons les plus significatives modalités de la guerre nouvelle sur terre d'abord, sur mer ensuite ; nous déterminerons les réalités géographiques qui se sont imposées le plus fortement en ces heures de vie suractive aux actions des hommes, et nous chercherons en quelle mesure elles se sont amalgamées à leurs besoins, à leurs désirs et à leurs rêves pour les jeter dans la mêlée meurtrière.