‹ La géographie de l'histoireChapitre 128 sur 216 · MODALITÉS NOUVELLES · texte numérisé non relu

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le plus d'âme, c'est-à-dire à ceux de qui Tesprit avait plus de souplesse, d'ingéniosité, d'opiniâtreté, de confiante certitude et de mépris de la mort.

Sortir de la tranchée où l'on était à l'abri, gravir le parapet, et marcher, courir à l'ennemi sur le bref espace découvert que battait un tir à bout portant représentait, de l'avis des officiers les plus vaillants, l'effort maximum du courage viril. Or nos soldats ont accepté non seulement avec une fermeté stoïque mais parfois avec une allégresse impatiente ce passage brusque du couloir où par devoir l'on se terrait à ce plein ciel où tous les corps étaient des cibles. Il s'est trouvé et dans l'Est et dans le Nord des bataillons français qui se sont levés des tranchées d'un bond si unanime que pas un des soldats, pas un n'est resté en arrière, ne s'est traîné plus lentement que les autres ! Qu'on essaie de concevoir un instant de quelle somme de vaillances individuelles était fait un tel héroïsme collectif...

On a trop dit et trop simplement dit que la guerre était redevenue ce qu'elle était aux âges antiques, qu'on avait remis en honneur les procédés et même tous les stratagèmes de l'humanité primitive... Faciles rapprochements! Si les hommes ont rampé pour aller couper les fils de fer, s'ils se sont glissés à travers les sables ou même couchés parmi les sables de ces dunes qui sont au Nord de Nieuport, ils avaient à se prémunir non seulement contre la vue du guetteur, mais contre le tir implacable d'une artillerie monstrueuse, et cela certes, dansl'eiïroyable et infernal vacarme, changeait les données du problème. De tout temps l'on a aimé à passer, pour juger, du connu à l'inconnu ; lorsque dans le dédale des faits nouveaux et novateurs dont nous sommes les témoins, nous découvrons un trait du passé, nous raccrochons avec une satisfaction inconsciente trop hâtive notre jugement désemparé à une donnée antérieure ; nous allons parfois jusqu'à oublier tout l'ensemble ou le milieu qui transforment la physionomie réelle du fait observé. Nous méconnaissons que même à l'assaut final d'un entonnoir ou d'une tranchée les

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torpilles aériennes concouraient en même temps que les grenades à main.

La guerre avait pris Tallure d'une véritable chasse; elle se faisait à raflfût, elle se faisait la nuit tout autant que le jour, parfois même beaucoup plus que le jour; il n"y manquait ni les pièges, ni les épouvantails, ni les chausse-trappes; on roulait des troncs darbres en guise de boucliers ; on organisait un bois comme pour une battue ; et c'était la chasse à courre, et c'était aussi souvent Ihallali. Etait-ce là en vérité de la guerre primitive? Certes non. Les armes ultra-perfectionnées avec lesquelles on tuait, les procédés scientifiques que Ton employait, et jusquà laspect atroce de certaines blessures le disaient assez.

Doù provenait donc cette illusion actuelle ? Dune autre illusion théorique, antérieure à la guerre, de ce qu'on s'était imaginé que la guerre de l'âge scientifique par excellence comporterait un certain automatisme mécanique si général que l'être humain serait réduit à n'être lui-même qu'une sorte d'automate. On rêvait d'une si extraordinaire précision et d'une si mathématique puissance destructive que le champ de bataille serait comme une usine grandiose dans laquelle chacun ferait machinalement son métier, sans avoir même à réfléchir à ce que faisait son voisin dans la salle d'à côté. Eh bien, une fois de plus la prédominance de la valeur humaine ellemême s'est révélée et imposée. Cela est primitif, il est vrai, mais cela, par bonheur, est de toujours. La qualité de l'individu, sa qualité d'âme et sa qualité musculaire intervenaient comme facteurs au moins comparables à la qualité du fusil et à celle du canon. La qualité, presque impondérable et pourtant si réelle, qui distinguait une unité, un régiment, d'un autre régiment du même corps d'armée, acquérait une telle valeur stratégique que les tranchées ne subirent jamais une attaque de l'ennemi lorsqu'elles étaient occupées et gardées par les hommes de telle unité ; et lorsque ceux-ci étaient relevés, la valeur défensive de tout le système de boyaux et de chambres d'écoute subissait du même coup ipso facto une

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déperdition, une sorte de dépréciation qui était l'équivalent d'une dégradation matérielle. Sur tout le front, nous avons recueilli de la bouche même des chefs les plus expérimentés, cette affirmation qui ne sera point contredite.

Personne n'avait jamais osé prétendre que le facteur humain serait totalement annihilé ; certains de nos généraux les plus réputés et les plus admirables — tel Foch — avaient tout au contraire parlé de la résistance morale d'une armée comme étant sa puissance offensive ou défensive la plus invincible. Mais combien d'autres, enthousiasmés par les progrès des instruments d'attaque et des moyens de défense, avaient comme négligé ce pouvoir indéfiniment souple et adaptable qui procède du cerveau et du corps de l'homme. L'homme est rentré en maître parmi tous les mortiers et au milieu de toutes les bombes ; et si c'est cela qu'on entend affirmer en disant que tous nos soldats de 1914-1918 se sont servis de tous leurs sens avec l'habileté et la perspicacité si aiguë des primitifs, on peut l'admettre, mais seulement en ce sens et à ce prix.

Au vrai, la grande guerre a été nouvelle en toutes ses parties ; elle a demandé, en toutes directions, de telles adaptations que quatre années et demie n'ont pas suffi à nous laisser comprendre tous ses renouvellements et toutes ses nouveautés '.

Pour la première fois depuis l'origine des sociétés humaines, les hommes se sont battus au delà et en deçà de la zone réellement épidermique du globe : surface topogra-

I. « Oui, dans cette guerre qui souvent sembla se ralentir et piétiner sur place, tout s'est transformé au contraire, et dans les périodes les plus stagnantes en apparence, tout évoluait, l'armement, les doctrines, les techniques, et tout s'écoulait avec la plus déconcertante rapidité. Et la loi la plus nette de ce perpétuel écoulement fut que l'armée française a pâti et profité tout ensemble des idées de l'armée allemande, et réciproquement, et que chaque découverte de l'une a tiré son principe d'une découverte de l'autre » (j. Bédier, L'Effort français. Quelques aspects de la guerre, p. 4). A titre d'ouvrages généraux sur la guerre, rappelons V Histoire illustrée de G. Hanotaux et les deux volumes de Madelin, Lx bataille de la Marne, et La bataille de France. Une remarquable synthèse a été publiée en cinq fascicules en 1919 et 1920 par Victor Giraud, Histoire de la Grande Guerre. Parmi les ouvrages de vulgarisation : Pierre Dauzet, Gloria (Hachette, 1919), et Histoire de la Grande Guerre par Un Français, avec Préface de Jean Aicard (Hatier, 1920).

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phique des continents ou surface liquide des océans. La guerre a été aérienne et sous-marine (voir chapitre xii).

Lorsque les états-majors publieront leurs documents officiels, on sera stupéfait de constater à quel point Taviation a été mêlée intimement et incessamment à toutes les opérations : elle a été par excellence T informatrice, et elle a été la régulatrice du tir. Et les hommes ont dû se cacher d'autant plus et d'autant mieux qu'elle fut sans trêve la vigilante et la voyante.

Elle a contribué pour sa bonne part à faire descendre les hommes dans ce qu'on aurait appelé jadis « les entrailles de la terre ». Comme nous le rappelions plus haut, les tranchées ont été de plus en plus approfondies ; elles ont été reliées les unes aux autres par des réseaux de boyaux de communication ; et elles ont été complétées par des ensembles de salles, de réserves, de magasins, en un mot de véritables demeures souterraines. Le sol a été souvent creusé jusqu'à 8, lo, 25 et même 40 mètres de profondeur. Surtout en, Champagne et dans le Soissonnais.

Cette guerre de siège fut complétée par la guerre de mines qui était une véritable guerre de taupes \ Rien peut-être n'en fait saisir les caractères autant que le rapport officiel qui a été publié sur le rôle de « Nos sapeurs dans la bataille d'Arras », à la date du 2 juin 191 5.

Depuis plusieurs mois, sur un point surtout du front d'attaque de secteur de Carency) le rôle du génie avait précédé celui de l'infanterie.

Dans cette région, on se battait à la mine depuis janvier. Nous avions poussé des galeries dans la direction des saillants de la ligne ennemie. Mais au début de février, l'explosion d'un fourneau allemand entre deux de nos sapes nous révéla l'existence d'un système de contre-mines, qui menaçait de nous devancer. Des prisonniers,, peu de jours après, nous confirmèrent cette menace.

Obligés, par là, à des précautions défensives, nous creusâmes une

I. Henry de Varigny, qui avait publié Tranchées et Mines dans la Revue des Deux Mondes du 1'='' juillet iqis. a repris ces pages remarquables en les développant dans un opuscule des Pages d'histoire de Berger-Levrault, sous le titre Mines et Tranchées, 83 p. et 5 fig.

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série de forages en avant de notre première ligne, et grâce à ce dispositif, nous réussîmes à faire sauter successivement tous les rameaux que lennemi poussait vers nous. Le péril était conjuré.

C'était le moment, précisément, où Tordre était donné de préparer une offensive générale sur cette partie du front. Nous savions l'importance des travaux allemands. Nous connaissions la présence à Carency de 6 compagnies de pionniers de 300 hommes chacune. Nous résolûmes, en conséquence, de travailler en profondeur, pour tenir le dessous du terrain.

Malgré divers incidents, notre plan put être mené à bien, et au début de mai, 17 fourneaux, chargés de 300 kilos d'explosifs environ, furent poussés sous les lignes allemandes.

Dès ce moment, nos sapeurs affirmaient leur supériorité. Ils avaient construit leurs galeries sans que l'ennemi pût s'y opposer. Les fourneaux allemands, qui avaient explosé entre temps, n'avaient pas gêné sérieusement notre travail. Leurs explosions prématurées prouvaient que nos adversaires ne possédaient pas au même degré que nous la qualité maîtresse de la guerre de mine : le sang-froid.

Nos succès dans la période préparatoire étaient d'autant plus appréciables que la nature du terrain — argile, silex et craie dure — était peu favorable et que quatre compagnies avaient suffi à produire ce gros efïort.

Deux chiffres permettront de mesurer l'intensité de nos travaux. Au début de mai. le développement total de nos galeries et rameaux depuis le 6 mars atteignait, dans ce seul secteur, 2''", ^00. La quantité d'explosifs utilisés dépassait 2<S tonnes.

Les mines de Carency pouvaient être considérées comme un modèle de travail souterrain.

Un officier du génie décrivait ainsi la vie héroïque de ses

hommes :

Tout cela se faisait dans une obscurité presque complète. Nous devions nous servir de lampes électriques de poche et n'avancer qu'avec une extrême lenteur... A tous nos soucis s'ajouta un autre sujet d'inquiétude. Un jour, nous entendîmes distinctement un bruit significatif. L'ennemi poussait une sape pour nous faire sauter. Nos sapeurs, heureusement, éventèrent la mine et remédièrent au danger qui nous menaçait. Pendant toute cette période, nous n'avons pas aperçu une seule fois la lumière du jour, combattant sans cesse sous terre, ne prenant pas un instant de repos. Malgré ces souffrances, les hommes ne cessèrent de manifester une excellente humeur, un entrain splendide, une résistance extraordinaire...

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Les sapeurs n'étaient pas les seuls appelés à remuer la terre. Tout homme qui se battait, et surtout le fantassin — ou le cavalier devenu fantassin — devait être un terrassier. Les guerres les plus récentes, celle de Mantchourie surtout, et aussi celle des Balkans avaient révélé ce qu'était et serait la guerre de tranchées; les lignes de Tchataldja qui arrêtèrent rélan des Bulgares victorieux à quelques kilomètres de Constantinople, ou celles de Pijani en avant de Janina, avaient certes montré, exécutés par les Turcs, quels étaient les systèmes de tranchées préconisés et enseignés parles Allemands. Mais qui se doutait de Timportance que prendrait dans une guerre européenne et continentale une telle manière de combattre !

Dans le Règlement de Manœuvre d'infanterie du 20 avril 19 14, effectivement approuvé et signé le 20 avril 19 14, trois mois et demi avant la déclaration de la guerre, par le ministre de la Guerre, J. Noulens, le rôle de l'infanterie « Farme principale » qui (( conquiert et conserve le terrain » est parfaitement indiqué et même exalté ; mais la part faite à « la défense » et aux méthodes de protection est extraordinairement réduite.

Si on lisait V Instruction pratique du 24 octobre 1906, modifiée le 28 octobre 191 1 , sur les Travaux de campagne, on serait peut-être encore plus surpris de Tesprit qui Fanime. On redoute avant tout que « la protection à rechercher contre les projectiles ne diminue Tesprit d'offensive de l'infanterie » ; on ne parle que « du caractère éminemment passager et temporaire des installations de fortification de campagne » ; la fortification du champ de bataille doit uniquement « consister dans des aménagements momentanés du terrain » : « il n'est pas admissible qu'on s'avance sur une position uniquement pour la renforcer et en organiser les abris ».

Néanmoins toute la théorie était exposée pour la construction, rapide ou approfondie suivant les cas, des tranchées, des auvents, des « abris sous parapets » et même des (( abris pour les réserves ».

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N'était-ce pas une erreur de croire que les hommes pourraient organiser utilement le terrain à Taide de ces petits outils qu'on appelle les « outils portatifs » ? Le « nouvel assortiment » fixé par la circulaire du 7 septembre igog comprenait pour une compagnie d'infanterie : 80 pellesbêches, 80 pelles-pioches, 8 haches à main, 12 serpes, 4 cisailles et i scie artictdée. Les principaux étaient, on le voit, les pelles-bêches et les pelles-pioches, petits instruments à main dont les Japonais notamment avaient tiré un merveilleux parti dans la guerre de Mantchourie; mais les Japonais sont un peuple de jardiniers ; la culture du royaume du Soleil-Levant est une horticulture ; grâce à cette prédisposition générale qui est une des caractéristiques de la géographie humaine du Japon, les fantassins avaient su habilement manier les outils courts. Au contraire nos soldats n'en ont su user que très médiocrement ; on a dû tout de suite recourir pour tous les travaux de terrassement aux « outils de grand modèle y> , pelles et pioches de terrassiers, qui étaient transportées dans des voitures spéciales affectées à chaque régiment.

Infanterie et génie ont ainsi coopéré de la manière la plus acharnée à creuser la terre. Jamais champs de bataille n'avaient recouvert tant d'alvéoles souterraines.

La guerre sous terre a eu son équivalent dans la guerre sous-marine. Les sous-marins ont accompli une besogne dont nous dirons le sens.

Dans toutes les guerres antérieures, on pourrait presque dire que les armées en venaient aux prises en s'appuyant toujours à peu près sur un même plan, plan solide pour la bataille terrestre, plan liquide pour la bataille navale. Les combinaisons que les chefs d'armée devaient imaginer ne relevaient que de la géométrie plane. Voici qu'a commencé l'ère de la géométrie et de la guerre à trois dimensions, et du premier coup comme la stratégie à trois dimensions a dû résoudre des problèmes d'une complication jusque-là inconnue ! La lutte entre avions ou la lutte d'un avion contre un

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zeppelin, ou la poursuite d'un cuirassé par un sous-marin, ou Fattaque d'un sous-marin par un cuirassé supposent pour le combat tant de positions respectives et d'hypothèses possibles : l'imagination créatrice de celui qui commande et qui conduit est mise à une redoutable épreuve à laquelle n'avaient jamais été exercés ni exposés les plus grands stratèges du passé.

La bataille humaine s'est donc étendue à des espaces qui l'avaient toujours ignorée. Cet accroissement du champ matériel de la guerre sur notre planète restera et à toujours l'une des marques essentielles de la lutte de 1914-1918,

Il en est résulté que la guerre a pris un extraordinaire caractère industriel. Guerre scientifique, elle a été une guerre de matériel. Il a fallu découvrir et construire. Il a fallu organiser la fabrication industrielle. Les Allemands, qui avaient au début une supériorité incontestable en ce qui regarde l'organisation, ont été finalement vaincus sur le champ de bataille par la perfection de l'industrie française et par son effort inespéré d'organisation : les tanks victorieux ont été une des expressions les plus décisives de cette supériorité scientifique et technique.

Un autre trait, de caractère industriel, et plus spécialement géographique, distinguera à toujours la guerre récente de toutes celles qui l'avaient précédée.

Qu'étaient les chemins de fer lôrs de la guerre de 1870- 1871 ? Quel rôle essentiel mais encore secondaire ont joué les lignes ferrées dans une guerre comme celle de Mantchourie ou celle du Transvaal ? Les armées combattantes, sur le théâtre des opérations, allaient à pied.

Plus que jamais, la mobilité des troupes a été un facteur de victoire, et cette mobilité des effectifs a été principalement obtenue par l'organisation des réseaux ferrés. Cette lutte formidable qui s'est étendue de l'Occident de l'Europe jusqu'à l'Orient et la manière même de cette lutte, c'est-à-dire la constitution de ces fronts qui maintiennent les adversaires sur des lignes ininterrompues face à face ne peut se com-

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prendre et se poursuivre que par Tintense circulation des trains de renfort et des trains de ravitaillement.

L'Allemagne a bénéficié d'un avantage réel grâce à Texcellence de son réseau ferré. On pouvait compter au moins sept grandes lignes indépendantes les unes des autres et qui, par le territoire de T Allemagne et de 1* Autriche, pouvaient simultanément porter des troupes de l'Ouest vers l'Est et de l'Est vers l'Ouest. Toute la frontière de Poloone était comme enveloppée par un filet à mailles serrées de rails entrecroisés qui ont permis aux Austro-Allemands de porter à diverses reprises des masses humaines sur des points critiques. La tactique de Mackensen comme celle de Hindenburg n'a été possible que par cette préparation savante de la circulation dans la période de l'avant-guerre.

Pour notre part, nous ne saurions trop rendre hommage à l'activité de ceux qui ont dirigé nos voies ferrées. On compte que pour le transport d'un corps d'armée complet, avec tous ses canons, chevaux, munitions, véhicules divers, il ne faut pas moins de 70 trains composés chacun de 5o w^agons. Dès les premiers jours de notre mobilisation, l'organisation de la circulation se révéla remarquable. « Les transports de concentration, écrit le lieutenant-colonel Rousset, c'est-à-dire ceux qui ont pour objet d'amener les armées à pied-d'œuvre, furent entamés le 5 août à midi et opérés en deux séries fixées par l'ordre d'urgence. La première exigea sept jours pleins, jusqu'au 12 août à midi, la seconde six jours seulement, du 12 au 18 août à minuit. Tout avait été si rigoureusement prévu et tout fut si ponctuellement exécuté que sur 2 5oo trains mis en route pendant la première période, 20 à peine subirent quelques légers retards, tandis que, dans la seconde, on n'en signalait aucun. Pas le moindre accident sérieux n'a affecté cette marche — qui dura quatorze jours sans interruption — de 4750 trains dont 2 5o portaient aux forteresses le complément de leurs approvisionnements de siégea »

I. Voir les chiffres cités dans rétude d'EoMOND Téry (Economiste européen, avril 1919) : L'Exploitation des chemins de fer français pendant la guerre, et dans le très long et substan-

( 465 ) Brunhes et Vallaux. ;o

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Enfin, les automobiles ont modifié d"une manière presque complète les conditions de la concentration des troupes jusquaux abords mêmes du champ de bataille. Si les Allemands de von Kluck ont pu opérer, de la Meuse à la Somme et de la Somme à l'Oise, leur si rapide marche vers Paris, c'est grâce aux 5 ooo automobiles qui chacune pouvaient contenir 1 5 hommes et qui pouvaient ainsi transporter j5 ooo hommes par nuit.

On se rappelle la part qu'ont prise à la victoire de la Marne les taxi-autos de Paris. Le général Galliéni a réquisitionné plusieurs centaines de taxi-autos et a fait transporter le 7 septembre 19 14 sur divers points du front un contingent de troupes fraîches à raison de cinq combattants par voiture '. Toute la bataille de Verdun fut rendue possible par la chaîne ininterrompue des tracteurs qui, dirigés par une route et revenant par une autre, ont constitué comme une sorte de plateau roulant sur lequel sans cesse étaient entassés les combattants, les armes, les munitions, la nourriture, et aussi les milliers de blessés et d'évacués...

Dans le quatrième des articles qu'a publiés le Times au mois de juin 191 5 à l'honneur de la nation et de l'armée françaises, il est dit que 1 2 000 automobiles de notre armée ont en moyenne transporté 25o 000 hommes de troupes par mois.

Sur le front oriental, ce sont les 3 000 automobiles du général Hindenburg qui changèrent l'issue de cette bataille acharnée delà Bzoura appelée aussi la bataille de Lodz.

Le lieutenant-colonel Colin {mort depuis lors comme général) , dans ses deux volumes : Les transformations de la guerre et Les grandes batailles de V histoire, a très lumineusement exposé l'évolution de la stratégie et du combat. Il

tiel mémoire qui constitue le premier numéro de la Revue générale des chemins de fer réapparaissant après la guerre (octobre 1919) : Marcel Peschaud, secrétaire général de la Compagnie d'Orléans, Les chemins de fer pendant la guerre içi^-icfiS. On a prêté au Maréclial (alors général) Joffre la formule suivante, qui parait dans la bouclie de cet officier du génie très vraisemblable : « La guerre actuelle est surtout une guerre de chemins de fer. » L. Le récit le plus précis a été publié par le C Henri Carré dans l'Illustration du 4 septembre 1920, p. 175 et 176, sous le titre Les Taxis de la Marne, avec un carton : Itinéraires des deux convois de taxis-autos du 7 septembre 1914.

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montre dans le premier de ces livres comment nous avons emprunté aux Allemands l'expression assez impropre de mobilisation qui est la traduction de mobil machen. Si l'expression de mobilisation n'était pas déjà admise avec un sens précis, il faudrait la reprendre pour l'appliquer à ces méthodes de transports précipités et multipliés qui sont devenus aujourd'hui Tun des aspects les plus caractéristiques de la guerre.

La vie durant le temps de guerre est subordonnée à la circulation presque autant, et ce n'est point peu dire, qu'elle l'était déjà sous le régime de la paix.

Par le développement intense de ce que nous pourrions nommer la « civilisation de circulation », presque tous les objets n'ont plus une valeur fixe et locale, mais une valeur perpétuellement changeante, en rapport avec les fluctuations de la concurrence mondiale. Pour les produits de première nécessité tels que le froment, tous les champs de blé du globe entrent en lutte, entrent successivement en lutte au fur et à mesure que se produisent les récoltes des divers pays et des différents mois de Tannée. La circulation gouverne la production. Qu'est-ce à dire, sinon que la production ou plus exactement la valeur de la production est à la merci de la circulation par excellence qui est la circulation marine ?

(( La vraie domination est sur mer », a-t-on répété à la suite des Américains et des Anglais, et personne ne s'est plu à le répéter avec autant d'avidité et d'orgueil que les Allemands. Il faut créer un commerce universel pour assurer les débouchés d'une production grandissante ; et il faut s'emparer de la mer pour assurer la liberté et la prospérité de ce commerce qui doit enserrer de ses mailles tout le globe.

On devine comment la domination politique de la mer se lie à la domination économique. Jusqu'aux extrémités de la terre, l'Allemagne tard venue, a tenté d'établir des bases de domination politique en vue de son expansion commerciale. Or, de cette gueire qui devint chaque jour davantage une guerre de circulation, ce double enjeu, pour l'Empire allemand, fut perdu ivoir § 5 et chapitres xii et xiii).

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4. COMMENT, DANS LA GUERRE, LES RÉALITÉS GÉOGRAPHIQUES MANI- FESTENT LEUR INFLUENCE : ROUTES, FORÊTS, RIVIÈRES, PAYS

Pour déplacer avec une aussi prodigieuse rapidité de telles multitudes dhommes, d'attelages, de pièces d'artillerie, on imagine de quelle solidité doit être le chemin et à quel point le lieu de passage, route, pont ou clairière, imposé et fait éprouver ses exigences à ces interminables files ou à ces rangs serrés de bêtes, de voitures et de gens.

Lors de la retraite de la Marne, une part de nos armées que commandait le maréchal, alors général Foch, avait dû se replier jusqu'au delà du Petit-Morin, sur les plateaux d'Esternay et de Sézanne. Grâce à la longue période des chaleurs torrides du mois d'août, cette large zone d'alimentation du Petit-Morin qu'on appelle les Marais de Saint-Gond offrait assez de résistance pour que les canons et les troupes aient pu aisément les traverser. Dès que les pluies arrosèrent cette grande étendue de sol spongieux et élastique, les petites et grandes nappes d'eau réapparurent à leur place coutumière ; sous les herbes et parmi les herbes desséchées l'eau noire fit gonfler et amollit le sol: on ne pouvait plus trouver les passages sauveurs que le long de traînées de terre plus tassées et plus résistantes dont nos officiers ont depuis longtemps repéré avec exactitude les sinuosités et les étranglements.

Le 5 et le 6 septembre 19 14 avait commencé l'ofïensive immense et décisive dictée par le généralissime JofFre. La division du xVIaroc avait tenté de tenir malgré la supériorité numérique de l'adversaire. Le 9, Foch, portant toute sa gauche à sa droite, détermina la victoire ; les troupes françaises réoccupèrent le village et le château de Mondement au soir de ce même mercredi ; puis, elles réussirent à presser et à repousser la garde impériale jusqu'au delà de la « côte » de rile-de-France, la contraignant à se rejeter dans la dépression des Marais de Saint-Gond ; or ce n'était plus la plaine

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à peu près uniforme et unie que les Allemands avaient parcourue quatre jours auparavant au galop de leurs chevaux et au pas rapide de leurs soldats aguerris, c'était une sorte de réseau compliqué de taches de sol impuissantes à supporter les gros poids et de flaques de boue où les chevaux et les canons s'enlisaient, les unes et les autres délimitées çà et là par des pistes plus solides formant comme les nervures irrégulières d'une immense feuille. La nuit était venue. Les Allemands, commençant leur fuite rapide vers le Nord, devaient tirer parti de l'obscurité et franchir le marécage. Mais nos 75 furent installés sur la ceinture méridionale des crêtes de manière à viser et à battre soigneusement et imperturbablement les étroites langues de terre ferme qui eussent été les seules issues, les seules portes de salut.

Dans la nuit, les obus au tir concentré tombèrent aux mêmes points, et lorsque le jour se leva, l'œuvre était faite : la garde impériale s'était embourbée dans les Marais de Saint-Gond, et les étranges défilés vers lesquels les officiers ennemis, également instruits, avaient tenté de diriger la retraite, étaient marqués à la surface par des amoncellements de cadavres. En tenant les passages, notre artillerie avait tenu la victoire.

Toutes les luttes de l'Argonne, bois delaGrurie, Fontaine xMadame, Four de Paris, et de la partie accidentée de la Champagne qui avoisine l'Argonne, Perthes-les-Hurlus, Mesnil-les-Hurlus, ferme devenue fortin de Beauséjour, etc., se trouvent comprises entre deux routes nationales d'un intérêt majeur : à l'Est, la route nationale 46 de Marie à Verdun, qui est jalonnée du Sud au Nord par les petites villes ou villages de Clermont-en-Argonne, de Varennes et d'Apremont ; et à l'Ouest la route nationale n° 77 de Nevers à Sedan, jalonnée du Sud au Nord par les agglomérations de Suippes, Souain et Somme-Py : rien que de prononcer les noms de ces villes détruites indique l'âpreté de notre progression lente le long de ces voies, et l'âpreté de la résistance qui nous a été opposée. L'acharnement a été particulièrement intense de part et

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d'autre d"une voie transversale, la route Est-Ouest qui va, à travers TArgonne, de Vienne-la- Ville et de Vienne-le-Château, à Varennes en passant par le Four de Paris.

Au Four de Paris s'infléchit vers TOuest la vallée de la Biesme qui vient du Sud et qui est jusqu'à ce point une longue « rue » longitudinale à travers toute la forêt d'Argonne ; c'est en la remontant du Nord au Sud qu'on passe à ces villages qui ont donné leur nom aux célèbres défilés illustrés par la campagne de Dumouriez : la Chalade et les Islettes.

La Barricade, Saint-Hubert, Bagatelle, etc., sont des « pavillons », rendez-vous de chasse, dans les bois qui s'étendent au Nord du Four de Paris et qui s'appellent bois de la Grurie et bois Bolante.

Il convient d'ajouter que par delà cette longue zone de continuelle bataille la voie ferrée de Bazancourt à Challerange et de Challerange à Apremont était pour les Allemands une ligne essentielle de ravitaillement ; nos troupes de Champagne et d'Argonne ont toujours visé à s'en approcher assez pour gêner l'emploi si précieux qu'en faisait l'ennemi.

Entre des routes, pour des routes, le long même des chemins forestiers, se développaient ainsi les actions adverses. Et combien de vieilles chaussées, dont quelques-unes sont d'anciennes voies romaines, ont été réveillées de leur somnolence contemporaine et ont révélé à nouveau leur antique signification : tel fut le destin de la voie romaine de Vermand à Amiens, et de celle des plaines de Champagne passant par Saint-Hilaire-le-Grand, delà « Haute-Chevauchée » dans la partie orientale de l'Argonne, et ce fut par-dessus tout celui du « Chemin des Dames » sur le haut des plateaux qui couronnent les talus de la rive droite de l'Aisne !...

Dans les grands comme dans les petits engagements, on tendait toujours d'une manière soit immédiate, soit plus lointaine, à s'assurer la possession d'un chemin ou à menacer les communications arrière de l'ennemie

I. C'est une des fortes idées générales qui se dégage des études et récits de batailles de VHistoire illustrée de la Guerre de jç)i4 de Gabriel Hanotaux.

RÉALITÉS GÉOGRAPHIQUES

Berry-au-Bac est un nom que les communiqués de toute la guerre nous ont rendu familier. Point de connexion d'une très vieille importance : il est situé sur TAisne, là où cette rivière quitte les plaines de Champagne pour aller s'enfoncer entre les falaises qui vont la dominer, et il est aussi sur la route nationale 44 de Cambrai à Châlons-sur-Marne ; près du village, le canal de TAisne à la Marne rejoint le canal latéral à TAisne. Or depuis la guerre de 1870-71, Tétat-major redoutant que la vallée de TAisne ne servît de couloir de pénétration à des armées d'invasion arrivant de TEst, les autorités militaires ont empêché qu'une voie ferrée se dirigeât latéralement à l'Aisne vers Soissons. On s'est ingénié à déposséder cette rivière et sa vallée de leur rôle normal ; la grande ligne ferrée de Reims à Laon et à Calais (que suit par exemple la Malle des Indes) s'éloigne pour ainsi dire de cette porte d'accès de l'Ile-de-France que l'Aisne maintient ouverte à Berry-au-Bac et à Pontavert, et elle traverse le cours d'eau à 7 kilomètres de là, à la petite station de Guignicourt, un peu en amont du confluent de la Suippe et de l'Aisne. Qu'est-ce donc pourtant que le point de Guignicourt, en comparaison du site de Berry-au-Bac, point de croisement naturel des routes d'eau et des routes terriennes, dont le nom seul est une reviviscence d'un passage traditionnel ? La réalité de la guerre, par le grand nombre des combats qui ont été livrés aux abords de l'agglomération et sur les flancs de la butte escarpée de la rive gauche, semble apporter au village comme une revanche géographique : le vieux « Bac » délaissé est bien vengé !

« Entre l'Oise et l'Aisne, à l'Est de la région vallonnée qui couvre la forêt de Laigue, se déploie un vaste plateau compartimenté par le cours raviné des ruisseaux qui descendent vers l'Aisne. C'est un pays de grande culture, d'un vaste horizon. » Ainsi débute le récit officiel de « l'enlèvement du saillant de Quennevière ».

Sur ce plateau, la valeur stratégique du fortin qu'avaient construit les Allemands et que nos troupes ont pris de haute

LA GUERRE SUR TERRE

lutte le 6 juin 191 5 résulte de ce que là, près de la ferme de Quennevière, et près de la cote dominante 161, se croisent cinq chemins.

Les lieux les plus permanents de combats âpres et sans cesse renouvelés correspondent à des nœuds de routes / Nord de Nieuport, Sud de Dixmude, Nord et Sud d'Ypres, Nord de La Bassée, Nord et Sud d'Arras, Nord-Est d'Amiens, Bapaume, Saint-Quentin, Soissons, Reims, Pont-à-Mousson, etc., etc.

Arras et Ypres étaient les deux étapes de la route commerciale qui menait de TIle-de-France à Bruges. Magnifiques cités de marchands, elles s'enorgueillissaient à juste titre Tune de son beffroi et de son hôtel de ville, l'autre de ses halles, monument unique si beau, si vaste, si pur de lignes. Comme si la guerre, implacable maîtresse de réalisme, rendait aux différentes parcelles de la terre leur sens le plus profond, c'est autour de l'étape du Nord et de l'étape du Sud que les armées puissantes se sont acharnées à s'entre-détruire ; les deux cités ont fini par succomber : le témoignage de ce qu'elles furent et la preuve de la valeur stratégique de leur site sont dans la passion que l'on a mise à les détruire, à les brûler, à ruiner leurs ruines.

Par le vouloir de l'homme, la vallée de la Meuse, de Verdun jusqu'à Saint-Mihiel et jusqu'à Toul, est devenue un rideau de fer. Cette grande et large vallée lorraine de la Meuse qu'avait si exactement étudiée en géographe et en historien un jeune officier tombé sur un champ de bataille de Lorraine^ a tenu, comme barrière infranchissable de forteresses et de forts, contre les poussées répétées de l'envahisseur. Les Allemands ont échoué devant le fort de Troyon (8-1 3 septembre 1914) et n'ont pu forcer le passage du fleuve. Ils ont échoué devant le fort des Parodies. Plus au Sud, ils ont été plus heureux et se sont avancés jusqu'à Saint-Mihiel, qu'ils ont occupé jusqu'à la reprise victorieuse de ce terrain par les

I. Joseph Vidal de la Blache, Etude su;- la vallée lorraine de la Meuse, Paris, Armand Colin, 1908.

RÉALITÉS GÉOGRAPHIQUES

Américains en septembre 191 8. Ce vieux centre urbain, né autour d'une abbaye bénédictine en un point de facile traversée de la vallée, devenu par la suite centre économique et centre judiciaire du Barrois lorrain, avait depuis longtemps perdu la signification politique de sa position géographique : voilà que la guerre a redonné pour un temps à Saint-Mihiel son importance périmée.

Si depuis Tautomnè 19 14, on s'est tant battu au Nord ou au Sud du saillant de Saint-Mihiel, aux Eparges ou au bois Le Prêtre, c'était pour contenir, puis menacer les forces allemandes qui avaient couvert en flanc-garde la poussée vers Saint-Mihiel ; et le dernier terme de tout ce labeur était d'atteindre enfin le chemin qui conduisait de Metz à Saint- Mihiel par Thiaucourt.

Se saisir de la route a été partout et toujours, sous mille formes ou grandes, ou menues, l'objectif du commandement.

Avances progressives et défensives opiniâtres sont exceptionnellement rudes dans la forêt ; car la forêt, c'est partout, dans l'histoire, dans la vie économique, le principal obstacle à la circulation, partant à l'expansion humaine ; la guerre a souligné plus vivement encore ce fait universel. Il en a été ainsi dans le massif de Saint-Gobain comme dans les bois de l'Argonne, et en 19 18 dans les bois du massif de Lassigny-Ribécourt sur la rive droite de l'Oise comme sur les lisières de la forêt de Villers-Cotterêts ; à la faveur des arbres et des taillis, on s'est disputé le terrain pied à pied, et l'on devrait dire pouce à pouce, avec la plus active, la plus véhémente et la plus stoïque persévérance.

Quant à la rivière, elle est tout à la fois une ligne de circulation et une ligne de défense.

En pensant à l'importance que prend une simple ligne de tranchées, on devine le rôle que peut jouer ce sillon d'eau qu'est le lit du plus modeste ruisseau. Même en pays plat, la rivière paisible aux rives à fleur d'eau, est devenue un de ces traits de la nature physique qui a déterminé sur ses deux rives des concentrations inouïes de forces humaines et d'in-

LA GUERRE SUR TERRE

cessantes luttes : les batailles sur les bords de TYser, livrées avec une âpreté sans nom pour tenir ou pour reprendre de simples têtes de pont, les combats de part et d'autre du canal de TYser ou, en une autre région du front, de part et d'autre du canal latéral à TAisne ou des canaux des abords de Saint- Quentin démontrent ce qu'ont été plus que jamais pour les combattants de 1914-1918 de tels petits fossés pleins d'eau.

A plus forte raison un vrai grand fleuve ou une rivière active qui a façonné une vallée aux rebords plus ou moins dominants a constitué des lignes naturelles autour desquelles et pour la possession desquelles les adversaires se sont, durant des jours et durant des semaines, observés, mesurés, battus.

Les grandes batailles ont eu le plus souvent une telle envergure et une telle durée qu'elles ne pouvaient plus être désignées par un nom de ville ou de village ; elles ont pris une appellation plus réelle et plus ample par le nom même de ces cours d'eau dont le tracé principal et les tracés affluents ont été comme des réseaux aux mailles plus ou moins serrées, chaque maille correspondant presque à un formidable combat : première et seconde batailles dites de la Marne, en 191 4 et en 19 18, bataille de TAisne, bataille des trois rivières comme l'appellent les Anglais (qui eut lieu dès le mois d'octobre 19 14 sur les trois cours de la Meuse, de l'Aisne et de la Somme) ; bataille de la Somme, bataille de l'Yser ; batailles de la Drina sur le front serbe ; bataille de la Bzura, sur le front russe, qui fut suivie de la bataille dite des « rivières » : Bzura, Rawka, Pilicza etNida ; longues et renouvelées batailles du San et du Dniester; bataille de l'Isonzo et bataille du Piave.

Au reste, la rigole du fleuve et la rigole topographique beaucoup plus développée de la vallée ne sont jamais abordées parallèlement à leurs cours; les deux adversaires essaient de les franchir en un point utile, pont, gué, bac, tête de pont nouvellement créée, pour pouvoir s'installer obliquement sur les deux rives et poursuivre la conquête progressive de tout le sillon.

RÉALITÉS GÉOGRAPHIQUES

Lorsqu'un C3^cliste rencontre le rail d'un train ou d'un caniveau, il évite de Taborder parallèlement à sa direction, et il le coupe pour le moins sous un certain angle aigu. C'est ainsi que les chefs d'armée tentent toujours de s'emparer d'une rivière et de sa vallée ; et si les chefs adverses leur résistent, les deux armées se trouvent face à face non pas d'une rive à l'autre, mais toutes deux placées obliquement en travers du « caniveau » : telle fut la position de l'armée allemande qui. à l'extrémité orientale du champ de bataille lors de la première mêlée de la Marne, avait franchi l'Ornain, et, marchant à la fois sur les plateaux situés au Nord et sur ceux du Sud, s'avançait jusqu'à quelques kilomètres de Barle-Duc, maîtresse des deux rives de l'Ornain ; l'armée Sarrail qui d'abord lui tint tète, puis finit par la repousser, se plia à une tactique semblable ; l'un des points le plus chaud de l'action fut le village et le plateau de \^assincourt au Sud de f Ornain, malheureux village bombardé qui fut quatre fois pris et repris par les deux armées. Pareillement, en Lorraine, au Sud-Est de Nancy, se développèrent les batailles de la Mortagne: les deux armées opposées étaient à cheval sur la rivière et sur la vallée, tandis que durant trois jours les obus et la mitraille se croisaient par-dessus les ruines encore fumantes de Gerbéviller incendié. Somme toute, les rivières ont tiré leur principale importance de ce qu'elles désignaient synthétiquement des objectifs géographiques. Comme on Ta justement fait remarquer dès avant la guerre, elles n'ont pas constitué des obstacles stratégiques \

La nature physique reste la même ; mais le nombre multiplié des hommes et les idées stratégiques des chefs se modifient à tel point que les réalités terrestres sont perçues par eux et demandent à être interprétées tout autrement à quelques années, à quelques mois d'intervalle. Telle est une des idées fondamentales de la géographie humaine ; les faits physiques deviennent autres pour nous et le lien de

I. Voir C. Vallaux, Le Sol et l'Ei.zt, Paris, iqio, p. 379-580, et voir plus haut le chapitre sur les routes et les frontières.

LA GUERRE SUR TERRE

connexion entre eux et nous doit fatalement sétablir d'une manière autre; il y a toujours connexion, mais la connexion est différente. C'est à ce relativisme dans l'interprétation des forces géographiques qu'on doit recourir pour fonder une géographie militaire qui soit aussi éloignée du déterminisme simpliste que de l'histoire purement spirituelle et catastrophique^

Les auréoles concentriques du Bassin parisien se marquent surtout par les rebords des couches les plus dures relevées vers l'extérieur et formant façades : biseau tertiaire de Tllede-France, crête crétaçique de la Champagne sèche, ceinture des hauteurs boisées de la gorge de TArgonnc, crête corallienne de Bourgogne et Côtes de Meuse. Que de fois, depuis Elié de Beaumont, ont été célébrés ces remparts qui paraissaient prédestinés à garder et sauvegarder Paris ! A propos de la fameuse campagne de France de Napoléon, on a justement souligné le rôle joué par ces bastions.

Or, aujourd'hui (on la noté plus haut), les armées ne sont plus des régiments, mais des masses ; les armées ne marchent plus seules, mais groupées, en masses solidaires les unes des autres, formant des flots continus d'invasion. La marche allemande de 1914 a été une inondation ; le relief ne pouvait plus se comporter comme jadis, lorsque des armées isolées et relativement faibles lui demandaient les solutions opportunes.

Au mois de février 191 5, nous étions sur les bords de la Saulx et sur les bords de l'Ornain, à Sermaize-les-Bains, à

I. L"histoire militaire est de toute évidence la part de l'histoire qui a été jusqu'ici la plus étroitement liée à la géographie ; le sens du terrain est indispensable au tacticien et l'intelligence de la topographie au stratège. La carte est l'outil indispensable de tout chef militaire. De fait aussi, à toutes les études sérieuses d'histoire militaire ont été associées des cartes. Signalons en particulier le curieux et intelligent livre du Général Axgel Rodri- GUEz DE QuijAN'o Y Arroquia, qu'a traduit en i8qq le Commandant Weil. en y ajoutant une Préface d'HENRV Houssaye. Le Terrain, les hommes et les armes h la guerre (Paris, Chapelot, 1890, in-8, xiv -|- 304 p. et 5 cartes en couleurs hors texte).

Mais il conviendra, croyons-nous, de reprendre toute la géographie militaire en s'inspirant du relativisme que nous tentons d'indiquer ici à l'aide d'exemples de la Grande Guerre : telle stratégie, telle géographie; et non pas, comme on l'a trop simplement affirmé : telle géographie, telle stratégie.

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Revigny, à Bar-le-Duc. De là, nous apercevions se déroulant du Sud ail Nord les lignes et les bandes de ces régions géologiques concentriques dont nous rappelions tout à l'heure la belle harmonie : le rebord de la Champagne sèche se profilant nette et vigoureuse au Nord-est de Vitry-le-François ; la bande de la Champagne humide s'étalant à nos pieds ; TArgonne s'achevant vers le Sud en taches boisées ; le plateau corallien du Barrois s'étendant plus à TEst. . . Lors de la marche foudroyante de la fin d'août et du début de septembre 19 14, en quoi furent marquées les oppositions entre ces diverses régions naturelles ? Elles furent presque comme n'existant point.

Bien mieux, sur le bord d'une autre « côte », celle de l'Ilede-France, Reims fut prise par des troupes allemandes venant de rOuest, du côté des talus dits protecteurs ; les forts construits du côté de l'Est sur ces morceaux subsistants et isolés du calcaire lutétien qui portent Berru et Nogent-l'Abbesse, et qui culminent à plus de 100 mètres au-dessus de Reims, n'ont servi de rien, non plus que le fort de Brimont établi sur une butte plus modeste ; ils avaient été placés du côté de la plaine ouverte de Champagne, face aux horizons qui étaient regardés comme menaçants : la menace est venue d'ailleurs et elle a été tout autre ; les forts dont nos adversaires s'étaient emparés ne servirent plus à battre la campagne et à protéger Reims, mais à tenir la ville sous le canon prussien et à consommer et renouveler le bombardement de la cathédrale.

Contradictions de toutes les prévisions. Que faudra-t-il de plus saisissant pour qu'on renonce à croire que l'histoire se recommence toute pareille et que l'on se bat toujours de la même manière et sur les mêmes sites terrestres ?

Certaines voies d'accès de vallées essentielles ont toujours commandé les primordiales directions : telles les vallées de la Meuse et de la Sambre, de Liège à Dinant, celle de l'Oise ou la haute vallée de l'Aisne; mais les ceintures de « côtes », celle du calcaire grossier du Laonnais ou celle du calcaire de la Brie n'ont été alors que des rides secondaires, uniformé-

LA GUERRE SLR TERRE

ment noyées sous le flot envahisseur. Les objectifs géographiques poursuivis faisaient disparaître comme secondaires des réalités géographiques pourtant importantes.

A la guerre de marches et de manœuvres a soudain succédé la guerre de positions. Voilà que les efforts concentrés des hommes sur des parcelles limitées de notre terre les ont poussés à mettre en œuvre les plus intimes qualités et les moindres accidents du sol. Nouvelle guerre, nouvelle géographie. Les reliefs même modestes ont acquisune valeur extraordinaire, tel l'éperon de Notre-Dame deLorette, tel le piton sur lequel est bâti Vauquois, telle la crête voisine des Eparges, tel le Piémont, tel le Mont Kemmel au-dessus de la plaine de Flandre... L'importance de ravins comme ceux de l'Ar-

oonne, ou ceux du bois Le Prêtre, ou celui de Cœuvres où t> ' , , , . ,

coule le Rest allant se jeter à l'Aisne, a ete comme multipliée par les énergies viriles qui ont organisé ces positions, et qui à la sculpture naturelle du sol ont ajouté le facteur complémentaire de l'interprétation opportune par l'homme.

Des points que l'on pourrait appeler magistraux et où, durant les accalmies humaines des longues périodes pacifiques, viennent seuls se battre les vents, rentrent dans l'histoire avec toute la vigueur syllabaire de leurs vieux noms français : Hurtebise, Touvent ; il nous souvient qu'en un jour du mois de mai 191 5, le même communiqué nous signalait deux actions qui s'étaient Tune et l'autre passées dans un lieu dénommé Touvent, l'un sur la rive droite et l'autre sur la rive gauche de l'Oise.

Au Nord de l'Aisne, se dressent les plateaux découpés du calcaire grossier ; l'à-pic de ces rebords couronnant des versants adoucis et féconds a de tout temps attiré les hommes; les premiers habitants de ce territoire privilégié avaient creusé la pierre, et la préhistoire y décèle de nombreuses installations de troglodytes. Puis les habitants sont sortis de leurs grottes ; de leurs villages bâtis en bordure de la falaise ils contemplaient le beau sillon de la vallée comme d'un balcon.

La pierre est facile à tailler, et elle est belle : dans ce cal-

RÉALITÉS GÉOGRAPHIQUES

Caire les carrières immenses ont succédé aux petites demeures. De là ont été extraits les blocs qui, sculptés et ordonnés, sont un jour devenus les sanctuaires de ce beau pays tout bordé et flanqué d'admirables cathédrales : (\u.dXYe, y otre-Dame ^ soeurs par les matériaux dont elles sont bâties, comme elles le sont par la foi et par Tart qui les ont édifiées : Notre-Dame de Reims, la reine de toutes, reine-martyre; JSotre-Dame de Xoyon, la plus ancienne; Notre-Dame de Soissons à la tour unique, martyre aussi ; Notre-Dame de Laon, massive, puissante, couronnée de tours comme un château-fort.

Or, tout ce territoire de la rive droite de l'Aisne avait été transformé par l'ennemi en une puissante forteresse; les dentelures de la falaise étaient ses points d'observation ; en arrière des à-pics, il avait installé ses batteries; dans les carrières elles-mêmes il s'était barricadé et fortifié. Depuis le commencement de l'histoire, la nature était là, telle que nous la voyons ; la civilisation pacifique l'avait habilement utilisée; des châteaux, des forteresses s'étaient même établis sur les emplacements dominants; mais jamais dans l'histoire de la guerre un tel ensemble n'était devenu et n'avait pu devenir ce qu'il fut de 19 14 à 1918 : le plus formidable des camps retranchés.

La crise qui s'est déchaînée sous nos yeux nous a fait apercevoir en de tels ensembles des traits physiques de toujours, mais auxquels l'humanité guerroyante d'aujourd'hui a conféré une signification distinctive. Et sous cette prise brutale de l'homme, nous nous sommes mis à mieux comprendre, et même à mieux voir la nature.

Les réalités matérielles qui sont les territoires occupés par les divers peuples disparaissent maintes fois sous le vêtement factice de nos conceptions politiques et de nos divisions administratives ; ce vêtement a été imposé à telles ou telles régions comme une sorte de camisole de force destinée à contredire et à dompter certaines affinités naturelles ou traditionnelles. La Russie, formule impérialiste et administrative, s'écroule. L'Autriche-Hongrie s'évanouit, laissant apparaître

LA GUERRE SUR TERRE

au grand jour toutes les réalités ethniques dont elle était formée. Même dans notre France, si fortement et depuis si longtemps façonnée en nation, le substratum foncier et humain se révèle plus distinctement ; nos départements sont en certains cas (nous ne disons pas dans tous les cas) des créations si artificielles qu'ils ne peuvent, malgré toute la force de la mainmise administrative, résister aux vraies crises profondes. Se souvient-on de la violente lutte de la Confédération générale des vio-nerons contre les pouvoirs établis? Les intérêts communs avaient renversé les barrières départementales ; la grande province économique des vignes du Midi s'était constituée; l'habile division des forces que représentent à la surface fictive du pays les préfets et les sous-préfets n'avait pas pu tenir contre l'unification créée par les intérêts de la production, par la coalition de tous les viticulteurs ; notre système administratif, à l'exemple des vignes du Midi méditerranéen, avait subi pour un temps la submersion.

De nos jours, en face de la crise vitale qu'a traversée notre France, nous avons oublié les réalités conventionnelles, les divisions purement administratives. Spontanément, nous nous sommes mis à percevoir avec une étonnante acuité les réalités matérielles, ces vieilles réalités paysannes et historiques que sont les « pays », nos vieux pays de France. Avec quelle singulière netteté se sont levées de notre sol les silhouettes désignées par d'anciens mots, que les géographes et les géologues avaient depuis quelques années retrouvées et remises en honneur, mais que tant de Français ignoraient ou vénéraient à l'instar de vrais fossiles : Santerre et Soissonnais, Multien et Porcien, Argonne et Haye, Côtes de Meuse et Woëvre ; pourquoi, sinon parce que ce sont des ensembles demeurés vivaces ; ils appartiennent à la géographie authentique à tel point qu'ils ne peuvent jamais mourir. Pour l'intelligence des événements si graves qui décidaient de l'avenir du pays, tous ont recouru d'un seul bond à des expressions filles du terroir. Des départements, personne n'avait cure. N'était-il pas au moins étrange que durant la longue

REALITES GEOGRAPHIQUES

bataille on ne prononçât que rarement ces termes de « département du Nord ». « département du Pas-de-Calais «, « département de Seine-et-Marne », etc., par lesquels seuls étaient désignés auparavant et sont de nouveau désignés depuis la paix les morceaux de notre territoire ? Inversement, il n'y avait plus un seul département qui portât le vieux nom provincial d'Artois, de Flançire, de Champagne ou de Lorraine; pourtant, nos esprits et nos yeux qui suivaient sur les cartes la stratégie habile et victorieuse des chefs et les exploits héroïques de nos soldats ne voulaient pas d'autres guides que ces antiques désignations de provinces ou des régions : Flandre, Artois, Champagne, Lorraine. A l'épreuve de la plus émouvante réalité, toute claire et suggestive signification s'imposait.

La guerre sur terre a donc fait renaître partout sur notre sol et dans nos esprits de la vraie géographie. Elle nous a invités à méditer sur de bien autres leçons.

Tout le grand œuvre de Thomme sur la terre, plus encore que nous ne le pensons, est périssable et éphémère. Toutes ses œuvres, canaux, tunnels, demeures, cultures, ont besoin d'être incessamment réparées, recommencées, renouvelées... Sans cet opiniâtre recommencement de Teffort humain, les sables du désert comblent le canal d'irrigation, le torrent emporte le chemin, les puissantes herbes folles réoccupent le champ... Et l'animal domestiqué (ce n'est pas seulement de l'homme que nous parlons) redevient bête sauvage. En avril et mai 191 5, l'un de nous parcourait les zones de la Lorraine dévastées par la guerre ; il visitait Gerbéviller qu'avaient incendiée les Allemands lors de leur entrée dans la petite ville et qui n'était plus qu'un monceau de ruines, un Pompéi fait par les hommes ! Or voici le singulier phénomène qui nous fut signalé, notamment par l'énergique sœur Julie qui avait défendu et sauvé les blessés de l'hôpital. Sur les décombres et parmi les cadavres, les porcs qui avaient pu échapper au feu, rôdèrent d'abord pour chercher leur pâture; puis lorsqu'ils ne trouvèrent plus ni maître, ni nourriture, ils reprirent

Brukhes et Vallaux. ji

LA GUERRE SUR TERRE

le chemin des forêts et revinrent peu à peu à la vie primitive; par un curieux et instinctif sentiment de confraternité ethnique, ils se mirent à Técole des sangliers; des hardes étranges de sangliers et de cochons menacèrent les villages et les cultures et déterrèrent les cadavres qui avaient été si souvent inhumés en masse et à fleur de la terre ; il fallut contre eux organiser de battues... Les porcs domestiques étaient donc redevenus des sangliers...

De tels faits sont des symboles de la précarité de notre effort de domestication. De tout Tédifice de la civilisation on peut dire pareillement qu'il est toujours dans un état d'équilibre si instable qu'un accident violent peut sans peine le faire crouler.

La guerre constitue par excellence cet accident violent, et elle est regrettable et désastreuse dans cette mesure même; mais elle a cette valeur singulière de faire apparaître les principes vrais soit de nos relations humaines avec le cadre terrestre, soit de cette incessante fusion des faits matériels et des faits humains; les uns, les matériels, ne prennent leur signification dernière que sous l'impulsion des seconds, et les seconds, les humains, n'arrivent à l'emporter que dans la mesure où ils s'incorporent aux premiers. Cette vérité d'observation éclate jusque dans les grandes lignes des événements militaires de la guerre, — nous venons de le voir — jusque dans les plus vastes données politiques qui avaient préparé et déterminé la guerre elle-même, — il nous reste à le dire.

5. — LES REALITES DE L'ENJEU « TERRIEN » POURSUIVI PAR LES EMPIRES CENTRAUX

Ratzel avait affirmé avec raison que l'histoire politique est de nos jours plus liée à la géographie qu'elle ne le fut jamais. La guerre déchaînée sur le monde par ses compatriotes a bien montré la justesse de cette vue. Sur nos cartes et sur les figurations statistiques qui les accompagnent — courbes et diagrammes de population, de production et d'échange —

VEXJEU TERRIEN

s'inscrivaient à l'avance les éléments essentiels du conflit. Il ne sera pas inutile de les mettre brièvement en lumière, en s'inspirant des procédés et des méthodes de la géographie.

Faite dans un dessein de conquête politique et de domination économique, la guerre visait, de la part de ceux qui l'avaient déchaînée, certaines régions et certains points dont la prise devait assurer un maximum de profit calculé. Ce sont les « buts de guerre » que les agresseurs refusaient de nous dire, mais sur lesquels nous étions, répétons-le, renseignés par la carte et par les statistiques.

Ces « buts de guerre » ne résultaient pas en effet d'un choix arbitraire fait par les souverains, les diplomates et les généraux. Ils résultaient des conditions d'existence et de développement où se trouvaient les puissances d'agression. Aux chefs des peuples ils étaient imposés par les peuples eux-mêmes. Les impérialismes sont nationaux avant d'être dynastiques. Nulle méprise plus grande que de faire de la dynastie de HohenzoUern le moteur unique de la meurtrière machine de guerre. Si coupable que soit l'empereur Guillaume II, il ne Test pas à ce point. A Victor Hugo, qui fait de Napoléon III l'auteur unique et responsable du Deux- Décembre, Marx reproche justement de donner à son héros une action sur l'histoire du monde telle qu'aucun individu n'en eut jamais. Mieux encore on pourrait dire la même chose de Guillaume II pour le déchaînement de la guerre européenne. Il ne mérite « ni cet excès d'honneur, ni cette indignité ».

Cela ne signifie pas que nous adhérions à la conception philosophique d'un mécanisme aveugle, fatal et irrésistible. Qu'on relise ce que nous avons maintes fois déclaré. Mais nous croyons qu'il y a dans les groupes humains des tendances et des instincts collectifs qui sont les produits complexes des intérêts et des besoins issus tout à la fois de leur sol et de leur histoire ^ Savamment systématisés et dirigés, ces tendances

I. Si nous ne parlons ici que des visées politiques des Empires centraux, c'est que celles-là seules, celles des agresseurs, étaient révélées par la carte. La guerre faite parles

LA GUERRE SUR TERRE

et ces instincts vont crune poussée puissante à leur réalisation.- Les éléments géographiques de la guerre avaient été pensés plus ou moins obscurément par toute la Germanie; ils avaient été pensés clairement par les dirigeants des Germains, qui ont conduit leur peuple en le suivant.

Ces éléments, bien que tous inscrits sur la carte, ne répondaient pas tous à des réalités tangibles. Une carte est une représentation; comme telle, elle peut tromper. Il y avait, dans les buts de guerre de la Germanie, la part de la réalité et la part du mirage. Il y avait les conquêtes qui lui étaient indiquées par son propre développement et par Tétat politique et économique du monde moderne; il y avait aussi Tau delà illusoire conçu par ses ambitions envahissantes.

L'Allemagne et TAutriche-Hongrie ont déchaîné la guerre ; l'Allemagne seule Ta réellement voulue. Elle l'a voulue parce qu'elle avait, au plus haut point, V esprit d'extejision que Ratzel regarde comme indispensable à tout Etat sain et vigoureux. Cet esprit provient d'une tradition historique et d'une nécessité géographique.

La tradition historique est celle de l'Etat prussien, qui n'a pas cessé depuis le xv^ sièc e de grandir aux dépens de ses voisins. L'Etat fédéral allemand constitué en 1867 et en 1871 a pris à son compte sans y rien changer les moeurs politiques de la Prusse. Comme elle, il regarde les frontières, non comme une limitation fixe et durable de son domaine, mais comme une barrière provisoire, opposée à ses ambitions, et destinée à durer juste jusqu'au moment où il se sent assez fort pour la renverser. Les frontières sont des lignes conventionnelles,

Alliés a été d.'ordre sentimental, moral et juridique, dans son ensemble ; cela leur a même valu l'incomparable coopération des Etats-Unis, et cette coopération a souligné encore davantage le caractère idéaliste de la lutte. Non, la guerre des Alliés ne s'appuyait pas sur les considérations positives de la géographie ; elle les négligeait même beaucoup trop. Chez les Italiens seuls, l'opinion publique a eu le sentiment net de la valeur défensive singulière du Carso et surtout de l'importance stratégique de la vallée de l'Adige. Tandis que sur cent Français qui voulaient le retour de l'Alsace-Lorraine à la mère patrie, il y en avait quatre-vingt-dix-neuf qui se fondaient uniquement sur le droit des Alsaciens-Lorrains à disposer d'eux-mêmes, et qui n'avaient jamais songé au surcroit de puissance que vaudraient au pays la potasse de Nonnenbruch, le minerai de fer de Lorraine ou le charbon de la Sarre.

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