‹ La géographie de l'histoireChapitre 129 sur 216 · L- EN JEU TERRIEN · texte numérisé non relu

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immobiles en temps de paix et variables en temps de guerre; pendant la guerre « l'État le plus fort fait voyager les lignesfrontières sur le territoire de TÉtat le plus faible » (Ratzel). Ainsi se fondait, en raison germanique, la théorie du «chiffon de papier », qui a si fort scandalisé notre instinct latin du droit.

La nécessité géographique de la guerre était constituée avant tout par l'accroissement rapide de la population allemande. Cet accroissement, fruit d'une natalité robuste, avait été à peu près constant depuis qu'il existe des statistiques précises; il s'était élevé, dans les vingt dernières années, à environ 800000 par an. Une pareille pléthore d'hommes avait besoin de soupapes de sûreté. Elle en avait eu successivement deux : rémigration, jusqu'aux années 1 880- 1 885 ; depuis cette époque, l'industrie. L'émigration, qui en 1882 atteignait 220000 par an, était tombée depuis lors à 25ooo en 1910. L'Allemand pauvre, autrefois chassé par la misère, avait trouvé à s'employer dans une industrie ardente à Tinitiative, aux créations et à la production. Il était donc resté chez lui, et l'empire avait vu sa population passer de 45 millions à 69 millions. Phénomène grave pour les voisins de la Germanie, grave surtout pour la France, dont la population demeurait obstinément stationnaire . Automatiquement se produisait un appel d'hommes du voisin surpeuplé chez le voisin moins peuplé et possesseur d'un riche domaine; c'était l'invasion pacifique, avant l'invasion militaire qu'elle annonçait et préparait. La terrible et croissante inégalité des populations allemande et française était donc le premier élément géographique de la guerre et le plus essentiel. D'année en année, cette inégalité rendait la guerre plus certaine. Les gens bien informés ne cachaient pas leurs craintes. Peu de temps avant la catastrophe, Paul Leroy-Beaulieu reconnaissait dans /'£'conomiste français ç{Vlq l'industrie allemande, malgré son activité, n'était pas loin de ce que nous appelons volontiers le point de refus dans l'emploi de la surabondante main-d'œuvre éclose dans l'empire. « Pour qu'une explosion soit évitée, il

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faudra, ajoutait-il, que rémigration allemande recommence. » Elle a recommencé souslaforme guerrière, comme un débordement de masses telles que le monde n'en avait pas vu depuis les grandes invasions, avec Torganisation militaire, les canons lourds et les mitrailleuses en plus.

Le débordement de la Germanie s'est fait sur ses deux frontières Est et Ouest : d'un côté, sur la Pologne, la Lithuanie et la Courlande; de Tautre, sur les terres que les Anglais appellent couramment les Pays-Bas et qui sont les Flandres belge et française. Des deux côtés, les conditions géographiques ont dicté les buts de Tinvasion, qui ressortent clairement de la marche des armées allemandes et de la nature de l'occupation.

A TEst, les soldats de Hindenburg, suivant les traces anciennes des Chevaliers Teutoniques et des Porte-Glaives, se sont emparés des terres que les pangermanistes réclamaient comme terres de colonisation agricole. C'est la vaste zone qui va de Riga à la Galicie ; elle est riche sur bien des points en blé, en orge, en lin et en pommes de terre; les centres industriels eux-mêmes n'y manquent pas; aussi bien les centres industriels, tels que Lodz, avaient été dès le temps de paix si fortement germanisés qu'on les citait comme des enclaves allemandes en pays polonais. La terre est assez peuplée pour être bien cultivée partout où elle en vaut la peine (de 40 à 90 hab. au kilom. carré) ; elle n'est pas assez peuplée pour interdire l'établissement d'une classe nouvelle de dominateurs ; ceux-ci voulaient y exercer le commandement politique et économique [Herrschaft) ; en d'autres termes, ils voulaient faire travailler pour eux la population indigène réduite à un servage plus ou moins déguisé. Il s'agissait donc bien là d'une grande expédition coloniale et d'une politique coloniale.

A l'Ouest, dans les Pays-Bas belges et français, les éléments géographiques sont différents; les buts de guerre différaient aussi. Les Pays-Bas sont de riches terres à blé et à betteraves : mais la population indigène est trop dense : il était impossible de prétendre y organiser l'exploitation agri-

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cole au profit de l'Allemand; il eût fallu pour cela extirper ou chasser les populations; cette solution, devant laquelle ne reculaient pas avant et durant la guerre les imaginations de certains Germains ivres de Hervschaft, paraissait au début rejetée par ceux qui voulaient se contenter de réduire les vaincus à Timpuissance politique en opposant la Flandre à la Wallonie. Mais le développement de la guerre et l'organisation méthodique des déportations ont prouvé qu'on suivait sans doute aussi le plan indiqué par des pangermanistes éminents^

Ce n'était donc pas pour les richesses du sol que l'Allemagne convoitait ces Pays-Bas ; ce n'était pas davantage pour les richesses du sous-sol, dont la principale est la houille. L'Empire, devenu le plus grand producteur de charbon du monde après les Etats-Unis et l'Angleterre, n'avait guère besoin de s'annexer un nouveau bassin houiller. Il ne méprisait pas le profit accessoire que lui eût valu l'annexion de Liège et de Mons ; il appréciait aussi celui qu'il eût tiré des champs du Brabant et des pâturages de Flandre ; mais il n'eût pas déchaîné la guerre pour Liège, Mons, le Brabant et la Flandre...

Que voulait donc l'Empire aux Pays-Bas ? Avant tout, un débouché maritime pour le Rhin allemand (chapitre xiii) .

Depuis trente ans, l'active industrie rhénane et westphalienne dépendait d'un port étranger, qui concentrait presque tous ses produits et recevait presque toutes les marchandises qui lui étaient destinées. Ce port est Rotterdam, point de soudure delà navigation de mer et de la navigation du Rhin. La dépendance du Rhin allemand par rapport à Rotterdam s'était accrue d'année en année. Aucun eflfort pacifique du gouvernement allemand n'avait pu conjurer cette emprise du port hollandais : ni le Seeausnahme tarife qui depuis 1886 s'était eflForcé de détourner le trafic du Rhin vers Hambourg

I. Voir Otto Richard Tannenberg, Gross-Detitschlaïui, publié en 191 1, et traduction française par Millioud, publiée chez Payot, sous le titre : Le rêve allemand, La plus grande Allemagne.

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et Brème; ni les travaux d'Emden et le canal d'Emden. La géographie physique, qui indiquait Rotterdam comme port du Rhin, était demeurée victorieuse; elle avait été aidée par les efforts intelligents des Hollandais, actifs déblayeurs des accès de Rotterdam et créateurs de la Nieujpe Waterweg.

L'Allemagne avait compris que pour avoir un débouché du Rhin qui fût à elle, il lui fallait s'emparer de Rotterdam ou d'Anvers. Anvers, par sa situation sur un estuaire profond qui s'anastomose avec le delta du Rhin et de la Meuse, forme une excellente doublure de Rotterdam. Quelques travaux, pas plus difficiles que la Nieuj-ve Watenveg, permettraient aux grands chalands du Rhin d'accéder à Anvers aussi aisément qu'au port hollandais. Anvers peut donc devenir, aussi bien que Rotterdam, la porte ouverte sur la mer que jugeait indispensable l'industrialisme conquérant des Rhénans- Westphaliens.

Entre les deux ports, la Germanie avait le choix. Elle avait choisi Anvers, pour des raisons essentielles qui n'étaient pas géographiques, mais stratégiques. L'opération sur Anvers était à double effet ou à double profit : elle donnait à la fois à l'envahisseur une porte sur la mer et une base d'action contre l'Angleterre et contre la France. Cette base était devenue très forte depuis que les Allemands l'avaient complétée, en octobre 1914, parles avant-postes militaires de Zeebrugge et de Lille.

Pourtant, des raisons de site et de position, c'est-à-dire des raisons géographiques, avaient contribué aussi à déterminerle choix d'Anvers. Les Allemands attachaient une grande importance à la protection de leurs établissements maritimes, militaires ou commerciaux. Anvers est très protégé par la nature contre une attaque par mer; Rotterdam Test beaucoup moins. Il y a 88 kilomètres d'Anvers à Flessingue, et seulement 34 de Rotterdam à Hoek van Holland. Comme Kiel et comme Hambourg, Anvers est au fond d'un repaire inaccessible ; Rotterdam est plus vulnérable.

L'ambition conquérante de la Germanie s'étendait aussi au

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bassin minier de Briey-Longwy, sur la frontière de la Lorraine annexée.

La plus grande et la plus riche part des gisements lorrains de minerai de fer était située, sous le régime du traité de Francfort, sur le territoire français :

France 61000 hectares.

Lorraine annexée en 1871 43000 —

Luxembourg 3700 —

Belgique 354 —

Des trois bassins français (Longwy, Briey et Nancy) le plus productif et le meilleur est celui de Briey. C'était donc le plus convoité'. L'Allemagne, riche en houille, mais pauvre en fer le voulait comme part complémentaire indispensable de son activité économique. Dès les premiers jours de la guerre, elle s'était jetée sur le fer de Lorraine et elle l'avait exploité contre nous. Nous pourrions démontrer comment tous les sacrifices successifs et si coûteux que le Kronprinz a exigés de ses armées pour tâcher vainement de prendre Verdun n'étaient qu'une seule et même bataille destinée à mieux tenir le gage déjà saisi, le fer de Briey.

Tels étaient les principaux éléments géographiques « terriens » de la guerre allemande. Ici les convoitises brutales étaient fondées sur un sens très réaliste des ressources terrestres et des situations territoriales.

Aux buts de guerre allemands s'ajoutaient les buts de guerre austro-allemands. L'Autriche-Hongrie était le plus « continental » des grands Etats de l'Europe. Elle avait dû chercher des débouchés maritimes. Trieste était devenu, de par la volonté de l'Autriche, une création presque aussi artificielle que le Fiume hongrois et répondant à des ambitions pareilles. Trieste est italienne, enveloppée d'une population rurale slave; cependant Trieste était considérée non seule-

I. Voir ci-dessus chap. i, p. 16 et 17 ; et les deux ouvrages remarquables de Fernand Engerand, Le Secret de la Frontière, 1815-1871-1914 (avec 14 cartes hors texte), et Le Fer sur une Frontière, La. Politique métallurgique de l'Etat allemand (avec 3 cartes hors texte), Paris, Edition Bossard. Voir aussi la note de la p. 17 ci-dessus.

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ment par l'Autriche comme sa métropole maritime, mais encore par l'Allemagne comme un organe essentiel de sa respiration économique. « Trieste est un poumon de T Allemagne », disait non sans quelque exagération le prince de Bùlow. Il était essentiel pour tous les Alliés que Trieste, enjeu principal mais non pas unique de la guerre entre l'Italie et TAutriche, restât à la paix, entre les mains des Italiens.

Trieste était la proie. Salonique était Tespoir. Débouché sur une mer plus orientale, il fallait l'atteindre à tout prix. La Serbie occupe la vallée de la Morava, le grand chemin vers le Sud, et le bloc serbe barre le germanisme vers le Sud et vers TOuest^ De là toutes les tentatives successives de TAutriche pour s'emparer de la Serbie, en la cajolant ou en l'affamant, en la séduisant ou en la menaçant, et de là tous ses efforts pour dissocier le bloc serbe. C'est en vertu d'une logique géographique profonde que la guerre mondiale a débuté par l'ultimatum à la Serbie.

La route vers PEst, autrement dit le chemin de l'expansion austro-allemande vers l'Orient musulman, était pour l'Autriche la route Vienne-Salonique, et pour l'Allemagne, plus orgueilleuse, ambitieuse et impérialiste, le Berlin-Constantinople-Bagdad. Dans les convoitises des deux puissances se mesurait sur la carte l'appétit de chacune. Les ambitions autrichiennes étaient plus modestes; elles se contentaient de l'accès à Salonique. Les ambitions allemandes étaient vastes et comportaient un développement presque indéfini : derrière Constantinople il y a Bagdad, derrière Bagdad le golfe Persique, derrière le golfe Persique la mer de l'Inde et l'Inde elle-même.

L'Orient est le pays du mirage : les réalistes allemands eux-mêmes semblent avoir perdu pied dans cette question de la poussée vers l'Est. Déjà il y avait là une partie de fiction et de chimère. Soit comme terre de colonisation, soit comme

I. Voir ci-dessus, chap. i, p. 13 et 14, et plus loin chap. xiv.

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débouché de la surproduction industrielle, le prochain Orient est loin de posséder la valeur que lui donnaient les appétits germains. L'autre point de vue allemand, qui consistait à regarder le prochain Orient non comme une terre de colonisation, mais comme une route des hommes et des produits vers l'Orient lointain, était plus critiquable encore, car il comportait comme plan d'action une sorte de cercle vicieux. Le but "des Allemands, en ouvrant toute large la route de l'Est, eût été de vaincre économiquement la puissance anglaise dans cet Océan Indien qui est vraiment un domaine exclusif, tant politique que commercial, de l'Angleterre (voir chapitre xiiij ; mais pour ouvrir la route, il eût fallu au préalable avoir vaincu l'Angleterre...

Cependant le développement des grandes routes continentales des Etats-Unis et des fameux Traus du monde entier expliquaient les enthousiasmes germaniques en faveur de ce vaste dessein. D'ailleurs, par la concurrence même qu'il eût créée à la voie de Suez, le Bagdad allemand eût permis une politique économique d'équilibre et de compensation. Enfin il était le seul grand plan qui eût été à la portée des Allemands, et ceux-ci l'avaient adopté et poursuivi avec acharnement.

Parmi les rêves géographiques, l'Allemagne de la guerre s'était passionnée pour le retentissant projet deNaumann, le Mïtteleiiropa, Confédération de TEurope centrale, sous l'hégémonie allemande. Ce titre avait été auparavant celui d'un volume purement géographique de Partsch. Elle n'est pas loin de nous, Tépoque où Ratzel avait montré face à face, dans sa Géographie politique un croquis cartographique du Saint-Empire des Hohenstaufen, en 1200, et un croquis de la Triple-Alliance de 1900... Mais la guerre atout d'abord disloqué la Triple-Alliance; et par ce qu'elle a, en outre, remué, travaillé, coalisé contre les pouvoirs germaniques et germanisants les forces si vigoureuses des nationalités opprimées, elle a non seulement entraîné Teffondrement du « mythe », du Mitteleuropa, mais la destruction même de la réalité

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historique de l'Empire austro-hongrois. Or cela était à prévoir \

Cependant, comme nous l'exposerons dans les deux chapitres qui suivent, pour les conquérants allemands, la grande trompeuse, ce fut surtout la mer. Bien qu'ils l'eussent étudiée avec un soin et un zèle admirables, bien qu'ils eussent tout fait pour en obtenir la domination, ils n'étaient parvenus ni à la conquérir, ni peut-être à la comprendre.

I. Qu'il nous soit permis de citer ce passage textuel d'un article sur Les Eléments géographiques de la guerre, écrit dès 1917 et que nous avions publié sous notre double signature dans la revue Scieittia du i»'' février 1918 : « La plus héroïque et la mieux organisée de ces forces est représentée par les Tchèques (Tchèques et Slovaques) ; leur récente opposition totale au pouvoir de Vienne et la participation du bloc polonais à cette résistance sont plus que des symptômes, ce sont des faits, de grands faits. S'il arrivait par exemple que même avant la fin de la guerre une de ces nationalités parvint à affirmer son indépendance, on verrait clairement à quel point la guerre a surexcité les puissances adverses et a tout à la fois « précipité », dans le double sens du mot, c'est-à-dire hâté et détruit, le mythe du Mitteleuropa. » [Scientia, XXIII, 1918, p. 123.)

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