DETROITS TURCS
pas une très grande puissance ^ Ce seront la Roumanie, rUkraine ou Petite-Russie, la Caucasie, TArménie, l'Etat turc appelé à subsister (car il y a une Turquie pourvue d'une légitime base territoriale) et enfin la Bulgarie.
L'équilibre politique sur les bords de la mer Noire sera du même ordre que celui qui s'établira sur les bords de la Baltique. Il n'y manquera même pas l'analogie de TEtat de la coalition ennemie et vaincue, aux fenêtres ouvertes sur deux mers : la Bulgarie, qui devrait être limitrophe de la mer Noire et de l'Archipel, sera ici ce qu'est dans le Nord de l'Europe la Prusse, installée à Kônigsberg et à Wilhelmshaven.
Il paraît indiqué et relativement facile de faire des Détroits turcs un passage neutre et international, gardé par ceux qui ont intérêt à le maintenir ouvert, Roumains, Petits-Russiens, Caucasiens et Arméniens.
Mais le problème est compliqué par la présence de la grosse ville en majorité musulmane de Constantinople", ainsi que par les aspirations de la Grèce sur toutes les avenues de la mer Noire du côté de l'Archipel.
Dans la débâcle de l'empire turc, Constantinople demeure une ville d'Islam et un centre religieux et politique qu'il est impossible de traiter par prétention. Pour la deuxième fois, Constantinople, capitale d'Empire, survit à son Empire. Ce paradoxe semble appeler et justifier, ou le maintien d'une apparence d'Empire turc, ou le protectorat d'une grande puissance que les autres accepteront malaisément, ou un mandat donné par la Société des Nations, qui trouve ici son application pratique, limitée et sans doute éphémère.
De son côté, la Grèce, suivant sa destinée naturelle d'Etat de lisières maritimes, aspire à dominer les côtes des Dardanelles et de la Marmara, où l'élément grec l'emporte sur la côte d'Europe des Dardanelles (sand-
1. On s"étonnera peut-être de nous voir exclure la possibilité d'une grande puissance russe sur les bords de la mer Noire. La destinée des territoires de l'ancien Empire russe échappe encore, il est vrai, à nos calculs et à nos prévisions. Mais, qu'il y ait ou non demain une grande Russie, la Ligue des Nations ne pourra maintenir la liberté de la mer Noire qu'à condition de restreindre étroitement sur cette mer la puissance russe, ou, en d'autres termes, de la réduire à l'état de puissance secondaire.
2. Le vilayet de Constantinople, côté de l'Europe, devait compter ^^o ooo Musulmans, 260000 Grecs, 60000 Juifs et 70000 Arméniens avant la guerre (V'» d'Aruscourt, Coup d'œil sur L'Ethnographie des Balkans, dans VEthfiographie du 13 janvier I9r4).
LIAISONS MARITIMES
jak de Gallipoli) ainsi que sur les deux côtes au milieu de l'élargissement de la Marmara (Rodosto et Cyziquej ^ Par-dessus tout, la Grèce voudrait hériter de la ville impériale. Elle ne l'aura pas, car sa domination à Constantinople serait un arrêt de mort au point de vue maritime pour les pays de la mer Noire. Ce serait une nouvelle fermeture des détroits, et les détroits ne peuvent plus être fermés -.
Le croisement de la voie maritime et de la diagonale terrestre à Constantinople augmente encore la difficulté des problèmes politico-géographiques dont Técroulement de FEmpire turc a fait de pressantes nécessités de l'heure.
La route impériale de Hambourg à Bagdad a cessé d'exister, tout comme la route que Darius avait autrefois créée, entre Sardes et Suse, pour des fins politiques du même ordre. Mais ce qui a vécu de tout temps et continue de vivre, c'est le trafic terrestre entre FEurope et TAsie antérieure, passant par les Détroits. Depuis que TEurope a commencé à vivre, il y a toujours eu là un emporium : avant Constantinople, il y avait Byzance, et avant Byzance, Chalcédoine.
Les Bulgares, les Hongrois, les Autrichiens et les Allemands se trouvent sur les avenues de cette route d'Orient. Ils sont désignés par leur situation pour tirer les profits matériels et moraux du contact de la civilisation européenne avec l'Asie antérieure. Ils le sont d'autant plus que le premier pays asiatique qui se trouvera sur leur chemin sera l'Etat turc d'Anatolie, hier encore leur allié, et la Turquie diminuée ne pourra oublier que c'est l'Entente maritime qui a porté le coup de grâce à son Empire hier étendu sur une partie de l'Europe et de l'Asie. La diagonale est la route du Continent, comme la route des Détroits est celle de la Mer. Les puissances maritimes sont fortes sur la seconde, elles sont faibles sur la première.
Cependant, la neutralisation des Détroits et l'établissement