PLUS DE RACES PURES
Si même les races actuelles, blanches, noires ou jaunes, ne peuvent être considérées que comme des agglomérats hétérogènes, méritant à peine la dénomination propre de « races », a fortiori doit-on proscrire des expressions aussi paradoxales, et, disons le mot, aussi fautives que celles-ci, contradictoires en leurs deux termes : race latine, race slave, race française, race espagnole...
Il existe par ailleurs des groupes humains différenciés, tels que les Sémites par exemple ; mais encore un coup cela n'implique ni Tunité d'ascendance, ni l'homogénéité anthropologique, physiologique ou psychologique'.
Jules Sageret a pu constater avec raison : « La politique, tant extérieure qu'intérieure, des Etats civilisés peut-elle espérer se justifier scientifiquement par une connaissance positive des races humaines civilisées ? Toute la question, dite des races, réside en fait là. La réponse est, comme on a eu le loisir de s'en assurer, nettement négative. En d'autres termes, il n'y a pas, entre Etats civilisés, ni à l'intérieur des Etats civilisés, de questions de races ; ce qui nous agite tant, sous ce nom, correspond peut-être bien à une question, mais pas de races » 2.
Il importe de montrer l'application de ce clair principe à l'aide de rapides exemples, localisés et précis. Nous les choisirons dans cette péninsule des Balkans, dont les conflits de (( races » ont précédé, annoncé, puis déclenché le cataclysme européen, et ont du même coup suscité de récentes études non seulement d'historiens et de publicistes politiques, mais d'anthropologistes, d'ethnographes et de linguistes.
1. Il est d'autant plus indispensable d'insister sur ces affirmations primordiales qu'il y a encore parmi nous des tenants de l'idée plus ou moins simpliste de races : voir notamment une conférence faite à Paris par le docteur Bérillon, professeur à l'Ecole de psychologie, le 19 mars 1919, sur Les caractères ttationaux, leurs facteurs biologiques et psychologiques [Association française pour l'Avancement des Sciences, Conférences içi8-iç20, p. 51iio). Le Docteur Gustave Le Bon a contribué pour une bonne part à répandre également cette conception erronée.
2. La « question des races » et la science, dans Revue du Mois, 10 juin 1919, p. 167. Jules Sageret est, par ailleurs, l'auteur du livre récent, publié chez Alcan, en 1920 : Phi' losopkie de la guerre et de la paix.
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2. — CONTRASTES ENTRE LA DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE ACTUELLE DES PEUPLES DES BALKANS ET LES RÉALITÉS ANTHROPOLOGIQUES
La péninsule des Balkans est essentiellement composée par un ancien massif qui s'étendait autrefois sur toute la mer Egée, et que nous appelons TÉgéide, le massif de la mer Egée. Contre ce vieux massif sont venues s'appliquer et se plisser des vagues de pierre qui sont d'une part, au Nord, le Balkan proprement dit et d'autre part, à l'Ouest et au Sud, les Dinarides, les Alpes Dinariqdes entendues dans leur sens le plus vaste, c'est-à-dire une masse énorme de chaînes plissées analogues à ce que sont chez nous les Alpes et, en Italie, les Apennins ; ces plissements formidables ont contourné le vieux massif et se sont infléchis vers l'Est en passant par l'île de Crête et en allant rejoindre la Turquie d'Asie.
Du vieux massif qui est le vrai centre des Balkans, la moitié méridionale s'est effondrée ; tout a disparu sous la mer, ou plutôt ne reparaît au milieu de la mer que sous les espèces de ces petites îles multiples de l'Archipel ; là, nous retrouvons le gneiss des Cyclades qui appartient au compartiment archéen. Tandis que cet eff^ondrement principal se produisait, il se produisait aussi des eff"ondrements plus restreints dans l'intérieur du massif, eff'ondrements qui ont joué un rôo capital non seulement au point de vue de la géographie physique mais aussi, au point de vue de la géographie politique et de la géographie ethnique.
Le massif des Balkans ne se décompose pas en bassins hydrographiques, mais en petites ou grandes plaines d'effondrement qui ont été recouvertes en général par des dépôts de l'âge tertiaire ; ainsi, sont disséminées un certain nombre de plaines déprimées qui ont été les centres de cristallisation politique et les centres de rayonnement : en concevant, en apercevant, en suivant l'histoire à travçrs ces dépressions, nous pouvons nous rendre compte de ce qu'est l'enjeu des
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luttes politiques et ethniques, passées et présentes, dans~la Péninsule des Balkans.
De ces dépressions, les plus importantes sont très connues. Ici, la grande plaine d'Andrinople, la plaine de la Maritza moyenne et de TErgène ; là, la Roumélie avec Philippopoli, et plus à rOuest la haute plaine déprimée de Sofia. Dans la moitié occidentale du vieux massif, ces types de plaines et de hautes plaines sont encore plus nombreux : la plaine de Kossovo, le fameux Kossovo Poljé ; la Métokia et la plaine de Prizren ; la plaine du Haut-Vardar ou plaine d'Uskub (en serbe : Skoplje) ; vers le Sud, deux grandes plaines déprimées ont joué un rôle tout à fait capital, la plaine de la Basse-Macédoine avec Salonique et la plaine de la Haute- Macédoine avec Bitolj (nom serbe de Monastir). La Basse- Macédoine et la Haute-Macédoine, une basse plaine, une haute plaine, constituent par excellence la Macédoine et nous verrons à quel point elles peuvent être considérées comme le cœur véritable du massif balkanique.
Plus au Sud, la haute plaine de Thessalie. Enfin, un certain nombre de petites plaines tertiaires : plaine de Sérès, plaine de Drama, plaine de Velès (Koprulu), etc.
Après les dépressions, discernons les pointements proéminents de Tancien massif : le Sredna Gora et le Rhodope, à l'Est; et à l'Ouest, TOlympe, et le Char-Dagh : quatre vieux pylônes subsistant en énormes saillies de 2000 à près de 3 000 mètres, qui sont les régions les plus montagneuses et les plus sauvages de toute la région du massif balkanique, s'opposant aux plaines où se sont opérées les concentrations et les compénétrations de faits ethniques et d'intérêts politiques.
Telle est la réalité des reliefs. A cette réalité des reliefs superposons la réalité des routes. Pour circuler dans la Péninsule des Balkans, il a fallu passer d'une de ces dépressions à Tautre et par suite les joindre. L'une des vieilles routes de la Péninsule est celle qui va de Sofia à Philippopoli et à Andrinople, et qui aboutit à Constantinople et au Bqs-
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phore. Une autre route vient des bords du Danube, remonte la Morava, passe dans la dépression du Haut-Vardar, Skoplje (Uskub) , et va rejoindre d'une part la haute plaine de la Macédoine à Bitolj ou Monastir, et d'autre part la basse plaine de la Macédoine où règne la cité si active de la vieille Tliessalonique. Route Nord-est-Sud-ouest et route Nord-Sud, ces deux directions qui sont très importantes aujourd'hui, puisque la principale activité politique et industrielle est de nos jours dans l'Europe centrale et occidentale, ont été tout à fait secondaires dans les temps passés, en comparaison de la grande voie transversale qui réunissait le Bosphore à l'Adriatique, qui joignait ces deux capitales, Rome et Byzance. Cette voie partait de Byzance-Constantinople, entrait dans la dépression d'Andrinople et de la Maritza, atteignait la grande plaine centrale de la Basse-Macédoine, où elle touchait à la mer ; elle remontait ensuite vers la haute plaine de Monastir, puis, par Ochrida et la rive Nord du lac d'Ochrida, se frayait un passage à travers les montagnes albanaises et aboutissait à Dyrrachium (Durazzo). C'était la via Egnatia, la principale voie de circulation et de liaison. Or, dans cette voie, le point central, le point capital de rayonnement était Salonique : la Basse-Macédoine, de tout temps, depuis Philippe et Alexandre, a été la véritable base d'influence et de conquête.
Quant à Constantinople, cette puissante ville de plus d'un million d'habitants est pour ainsi dire extérieure à la Péninsule des Balkans, Constantinople n'a pas une position qui implique ou même facilite son rôle intérieur dans la Péninsule des Balkans ; elle a une situation excentrique. Constantinople est à la croisée de deux routes vieilles : la route de terre d'abord, la route des croisés, celle qui permettait d'aller presque continûment à pied de l'Europe occidentale jusque dans l'intérieur de l'Asie : en face de Rouméli-Hissar et d'Anatoli- Hissar, les châteaux qui surveillent le plus étroit étranglement du Bosphore sur la rive d'Europe et sur la rive d'Asie, on n'a plus à traverser qu'un « cours d'eau » de 5oo mètres de largeur, c'est-à-dire une grosse Seine, voilà tout. Or cette voie
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de terre est là, coupée par la voie de mer, qui fait communiquer le Pont-Euxin avec toutes les mers de toute la Méditerranée ; du Pont arrivaient les produits d'Extréme-Asie, la soie, plus tard, le thé : la grande voie des caravanes de TAsie du Nord aboutissait en Crimée ; delà, les produits transportés par mer venaient passer le long de ce fleuve véritable qu'est le Bosphore, fleuve à méandres avec des profondeurs de mer! La signification géographique de Constantinople est toujours ce qu'elle était : c'est le marché, c'est le bazar. Songez à ce qu'est encore aujourd'hui Timmense bazar de Stamboul, avec ses quatre-vingt-douze rues 1 Et tout Constantinople est une véritable ville commerciale, sans aucune industrie, ville d'échange, sise au confluent des deux routes de terre et de mer\ Oui, ville de confluence o\x refluent non seulement toutes les marchandises mais tous les expulsés ou refoulés de l'Orient.
Constantinople n'est pas un point de domination balkanique. Un pouvoir politique peut tenir Constantinople et n'être rien ou presque rien dans la Péninsule des Balkans.
Le présent vérifie le passé. Byzance subsistait liée à la majestueuse et fastueuse domination des empereurs byzantins, des Baa-'.AE'.;, alors que les invasions slaves avaient déjà recouvert toute la Péninsule. Ce n'est pas non plus à Constantinople que se sont jouées les parties déterminantes de l'histoire toute contemporaine de la Turquie : la révolution jeuneturque est partie de Salonique ; ce sont les comités et les régiments de Salonique qui ont fait la Turquie nouvelle et qui ont imposé le nouveau régime aux pouvoirs politiques installés à Constantinople.
A cette double réalité de reliefs et de routes, on peut et on doit maintenant superposer la réalité de ces groupes humains qu'on appelle communément, mais à tort, des « races » (fig. 28).
Dans les Balkans, quatre peuples appartiennent presque exclusivement à la religion orthodoxe. De ce premier groupe
I. Voir Bertrand Bareilles, Constantinople, ses cités franqucs et levantines [Pcra, Galata, Banlieue], Paris, 1918, in-S», 405 p., i planche, i plan et 32 fig.
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de peuples, les chrétiens, deux se rattachent à l'antiquité classique : d'abord et surtout les Grecs ou Hellènes, sur lesquels nous reviendrons tout à Theure. D'autre part, les Aromans ou Valaques ou Koutzo-Valaques qui sont revendiqués comme frères par les Roumains, lesquels se rattachent à la vieille colonisation romaine et latine. Depuis vingt-cinq ans, les Roumains avaient habilement essayé de regagner à leur cause ces enfants perdus de leur « race » qui étaient éloignés d'eux dans les montagnes du Pinde, sur les confins des peuplements hellènes et qui étaient avant tout des pasteurs '. Donc, en Macédoine et au Sud delà Macédoine, des représentants en nombre très inégal de la « race » grecque et de la « race » latine, relevant les uns et les autres en très grande majorité de l'Église orthodoxe.
Au Nord et au Centre, s'étalent les deux groupes slaves orthodoxes, les Serbes et les Bulgares. Quand on parle des Serbes, on ne doit pas entendre parler seulement des Serbes de la Serbie, mais des Serbes de la Croatie et de la Slovénie, de la Bosnie-Herzégovine, de la Dalmatie, du Monténégro ; tout cet ensemble serbo- croate use d'une même langue et constitue une masse ethnique homogène d'à peu près i3 à 14 millions d'individus ; tel est le groupe slave des Balkans le plus pur, et dont l'origine est véritablement slave'.
1. Cvijic les appelle Aromounes ; il déclare qu'il n'y a plus aujourd'hui que 154 agglomérations aromounes comptant de 150 000 à 160 oco âmes (La Péninsule Balkanique, p. 162). Depuis le traité de Bucarest, la Roumanie s'intéresse moins à ces aromounes.
2. Il s'agit surtout ici des Serbes des Balkans. Le nouveau Royaume des Serbes, Croates et Slovènes a fait éclater aux yeux de tous la parenté de langue et de culture des Slovènes et des Croates avec les Serbes. Cela ne date certes pas seulement de la fin de la guerre. En plein milieu de la grande guerre, et en plein Reichsrath, à Vienne, le ^o mai 1917, le député Slovène Mgr Korosec avait lu la déclaration suivante : « Les députés soussignés réunis en club yougo-slave, déclarent demander... que toutes les contrées de la Monarchie sur lesquelles vivent les Slovènes, les Croates et les Serbes soient réunies en un organisme d'Etat indépendant et démocratique... » Et Mgr Krek, du parti clérical, ajoutait : « Il est deux idées qui ne périront jamais : que les Slovènes, les Serbes et les Croates sont^un même peuple et qu'ils doivent appartenir ensemble à un organisrne d'Etat auquel ils parviendront fatalement. » — Nous ne traitons ici de chaque groupe que succinctement et au seul point de vue de la critique de l'idée simpliste de « race ». Développer historiquement de telles considérations à propos de chaque groupe les rendrait encore plus démonstratives. C'est ainsi que les Serbes et les Croates (qui sont tous Serbes) sont très authentiquement venus de la Russie méridionale, ay-ant franchi les Carpathes et s'étant répandus dans la vallée du Danube et dans les vallées de ses grands affluents, la Theiss, la Save et
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L'autre groupe slave est un groupe qui est, au point de vue de ses origines, moins slave ; au vu" siècle, les Bulgares sont venus des bords de la Volga (le nom de Bulgares vient précisément de Volga) ; ce sont des Ouralo-Altaïques qui se sont slavisés; et Ton peut dire qu'ils sont devenus d'autant mieux des Slaves et qu^ls se sont d'autant plus rattachés au monde slave qu'ils ont adhéré à l'Eglise orthodoxe et qu'ils ont été intellectuellement et socialement façonnés par elle.
Entre les groupes chrétiens l'Islam s'est introduit et implanté, — représenté par deux races, les Turcs Osmanlis et, en second lieu, les Albanais (Skipetars) dont tout le groupe central et principal est musulman. Coupant ainsi les denses masses ethniques chrétiennes du Nord et du Sud, et rattachés les uns aux autres par le lien de la religion, ces xMahométans, se sont trouvés souvent associés dans Thistoire : les derniers venus, c'est-à-dire les conquérants, les Turcs Osmanlis, et ceux qui descendent du plus vieux groupe de la Péninsule, le groupe illyrien (les Albanais parlent une langue que les linguistes regardent comme une forme nouvelle du vieil illyrien) .
la Morava. Il s'ensuit que les territoires montagneux qui s'étendent jusqu'à l'Adriatique sont occupés par les descendants mêlés de races préhistoriques et historiques mal connues, que les Serbes dominèrent et assimilèrent. Ce sont sans doute ces mélanges de dosages variés qui expliquent les différences entre les Bosniaques-Herzégoviniens qui sont les Serbes les plus brachycéphales et les Serbes de la Serbie proprement dite qui sont plutôt dolichocéphales. Les Serbes constituent néanmoins un groupe ethnique qui a une certaine marque : le plus grand nombre d'entre eux ont des cheveux de couleur plutôt claire ; beaucoup sont, en eÊfet, bruns ou châtains et leurs iris sont souvent bleus (voir plus loin) ; de plus, le nez vigoureusement dessiné, rectiligne, fait un angle avec le front (c'est, dans les Balkans, le « nez slave » qui est l'inverse de ce qu'on appelle le « nez grec »). En fin de compte, le type serbe apparaît comme un vrai type ethnique, original et vivace. Mais c'est toujours la vie historique qui crée les nations et qui, par contre-coup, maintient et façonne ce qu'on appelle improprement la race. Telle est l'idée évolutive, tenant compte du réel, et qui doit être opposée à la fameuse thèse, chère aux mégalomanes germaniques, et qui prétendait imposer le dogme des races immuables, faites les unes pour la domination, les autres pour la servitude. Oui, l'Empire serbe et la civilisation serbe ont déterminé, puis fixé, puis renforcé le type physique des Serbes en l'associant à un très beau type moral, et en unissant, par-dessus tout, ceux qui se rattachaient à ce double type physique et moral par le lien indissoluble d'une langue commune.
Aujourd'hui encore, malgré toutes les vicissitudes de l'empire serbe, malgré les Turcs, les Hongrois et les Autrichiens, malgré les séparations politiques et les conversions religieuses forcées, il existe treize à quato7-:f e millions d'êtres humains qui parlent la même langue et qui sont unis par les mêmes douleurs historiques et les mêmes espoirs politiques enfin réalisés : Voir les beaux articles de Milesko, R. Vesnitch, réunis en un volume L.z Serbie à travers la guerre avec préface d'A. Gauvain, Paris, Bossard, 1921.
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Les plus jeunes et les plus anciens ont été ainsi pris et joints par le mahométisme. Parmi les Albanais, on doit évaluer à 800000 environ le nombre des musulmans, à Sooooo le nombre des orthodoxes et à 200000 celui des catholiques ; la majorité est sans conteste musulmane, et étant donnée la place géographique qu'occupent dans l'Albanie même les tribus mahométanes, la zone centrale, nous pouvons les rattacher à la traînée disconstinue d'Islam qui s'étend de la mer Noire jusqu'à l'Adriatique, tout au long, pourrait-on dire, de l'antique voie de relation et de conquête, la via Egnatia.
A ces six groupes ethniques, figurés par des taches plus ou moins étendues sur la carte 28, il convient d'ajouter deux groupes de migrants ou migrateurs qui n'ont pas de patrie, qui sont des errants. De ces deux derniers groupes, l'un est composé par excellence de citadins, ce sont les Juifs ; ils sont des urbains, car ils sont des commerçants ; et l'autre est avant tout un groupe rural, un groupe errant des campagnes qui se transporte à travers tout l'orient de l'Europe et jusque dans l'occident : les Tsiganes ; très nombreux dans la région de la Dobroudja par exemple , ils essaiment dans toutes les régions des Balkans, voire les plus lointaines et les plus difficiles d'accès.
Tels sont les huit principaux groupes qui se partagent la Péninsule des Balkans. De ceux qui ont des visées politiques, nous devons éliminer les deux derniers. Restent les six autres. La lutte pour la conquête de la Péninsule des Balkans, c'est précisément l'acheminement vers les grandes dépressions tertiaires et l'installation durable dans ces dépressions en vue de la domination politique.
Vers le Nord, au cours de leur longue histoire, les Serbes avaient peu à peu reculé jusqu'au Danube ; refoulés par les Turcs, ils étaient arrivés à n'être plus qu'une population de vallée, à n'avoir plus comme communication avec l'extérieur
I. Dans la Dobroudja, qu'a spécialement étudiée le professeur E. Pittabd (voir plus loin), on rencontre encore des Lazes, des Lipovans, des Arméniens, des colons Allemands
etc.
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que le Danube ; leur conquête consiste à avoir repris position dans le vieux massif, en 191 2, et recouvré possession de la plaine de Kossovo, de la Métokia. de la plaine de Prizren, et surtout de la plaine du Haut-Vardar avec Skoplje (Uskub) ainsi que de la Haute-Macédoine avec Bitolj (xMonastir) et d'une partie de la Basse-Macédoine.
Les Grecs étaient les occupants de la plaine de Thessalie ; depuis longtemps ils ont peuplé tout le littoral. Ils ont été les principaux bénéficiaires de la guerre de 191 2 et de 19 13, précisément parce qu'ils sont aujourd'hui les maîtres de la Basse-Macédoine, les détenteurs de l'illustre cité de Salonique.
Les Bulgares occupent sans conteste toute la haute plaine de Sofia et partiellement la riche plaine de Philippopoli ; ils s'avancent peu à peu, ayant disputé aux Turcs, puis enviant maintenant aux Grecs la troisième grande dépression, celle de la Maritza moyenne et de l'Ergène, sur laquelle « règne » Andrinople.
La lutte essentielle entre Grecs, Turcs et Bulgares, c'est la lutte autour d'Andrinople, la lutte pour Andrinople. Gonstantinople, nous l'avons dit, est un point excentrique; ceux qui ne posséderaient que Gonstantinople pourraient être déjà regardés comme chassés de la Péninsule des Balkans ; ainsi s'expliquent les événements de 1918 à 1920...
Voilà donc, réduit à sa plus simple expression, un tableau général des « races » ; mais il convient, parce que la réalité est compliquée, de compliquer à dessein ce classement trop schématique.
D'abord, constatons que tous les groupes sont plus mêlés qu'on ne Ta figuré. Au lieu de grandes taches ou de grandes bandes juxtaposées, il y a partout des groupes ethniques qui, même en restant homogènes, forment des enclaves hors de leur propre territoire.
Ces compénétrations s'observent dans les campagnes et se révèlent parfois par les cultures; ainsi Melnik est située au delà, vers le Nord, des zones littorales occupées par les Grecs ;
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c'est un point extérieur à la zone grecque, un petit point perdu d'hellénisme au milieu des Bulgares '; or, il apparaît grec à tel point que l'un de nos opérateurs des Archives de la Planète, Passet, nous a raconté ce fait très intéressant : les Grecs, entourés de Bulgares, représentaient les usages méditerranéens et pratiquaient la culture de la vigne. Melnik était entourée de vignes splendides ; la population, parce que méditerranéenne, excellait dans les soins à donner aux arbres et aux arbustes, et savait faire le vin. Lorsque les habitants de Melnik, effrayés par les comitadjis bulgares, se sont enfuis, les Bulgares n'ont pas détruit la ville, comme on l'a dit; ils s'y sont installés ; eux, les Bulgares, ce sont des laboureurs ou des pâtres ; ils ne savent pas travailler la vigne, il ne savent pas faire la vendange ; or, ils se sont emparés de Melnik et des campagnes environnantes au moment où les vignes étaient surchargées de magnifiques grappes de raisins... L'on n'improvise pas le savoir-faire, l'art délicat et traditionnel qu'implique la vinification : la récolte a été perdue ^
Les villes surtout représentent des mélanges extraordinaires. A ce point de vue, donnons deux documents qui ont un certain intérêt ; ce sont deux recensements inédits, l'un de Monastir (Bitolj) et l'autre de Salonique ; il importe d'abord de les publier in extenso tels qu'un de nous a pu se les procurer. (Voir à la page suivante le Tableau statistique de la population du département de Monastir, Bitolj.)
En 1 9 1 3 , dans la ville de Monastir, le total des habitants était donc de 59856, en gros 60 000; sur ces 60000 habitants, on comptait 23 000 musulmans, 3oooo chrétiens et environ 6000 juifs. Ce qui eût été particulièrement intéressant, c'eût été de savoir comment se décomposait, au point de vue des groupes ethniques, la masse des 3oooo chrétiens (hellènes, valaques, bulgares et serbes) ; les recenseurs ne l'ont pas recherché car
1. Cela est nettement et exactement figuré sur la carte d'ADRiEN d'Arlincourt, Coup d' œil sur l'Ethnographie des Balkans, dans L'Ethnographie, 15 janvier 1914, p. 57-67.
2. Au sujet de Melnik, voir encore plus loin, chap. xvr, § 3.
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