Etrangers (presque tous israélites) . . . Total
Le groupe le plus compact de cette ville de Salonique est le groupe de juifs : 6i ooo. Ces juifs sont jadis venus d'Espagne; ce sont des juifs qui, à Tépoque des persécutions en Espagne, se sont réfugiés dans TOrient de l'Europe et se sont concentrés dans les villes. Ces juifs parlent le français admirablement, avec un accent que certains paysans de nos provinces pourraient leur envier; entre eux, ils parlent le ju'déoespagnol, sorte de langue qui est un espagnol judaïsé qu'ils écrivent en caractères hébraïques.
GEOGRAPHIE ACTUELLE ET ANTHROPOLOGIE
Lorsque nous lisons : étrangers, 4 864, nous devons nous dire que ces étrangers, presque tous, sont des juifs; si bien que si Ton fait la critique de ce document, il faut ajouter au moins 4000 individus au groupe des israélites. Ajoutons enfin que parmi les musulmans, il y a encore des groupes compacts (nous l'expliquerons tout à Theure), des groupes de plusieurs milliers qui sont d'origine juive. Nous pouvons considérer que sur les 160000 âmes de Salonique, la moitié au moins se rattache directement ou indirectement à la race Israélite.
Quelle que soit l'apparente netteté des chiffres, les groupes ne sont donc pas aussi homogènes qu'on aurait pu le supposer tout à rheure. Nous devons aller plus loin afin de mieux comprendre la complexité du problème. La considération capitale en effet, c'est que Thomogénéité de ces groupes ethniques ne correspond pas du tout à une homogénéité anthropologique.
Les agglomérations ethniques, auxquelles nous semblons attribuer une certaine homogénéité en leur conférant d'une manière trompeuse le nom de race, sont elles-mêmes des amalgames ou des agglomérés. Peut-on imaginer un groupe 'qui paraisse avoir davantage une personnalité historique et ethnographique reconnue de tous que les Grecs ? Or, les Grecs ne sont qu'un composé de différents types ethniques, de différentes races dont l'ensemble a donné ce que nous appelons aujourd'hui le peuple grec. Un des derniers travaux paru sur les Grecs est du au professeur Pittard, qui l'a publié dans le premier numéro des Archives suisses d'anthropologie générale. E. Pittard a mesuré i25 Grecs (et les travaux que nous connaissons jusqu'à ce jour sur les Hellènes de la Péninsule sont si peu nombreux que cela confère une réelle importance à ses renseignements). E. Pittard arrive à cette conclusion que, dans la race grecque, il faut reconnaître au moins plusieurs groupes : « La prédominance, dit-il, est manifestement en faveur des formes brachycéphales. Cependant la proportion relativement grande des formes doli-
RELATIVISME DE LA RACE
chocéphales, et, d'autre part, la quantité également forte des mésocéphales, semblent indiquer que les Grecs sont loin de représenter un type ethnique composé d'éléments homogènes » \ Plus loin, il conclut : « L'étiquette de Grecs recouvre une population parfaitement hétérogène. Il n'y a pas de « race » grecque pure" ». Il rappelle que Deniker a distingué chez les Grecs trois groupes : un groupe moins fortement, moins nettement brachycéphale, le groupe de rOrient, — un autre groupe brachycéphale, celui de TEpire, celui qui est voisin des Albanais, lesquels sont les plusbrachycéphales de la Péninsule — et un troisième groupe dolichocéphale très noir ibéro-insulaire, le vieux groupe de la Méditerranée et des îles de la Méditerranée. Ce qu'on dénomme couramment race, — telle la « race », grecque, — est un composé de races diverses. Qu'est-ce donc que la race et que pouvonsnous en savoir ? C'est qu'elle résulte non pas simplement des données immédiates de la nature, mais des données très médiatisées de la conscience. C'est un phénomène collectif qui s'étend, se développe, quand les idées qui dominent une race ont de la puissance et qui, au contraire, disparaît et s'éteint lorsque l'âme de la « race », dépérissant, n'arrive pas à donner leur plein effet aux réalités ethniques de la nature et du corps.
On ne saurait trop fortement confronter avec la distribution géographique les réalités anthropologiques. Rien n'est plus parlant que des cartes ; c'est pourquoi nous voulons placer après notre carton des peuples actuels (fig. 28) trois cartons d'ensemble extraits des œuvres de l'anthropologiste de Genève que nous avons déjà cité, leprofesseur E. Pittard (fig. 29, 3o et 3i) : ces cartons représentent une situation politique des Balkans antérieure à la guerre, mais comme ils ont été reproduits tels quels dans le grand et bel ouvrage publié par l'auteur en 1920 sous le titre Les Peuples des
I. E. Pittard, Ethnogenie de Li Péninsule des Balkans, Contribution a l'étude anthropologique des Grecs [Archives suisses d'Anthropologie générale), I, mai 191.), p. 14. a. Idem, ibid., p- ly-
GÉOGRAPHIE ACTUELLE ET ANTHROPOLOGIE
Balkans^ Recherches anthropologiques dans la Péninsule des Balkans^ spécialement dans la Dobroudja, nous n'y changerons rien, et nous accompagnerons les trois cartes des commentaires mêmes de Pittard.
La fig. 29, qui se rapporte à la taille moyenne des populations balkaniques, est ainsi commentée :
La répartition de la stature moyenne dans la Péninsule a été établie à l'aide de mes documents personnels, mais aussi grâce aux chiffres provenant des recrutements militaires — là où ils ont été publiés ! — et aux mensurations faites par quelques auteurs cités dans le corps de l'ouvrage. L'avenir modifiera peut-être cette répartition ; cependant, je crois que les modifications possibles ne seront pas importantes. On remarquera, dans cette carte, la concentration vers l'Ouest de la Péninsule des hommes de haute taille. Les Bosniaques-Herzégoviniens, les Monténégrins, une grande partie des Albanais, des contingents importants de Serbes et de Grecs, constituent, dans cette partie des Balkans, un des foyers de la plus haute stature en Europe. La délimitation de cette race de grande taille ne peut, naturellement, dans l'état actuel de nos connaissances, être précisée, et sa limite à l'Est est absolument conventionnelle : d'ailleurs cette observation s'applique aussi aux autres catégories de statures. Mais telle qu'elle est, cette carte donne des indications précieuses. A plusieurs égards (en ce qui concerne la Turquie, par exemple), les résultats que nous inscrivons modifient complètement ce qui a été publié jusqu'à présent sur la taille des Balkaniques.
La fig. 3o concerne la forme des crânes : crâne.s ronds ou brachycéphales, crânes allongés ou dolichocéphales :
Cette carte de l'indice céphalique est, sur certains points, à rapprocher de la carte précédente. On constatera que, de la Save au cap Matapan, la « race » de haute stature signalée précédemment est, en même temps, la plus brachycéphale de toute la Péninsule des Balkans. Cette région occidentale est le domaine de la race Dinarique ou Adriatique qui semble représenter, dans les temps actuels, l'antique « race » lUyrienne. Les chaînes de montagnes qui du Char-Dagh,par l'arête maîtresse du Pinde, se prolongent jusqu'au Taygète, semblent avoir maintenu, à leur occident, les représentants de cette race Dinarique qu'on pourrait aussi appeler, à cause de son cantonnement méridional, race Adriaticolonienne. En dehors de ce groupe très fortement brachycéphale, on remarquera la sous-brachycéphalie moyenne des autres pays balkaniques,
RELATIVISME DE LA RACE
FiG. 28. — RÉPARTITION GÉNÉRALE DES PRINCIPAUX GROUPES ETHNIQUES
DES Balkans.
I = Hellènes ; 2 = Roumains ; 3 = Serbes ; 4 = Bulgares ; 5 = Turcs ; 6 = Albanais.
GÉOGRAPHIE ACTUELLE ET ANTHROPOLOGIE
FiG. 29. — Répartition de la stature moyenne dans la péninsule
DES Balkans (d'après Pittard).
I = Taille dépassant i'"7o ; 2 = Tailles de i"'678 à i°'7o; 5 = Tailles de i-^ôj à i^b-^.
RELATIVISME DE LA RACE
FiG. 30. — RÉPARTITION DE l'iNDICE CÉPHALIQUE MOYEN DANS LA PÉNINSULE
DES Balkans (d'après Pittard).
I = Indices de 83 à 87 (H3'perbrachycéphales) ; 2 = Indices de 82 à 83 (Sous-Brachycéphales) ; 3 = Indices de 79 à 80 (Mésaticéphales et Sous-Dolichocéphales).
GEOGRAPHIE ACTUELLE ET AyTUROPOLOGIE
FlG. 31. — RÉPARTITION DES TYPES BLONDS DANS LA PÉNINSULE
DES Bai-kans (d'après Pittard) .
I = moins de 3 p. 100 ; 2 := de 5 à 10 p. 100 ; 3 = plus de ro p. 100.
RELATIVISME DE LA RACE
la Serbie et la Bulgarie exceptés. Ces deux royaumes semblent constituer, par leurs caractères céphaliques moyens, une masse humaine relativement homogène et se différenciant ainsi de celle qui habite les autres Etats. Mais cette homogénéité n'est pas, pour le moment, exprimée par les caractères de la stature et de la pigmentation.
Enfin la fig. 3 1 se rapporte à la couleur des cheveux :
La répartition des types blonds dans la Péninsule des Balkans confirme quelques suppositions énoncées à l'aide des cartes précédentes. Elle maintient l'unité de la race x\driatico-Ionienne. Mais elle atténue la remarque faite, à propos de la Bulgarie et de la Serbie, lorsque nous examinions les caractères de l'indice céphalique. Si les Serbes et les Bulgares ont une forme crânienne très rapprochée, ils ne semblent pas posséder les mêmes caractères de pigmentation. Les Bulgares, d'après cette carte, sont beaucoup moins souvent bruns que les Serbes ou, si l'on préfère, beaucoup plus souvent blonds. Pour ce qui concerne l'indication de la couleur des cheveux chez les Bulgares, j'ai utilisé les statistiques de Wateff. J'ai préféré celles-ci à mes propres statistiques parce que l'auteur bulgare a opéré sur des nombres bien plus considérables que les miens. Wateff a trouvé une proportion de 29,36 pour cent de cheveux blonds dans son pays. Je n'ai rencontré, en examinant 200 Bulgares, que deux individus ayant des cheveux blonds !... Mais je rappelle ici, pour expliquer cette différence, une remarque faite dans le chapitre consacré aux Bulgares : les statistiques de Wateff ont porté sur une quantité considérable d'cjifûnîs, tandis que je n'ai examiné que des adultes. Or nous savons que, fréquemment, les enfants des populations brunes ont, dans leur jeune âge, les cheveux blonds. Ceux-ci changeront de couleur plus tard. Ces réserves étant formulées, il n'en reste pas moins que la Serbie et la Bulgarie sont les régions de la Péninsule où l'on peut noter le plus grand nombre de cheveux blonds, et la présente carte est à rapprocher de celle qui montre la répartition des diverses formes crâniennes. Pour le surplus, la carte montre nettement que la Péninsule des Balkans, dans son ensemble, est loin d'appartenir au « royaume des blonds ».
Concluons par cette autre constatation d'ensemble de Pittard :
Nous pouvons nous représenter la Péninsule comme peuplée par deux races principales : une race de haute taille, brachycéphale et brune (j'attire votre attention sur le fait que de l'autre côté de la rive adria-
ALTÉRATIONS VOLONTAIRES
tique la péninsule Italique ne présente aucune ressemblance avec la rive balkanique) et une race de grande taille également à caractère brachycéphale avec une pigmentation, je ne dis pas claire, mais fréquemment claire, race dans laquelle nous pourrions faire entrer les Bulgares et les Serbes.
Concluons surtout que Ton ne doit pas borner le sens du mot « race » à sa brutale signification anthropologique ; on ne doit pas non plus étendre démesurément (selon Tusage trop courant) cette expression de «races». Laissons-lui finalement sa signification complexe et vague de géographie politique en nous rappelant toujours qu'elle est toute relative ; et. par ailleurs, si une nationalité peut être composée d'un certain nombre d'éléments anthropologiques difi'érents, de même une « race » peut avoir été décomposée en plusieurs nationalités et peut porter une série de noms nationaux différents.