ALTERATIONS VOLONTAIRES ET CONSCIENTES DE LA « RACE
Souvent un groupe humain s'adonne si exclusivement à une modalité de travail que le nom de ce groupe implique un genre de vie. Dans les Balkans, « Vlah » ou « Valaque » signifie berger, et, d'une manière générale « Bugar » ou « Bulgare » désigne un laboureur. Toutefois ce ne sont là que généralisations, quoique parfois abusives ; il est des déformations plus graves qui aboutissent, en ce qui regarde la «race», à être l'équivalent de véritables altérations.
On sait que de très amples mouvements de conversion ont été déterminés par la conquête turque : les Turcs ont imposé comme condition absolue à ceux qui voulaient garder leurs droits à la terre et leur autorité sur les paysans, de se convertir au mahométisme. En des pays comme la Crète, comme la Bosnie-Herzégovine, comme TAlbanie, tous les propriétaires hellènes, serbes ou albanais ont dû passer à Tislam.
Aujourd'hui, en Bosnie-Herzégovine, sur une population totale de 1900000 Serbes, il en est 800000 qui se disent
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Turcs'; ils ne sont pas des Turcs, ils ne savent pas un mot de la langue turque, ils ne savent pas non plus un seul mot d'arabe, mais se sont des Serbes islamisés; le seul fait qu'ils se disent Turcs produit un acheminement vers un changement qui, au bout de quelques siècles, pourrait apparaître comme une modification de la race. En certaines heures de crise, ils se sont dressés contre les Serbes orthodoxes, comme s'ils étaient effectivement d'une autre race que la leur.
De même, en Albanie, nous pouvons approximativement compter 800000 Albanais musulmans, Sooooo Albanais orthodoxes, 200000 Albanais catholiques. Les Albanais orthodoxes du Sud, qui sont aujourd'hui en lutte contre les Grecs, ont à un haut degré subi leur influence et ont durant le dernier siècle souvent lié leur cause à la leur. Aussi bien, dans toute la Péninsule des Balkans Téglise grecque, par le seul fait qu'elle a été la grande dispensatrice et organisatrice de la religion chrétienne pendant de très longs siècles, a hellénisé un certain nombre de peuples qui n'étaient pas grecs. Ainsi, le seul fait que des Slaves eux-mêmes, de générations en générations, se sont dits Grecs en se rattachant à réglise grecque, en avait amené peu à peu quelques-uns à être, dans une mesure plus ou moins grande, hellénisés. Pareillement les Valaques orthodoxes ont été fortement hellénisés.
Lorsqu'en 1871, sous l'influence déterminante de la Russie, on a reconstitué pour ainsi dire de toutes pièces l'église bulgare (l'exarchat bulgare c'est-à-dire une autorité schismatique par rapport à l'église grecque du Phanar), on a fait une oeuvre qui était non seulement religieuse, mais nationale; pour favoriser ceux qui détestaient Thellénisation que représentait l'église grecque, on leur a donné le moyen de pouvoir affirmer leurs caractères et aspirations ethniques en se disant Bulgares, et en se rattachant à l'exarchat ; on a vu, depuis lors, des populations se bulgariser d'âme et de
I. Voir Jean Brushes, Du caractère propre et du caractère complexe des faits de géographie humaine, dans Annales de géographie, 13 janvier 1914, p. 1-40, tout le paragraphe II
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cœur par cette affirmation seule ; des groupes ethniques autres que les groupes bulgares, comme certains Serbes de Macédoine, dans la mesure où ils sentaient en eux du sang slave et où ils voulaient réagir contre Thellénisation, se sont déclarés Bulgares ; c'est une des questions qui ont compliqué tout à fait le problème de Macédoine et qui rendent encore plus malaisée la discussion du vrai caractère ethnique originel et spécifique des Slaves macédoniens.
Il faut en venir enfin à des complications bien plus graves en leurs conséquences, parce qu'encore plus conscientes, plus volontaires. Nous voulons ici résumer deux groupes d'observations ou de documents qui nous paraissent d'une singulière signification ethnographique, ou mieux, « anti-ethnographique ».
Un mot d'abord des Bektachis, sorte de secte, sorte de franc-maçonnerie areligieuse ou antireligieuse au sein de rislam ; or ces Bektatchis sont très nombreux dans la partie de l'Albanie située au Sud du Skumbi ; on peut dire que presque tous les Albanais musulmans du Sud sont Bektatchis ; ainsi se crée -entre les diverses races islamiques une espèce de communauté nouvelle qui contredit parfois et qui altère dans une certaine mesure les affinités ethniques naturelles.
Lorsque Tun de nous était à Salonique, il a rencontré grâce à l'obligeance d'un chirurgien français, le D"" Dreyfus, un jeune docteur en médecine albanais et bektatchi, et il lui a demandé de lui faire connaître des Albanais ; il fut alors conduit à un téké albanais (couvent, refuge-hôtellerie) situé à deux ou trois kilomètres de la ville, et présenté à un des grands chefs « albanais » qui était un grand chef bektatchi. Nous avons causé avec ce chef, nous l'avons photographié. Nous avons interrogé ce vénérable vieillard, âgé de plus de quatre-vingts ans, que tous les Abanais qui étaient là regardaient comme un des leurs et respectaient comme un saint... Or sait-on ce que nous avons découvert ? C'est que ce chef bektatchi était en fin de compte un... Turc de Sérès !
Brcshes et Vallaux. î8
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Il convient de parler beaucoup plus longuement de ce groupe si curieux des Deiinrnés, c'est-à-dire des Juifs de Salonique qui sont convertis à Tlslam'. Ce groupe de Juifs de Salonique est composé de loooo individus environ, groupe considérable par rapport au total de i6o ooo habitants. Aussi bien, ce groupe de Juifs convertis à Tislam suit la tradition de Zévi Sabataï, petit-fils d un épicier de Morée, qui avait reçu une éducation religieuse très sévère et s'était cru destiné au messianisme ; il s'était affilié à la Cabale et un jour, au service religieux du samedi, il s'était proclamé Messie ; il avait prononcé des paroles décisives et il s'en suivit qu'il fut mis à la porte de la synagogue et que les rabbins l'expulsèrent de la communauté juive.
Zévi Sabataï fait alors du prosélytisme à Smyrne ; puis il part pour Constantinople, se déclarant ouvertement le Messie; il opère des conversions parmi les Israélites et les Musulmans et a un tel renom que même des Hongrois chrétiens se convertissent à la nouvelle secte. Il voyage en Egypte où il est jeté en prison, puis il se marie là-bas avec une prostituée hollandaise et finit par mourir misérablement au Monténégro. Il avait déterminé un tel mouvement que les Juifs du Sud de la France avaient frété des bateaux pour aller à son secours lorsqu'il s'était trouvé dans la misère en Egypte.
Zévi Sabataï a exigé de tous ses disciples une conversion formelle et, disons-le, formaliste, à l'Islam ; ce ne fut jamais qu'une conversion simulée; il avait abandonné la communauté juive pour adhérer à la religion de Mahomet ; ses disciples firent de même ; mais l'adhésion était purement de façade. Les Deunmés vont à la Mosquée, mais ils ne sont point de véritables mahométans. Ils prennent les attitudes et les gestes des mahométans, mais c'est en réalité pour lutter contre Tlslam lui-même.
A la suite de Zévi Sabataï, un de ses neveux, Querido,
I. On les appelle souvent les dolmés ; mais cette expression est incorrecte. Les deuniiu's cela veut dire en turc les convertis.
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veut reprendre la tradition du premier Messie ; il crée une sorte de schisme, si bien que, de cette secte des Deunmés, sortent trois groupes, trois sectes encore vivantes à Salonique, et qui se développent rigoureusement séparées les unes des autres, tout aussi indépendantes des mahométans proprement dits que de la communauté juive. Ces trois groupes sont : i° les Ismirlis, qui regardent comme seul prophète Zévi Sabataï et qu'on appelle à Salonique les Kapandjis, c'est-à-dire les fariniers ; ils sont à peu près 2 5oo; 2° les Jakoubis, qui regardent comme chefs Zévi Sabataï et son neveu Querido ; ils sont à peu près 4 000 et on les appelle les Hamdi-bey ; 3*^ les Omosos, c'est-à-dire « nez plats » "qui regardent comme prophète Zévi Sabataï et un autre prophète appelé Othman-Baba ; ils sont environ 3 5oo; à Salonique, ils portent le nom de Karagatch.
Ces Deunmés ont tous oublié l'espagnol; ils n'emploient et ne savent que le turc ; leurs prêtres, qui s'appellent hodjas du nom des prêtres musulmans, savent l'hébreu et ont des livres sacrés en hébreu.
Dans chacune de ces sectes, on se marie rigoureusement sans sortir de la secte. Certains de ces groupes, à force de ne se mêler à aucun autre, ont acquis des traits physiques distinctifs. Dans cette ville de Salonique en laquelle semblent pénétrer d'une manière intense toutes les formes de la civilisation, les Deunmés ont une vie très à part, dans des maisons placées les unes à côté des autres, dans lesquelles les profanes ne peuvent pénétrer, et qui communiquent les unes avec les autres par de véritables ratières. A l'intérieur de ces pâtés de maisons, ils ont des temples ; le D'' Dreyfus a pu pénétrer dans le temple des Jacoubis, il a nous déclaré qu'il avait été surpris et émerveillé de sa haute valeur artistique.
L'initiation religieuse des Deunmés ne se fait qu'au moment du mariage. Ils doivent s'abstenir de meurtre, de fornication^ de faux témoignage. Il leur est rigoureusement défendu de contracter mariage avec un mahométan ou une
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mahométane. On leur enjoint la charité, la lecture des psaumes, l'observance des livres de Zévi Sabataï. Il faut suivre les préceptes extérieurs musulmans, aller à la mosquée, faire les ablutions. Ils sont circoncis à sept ou huit ans comme les musulmans et non à la naissance comme les juifs. Ils célèbrent dans Tannée douze principales fêtes, dont Tanniversaire de la naissance de Zévi Sabataï.
Le groupe des Jacoubis est peut-être celui qui observe le plus strictement la loi de prohibition de toute exogamie ; il a acquis une sorte d'individualité ethnique, et ces juifs se reconnaissent dans la rue à leur allure de juifs dégénérés.
Au contraire, les Kapandjis représentent sans aucun doute le groupe humain le plus intelligent de toute la cité de Salonique ; ils ont adhéré en grand nombre au Comité « Union et Progrès », et ils ont, somme toute, mené en grande partie la révolution jeune-turque. La révolution a été faite essentiellement par les Deunniés, c'est-à-dire par les Juifs convertis extérieurement à Tlslam, mais combattant en réalité l'Islam, n'ayant de Tlslam que les gestes extérieurs.
Sous les apparences voulues et fallacieuses de vrais Turcs, il est donc advenu que de prétendus Turcs, qui étaient originellement des Juifs, ont contribué, dans une très forte mesure, à mener les Turcs jusqu'à leur présent destin.
Que signifient donc de telles étiquettes de groupes ou de races ?
A coup sûr, une « race » est une grande réalité matérielle qui subsiste et qui persiste, dont les caractères apparaissent, reparaissent, transparaissent dans les individus et dans|les collectivités ; mais nous nous imaginons à tort tous ces faits géographiques humains comme ayant une existence objective absolue et une fixité trop rigide... On doit dire qu'une « race » est et devient ce que la fait son histoire.
Une « race » est toujours dans le devenir ; elle est bien une chose mouvante, faite de conscience et d'àme autant que de réalité matérielle.