LES HOMMES AGENTS GÉOGBAPHIQUES
construire des routes, des maisons ou des mines, c'est d'abord débiter des blocs ou des bois, rendre mobiles, et Ton pourrait presque dire meubles, les masses minérales ou les troncs et les branches des végétaux que les racines ancrent au sol. Partout, riiomme brise des mottes, — les mottes sont quelquefois des collines ou des montagnes, — il découpe, déplace et entasse des cailloux et des pierres. Partout, il cherche prise sur les particules des sables, et il réduit les roches en particules. Inversement, il ressaisit ces particules, il ramasse des poussières, et il en compose des blocs. Il fond des minerais pour en fabriquer des lingots. Somme toute, l'œuvre totale de la civilisation matérielle, c'est faire du grenu, des amalgames et des agglomérés.
En un livre dont il nous sera permis de rappeler brièvement le dessin d'ensemble, on s'est efforcé de répondre aux exigences primordiales de l'observation et de fournir le modeste cadre d'une classification positive'.
Il nous a semblé que tous les faits humains de la surface terrestre pouvaient se ramener à six types essentiels : ries maisons et 2" les chemins qui sont toujours liés et qui s'entremêlent et se combinent, pour composer non seulement les villages et les villes, mais, comme nous l'avons précédemment indiqué, les expressions matérielles de ces touts politiques plus complexes. États et empires; ces deux premiers types de faits forment un premier groupe, auquel on peut donner le nom de « faits d'occupation improductive du sol ». Puis viennent : 3" les jardins et les champs et 4° les bétes attelées et les troupeaux, plantes cultivées, animaux domestiques, qui constituent le second groupe : « faits de conquête végétale et animale ». Enfin, les hommes détruisent et déplacent sans esprit de retour des richesses organiques ou inorganiques : 5" dévastations végétales ou animales et 6° exploitations miné-
I. Jean Brunhes. La Géographie humaine. Paris. Félix Alcan. 2« édition, 1912. Ce livre a été traduit en anglais par T. -G. Le Compte, sous la direction de deux professeurs américains, Isaiah Bowman et Richard Elwood Dodge, sous le titre Hxitnan Geography, Chicago et New York, Rand Me Xally. 1920, xvi -\- 648 p., 77 cartes et 146 fig.
raies composent le troisième et dernier groupe des faits essentiels, ceux d' « économie destructive ».
Occupation improductive du sol, conquête végétale ou animale, économie destructive. Ne pourrions-nous pas dire encore plus simplement et d'une manière plus antithétique : occupation stérile, occupation productive, occupation destructive ' ? L'occupation destructive marque, en général, le premier moment de l'installation humaine en un point du globe; l'occupation productive est la condition permanente de la subsistance, et l'occupation stérile ou improductive est le dernier terme et constitue la révélation la plus stable et la plus caractérisée de son activité.
Cette classification, — qui était le premier essai de ce genre, — a été proposée sans aucun dogmatisme, comme un « moyen », à titre de procédé commode pour démêler Técheveau des empreintes de l'activité humaine à la surface du sol. Mais ce à quoi nous devons tenir, avec tout l'acharnement de notre pensée convaincue, c'est au principe inspirateur et au résultat objectif de cette classification. On doit se rendre compte, en toute bonne foi, que l'on n'a jamais voulu réduire la géographie humaine à ce seul ordre de faits « visibles et photographiables » ; il faut néanmoins répéter une fois de plus au seuil de ce nouveau livre : faits d'occupation stérile du sol, faits de conquête végétale et animale et faits d'économie destructive sont, dune part, les intermédiaires et comme les truchements indispensables qui confèrent la consécration humaine à tous les autres faits de la géographie naturelle, et, d'autre part, ils sont les points de départ ou les signes visibles de tout ce qui, dans la sphère de l'activité humaine, doit légitimement être rattaché à la géographie. Toutes les sciences morales et sociales s'occupent, au fond, des mêmes complexes d'activité humaine; mais les ethnographes ou statisticiens ne font pas l'œuvre des historiens, ni les historiens celle des sta-
1. Quelques-uns, après avoir lu attentivement La Géographie Humaine, ont d'euxmêmes devine ces formules plus simples ; voir le très intéressant article de Ph. Gidel, dans L Enseignement secondaire, )M\\\*t\. 1912, p. 211.