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LES HOMMES AGENTS GEOGRAPHIQUES

du moins par Tefifet global qu'il réalise; sinon par la définition rigoureuse de son mode d'opérer, du moins par la souplesse de l'adaptation de son action propre aux divers cadres naturels ; sinon par le caractère localisé d'une manifestation prodigieuse, du moins par la généralité et l'indéfinie multiplication d'une série de petits gestes, dont la somme renouvelle, elle aussi, sans trêve et avec puissance, les surfaces continentales : c'est la multitude des hommes, ce sont les seize cents millions d'êtres humains en continue activité et en perpétuel accroissement.

Au total, il y a une très grande part de la surface du globe qu'on pourrait appeller une « surface humaine ». La géographie humaine peut se définir, sous la forme la plus simple et la plus claire : l'étude de cette surface humaine, ou plus exactement encore, humanisée de notre planète.

La géographie physique est aujourd'hui constituée, grâce au développement des sciences voisines, géologie, météorologie, botanique, biologie générale. A leur tour, l'histoire, l'archéologie, la préhistoire, l'anthropologie, l'ethnologie, les sciences économiques et statistiques deviennent de plus en plus et de mieux en mieux riches de documents vrais et maîtresses de leurs méthodes propres; elles . comprennent et expriment toutes que le fait isolé peut être susceptible d'interprétations si contradictoires qu'il ne doit pas être étudié isolément; il faut le replacer dans le courant de vie qui l'a créé; il est le chaînon d'une chaîne, et la matière dont est faite cette chaîne, si l'on permet cette expression voulue, est toujours, sous des formes diverses, cet impondérable, ce je ne sais quoi qui n'est réductible à aucune formule simpliste, et qui est la vie.

Emile Boutroux a noté très justement : « Un illustre philologue, l'un de nos maîtres les plus aimés, Michel Bréal, dans son célèbre Essai sur la Sémantique, expose qu'il ne faut pas considérer le langage comme une chose existant en soi et évoluant par soi, selon des lois indépendantes de l'homme. Tout ce qui est condition extérieure, estime-t-il,

joue uniquement, dans révolution du langage, un rôle de cause seconde et occasionnelle. La seule cause vraie, c'est l'intelligence et la volonté humaines \ » Il en est de même a fortiori pour la géographie humaine. Tous les phénomènes vivants dépendent d'un milieu, mais d\m milieu qui évolue et évoluera toujours. Suivant cette conception, et sous l'impulsion de ceux qui, voulant être autre chose que des accumulateurs de fiches, visent à opérer en tous domaines la merveilleuse « résurrection » dont parle Michelet. les sciences d'observation, économiques, morales et sociales, doivent devenir des études de milieux, de milieux que modifie et réforme sans cesse la vie.

A la clarté de cette illumination générale des sciences qui touchent à la vie, et spécialement à la vie humaine, doivent être abordées les études de géographie se rapportant à Thomme. Mais on doit commencer, comme il convient, par l'observation la plus positive; la rigueur de l'observation doit être la prime et fondamentale garantie de la justesse possible de l'explication ultérieure.

L'un des plus vrais géographes contemporains, le professeur Woeikof, de Petrograd (mort naguère), a formulé l'exacte remarque que l'homme exerce surtout son action sur la terre parce qu'il a prise sur les corps meubles". On peut pousser cette observation à son extrême limite. Une des grandes parts de l'œuvre humaine consiste à manier les molécules d'eau, c'est-à-dire à diriger la répartition des gouttelettes de pluie, à barrer les cours d'eau, à construire des canaux, à mener l'eau courante ou stagnante, gouttes à gouttes, sur la surface des champs pour les irriguer, ou dans les couloirs profonds des drains pour assécher les terres. Il en est de même pour les corps solides : la culture véritable est toujours un ameublissement plus ou moins perfectionné des couches supérieures ;

1. Discours prononcé par Emile Boutroux. le 14 juin ic)ii, lors de TAssemblée constitutive de l'Institut Français aux Etats-Unis.

2. A. Woeikof, De l'influence de l'homme sur L% terre [Annales de Géographie, X, 1901, p. 98).

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