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STATUT TERRITORIAL DE L'EUROPE : PRINCIPES DIRECTEURS

Ce sont les puissances maritimes et coloniales qui ont vaincu : la mer a vaincu le continent. Il y avait deux puissances de masse continentales, l'une, l'Allemagne, forte par sa population dense et par son armée, l'autre, la Russie, forte par son étendue impossible à maîtriser. Elles ont été battues toutes les deux : c'est un fait acquis, qui n'exclut ni pour l'une, ni pour l'autre, la possibilité des revanches à venir. Car l'heure de la paix éternelle n'a pas sonné.

Parmi les cinq grands Etats qui ont réglé d'un commun accord le nouveau statut de l'Europe, il y en a deux, les États- Unis et le Japon, qui ne sont pas européens, et l'un d'eux, les États-Unis, a joué un rôle de tout premier ordre. C'est un fait de grande conséquence. Il explique certaines méprises. Il explique aussi que la paix n'ait pas l'air uniquement faite, comme celles qui l'ont précédée, pour satisfaire les convoitises des puissances victorieuses.

Quand on met de côté l'Europe occidentale, dont le statut n'était pas en cause, sauf pour la restitution de l'Alsace et de la Lorraine à la France et pour l'amélioration de la frontière belge, on se rend compte que deux grandes poussées, en sens contraire, ont dominé depuis un siècle la vie politique

PIir.\CIPES DU STATUT TERRITORIAL DE L'EUROPE

de TEurope : il a fallu que TEntente victorieuse choisît entre les deux.

D'une part s'était prononcée une concentration politique croissante, fruit du pouvoir et de l'outillage sans cesse accrus des États, ainsi que des communautés d'intérêts établies ou fortifiées par la grande industrie. Cette concentration triomphait sans réserve en Allemagne et en Russie. Elle se heurtait, en Autriche-Hongrie, à de rudes obstacles. Elle était encore moins avancée dans TEmpire ottoman, demeuré à un stade rudimentaire d'organisation. Toutefois il paraissait raisonnable de penser que dans les sociétés civilisées de l'Europe, l'évolution politique se faisait et devait se poursuivre vers la concentration, c'est-à-dire vers la disparition des petits États dans les grands et vers l'absorption définitive des nationalités secondaires. Ainsi raisonnaient les géographes et les politiques de l'Allemagne.

D'autre part, les nationalités secondaires, autrefois assoupies ou écrasées, prenaient conscience d'elles-mêmes, exi- » geaient leur place au soleil, et visaient à se réaliser et à s'affirmer sous la forme d'États indépendants. Mouvement d'ordre spirituel avant tout, fait par la langue, par la littérature, par les traditions héroïques et légendaires et parfois par la religion. Ce n'étaient ni le besoin de mieux manger, ni le besoin de s'enrichir qui poussaient les Polonais, les Tchèques, les Ukrainiens, les Roumains et les Yougoslaves à réclamer leur place sur la carte politique, ou à vouloir agrandir celle qu'ilsavaient déjà. Pour manger ou pour s'enrichir, ils eussent été aussi bien, et peut-être mieux sous les dominations qu'ils voulaient abattre. Leur lutte pour la dispersion nationale, contre la concentration des empires, c'était la lutte de l'intelligence et de la sensibilité contre l'économie, de l'esprit contre la matière. A l'origine des concentrations allemande, russe et autrichienne, il y a eu des économistes et des hommes d'État. A l'origine des aspirations nationales satisfaites en igi8, il y a des poètes, des artistes et des professeurs.

Lutte de l'esprit et de la matière. Nous savons bien que

CONDITIOyS DE LA PAIX POUR L'ÉQUILIBRE

cette antithèse n'exprime pas toute la vérité, qui est si complexe. Mais elle contient tant de vérité, que nous y insistons. L'esprit a montré toute sa puissance, même et surtout par ce temps de foules armées, de canons lourds et de mitrailleuses : nous l'avons déjà indiqué (chap. xv), en parlant du champ de bataille ; la même puissance s'est montrée par le travail interne qui a ruiné les murailles de toutes les « prisons des peuples », Allemagne, Autriche-Hongrie, Russie, Turquie. L'Entente lui doit une bonne part de sa victoire.

Donc, entre la concentration et la dispersion de l'Europe centrale vaincue, le choix des puissances victorieuses était fait à l'avance. Il ne serait pas honnête, au reste, de dissimuler que ce choix était conforme aux intérêts des vainqueurs.

Le principe directeur de la paix devait consister à chercher l'équilibre par la satisfaction des aspirations nationales qui s'avéraient réellement viables, c'est-à-dire capables de conduire à la constitution d'Etats organisés et solides.

Première difficulté. Car les nationalités serves de 19 14 se trouvaient à des stades très différents de leur évolution. Il y en avait de toutes prêtes à se gouverner elles-mêmes, telle les Tchèques. Il y en avait qui sortaient à peine des limbes, telle les Ukrainiens.

Les négociateurs ont paré à cette difficulté en l'ignorant. Ils n'ont délivré de certificat politique qu'aux nations qui leur paraissaient assez fortes pour s'en servir utilement. Ils ont tenu les autres pour inexistantes.

Mais, lorsqu'il a fallu appeler à la vie les nations élues, de nouvelles difficultés ont surgi, et celles-là, il était impossible de les esquiver.

La plus grande de toutes se rapportait au tracé des frontières. Dans l'Europe surpeuplée, avec son territoire d'une si grande valeur, les démarcations linéaires précises, sans enclaves ni interpénétrations, étaient à la fois nécessaires et délicates. La carte ethnographique ne les donnait point toutes faites. Il est bien rare qu'il y ait entre les nations des démarcations nettes et continues comme celles des Etats : les

PRINCIPES DU STATUT TERRITORIAL DE L'EUROPE

domaines nationaux s'enchevêtrent, se chevauchent et se compénètrent. Nous savons combien il est difficile de les définir d'après l'indice le plus communément adopté, celui de la langue, lequel, bien que commode, n'est pas toujours exactement ajusté à la réalité des choses. Les limites de langues ne peuvent devenir des limites d'Etats: elles sont trop imprécises et trop complexes.

Pour répartir les territoires, les grands juges de la Conférence de la Paix ont dû rendre des arrêts fondés en raison, lorsque les convenances réciproques ne suffisaient pas ou lorsqu'elles s'opposaient. Il fallait des raisons capables de s'imposer aux égoïsmes nationaux et de les forcer à s'incliner devant elles.

Les raisons tour à tour invoquées et reconnues valables peuvent être rangées sous quatre chefs : droit de libre disposition, — droit historique, — intérêts stratégiques, — intérêts économiques.

On peut regarder le droit de libre disposition comme un héritage direct de la Révolution française. Car il s'est exprimé sous la forme plébiscitaire, qui ne fut pas, comme on le croit souvent, une invention de Bonaparte : les premiers plébiscites sont ceux de la Convention nationale. Ce droit consiste à demander aux individus de quel État ils entendent faire partie, et à décider selon la majorité. Invoqué par les bolcheviks russes, en 1917, pour donner à leur trahison des apparences spécieuses, il fut repris et mis en pratique par la paix de Versailles.

On est surpris, cependant, de constater que le plébiscite ne fut appliqué que sur des zones bien restreintes, en comparaison de l'immense étendue des territoires où il n'y eut pas de plébiscite. Sur la nouvelle carte d'Europe, le Slesvig, la Sarre, les cercles d'Allenstein et de Marienwerder, la Silésie et Klagenfurt tiennent une bien petite place.

C'est que le plébiscite est un instrument dangereux dans les pays où les cadres des anciens États effondrés demeurent encore assez solides pour dompter les volontés individuelles,

CONDITIONS DE LA PAIX FOUR L'ÉQUILIBRE

par les intérêts personnels ou par la crainte. On Ta bien vu à Allenstein et dans le Slesvig du Sud. On le verra partout.

La conférence a donc été bien inspirée de s'en tenir, dans bien des cas, au droit historique, malgré le danger d'imprudentes exagérations et d'intempérances contradictoires. Il est entendu qu'on fait dire à l'histoire ce que l'on veut. Mais il n'est pas impossible de savoir exactement ce qu'elle veut.

Car le droit historique, ce n'est autre chose que le principe de continuité appliqué aux groupements nationaux. Depuis que l'Europe centrale s'est peuplée et civilisée, la répartition des principaux groupes de peuples n'a subi que peu de changements. La Pologne, la Bohême, la Roumanie et la Serbie revivent tout naturellement en rattachant leur présent à leur passé, avec les seules corrections que rend nécessaires la connaissance plus exacte des affinités nationales, telle que la science européenne l'a établie. Le droit historique est tantôt confirmé, tantôt amendé par la géographie politique et sociale.

Il est d'autant plus légitime d'invoquer, comme principe directeur, le droit historique, que les sociétés politiques de l'Europe du Centre et de l'Est, à constituer, à reconstituer ou à fortifier, sont composées, dans leur imme.nse majorité, de paysans fixés au sol. Les sociétés paysannes ont, plus que toutes les autres, le sens et le besoin de la continuité qui s'affirme chez elles même parmi les individus et les groupes déracinés.

«Les traits qui caractérisent un peuple, dit la délégation de l'Ulcraine (les coutumes, les rapports familiaux et civiques, les chants populaires, les vêtements, le type des maisons et de leurs dépendances, le mobilier) ne se sont pas seulement conservés presque en entier sur tout le territoire ukrainien, distinguant ainsi la population ukrainienne de ses voisines, mais ils ont été gardés pieusement par les Ukrainiens que des circonstances particulières ont obligé à émigrer en Sibérie, en Turkestan ou en Amérique. Et ce fait s'explique par ceci que le peuple xikrainien. étant un peuple éminemment agricole et paysan^ est, parla même, conservateur

PRINCIPES DU STATUT TERRITORIAL DE L'EUROPE

des formes de sa vie sociale, de sa vie publique, de ses mœurs et de sa manière de vivre ^. »

En amalgamant, dans les proportions qui conviennent pour chacun, le droit de libre disposition et le droit historique, il semble possible de trouver la solution des difficultés. Mais cela ne suffit pas. Il ne s'agit pas seulement de constituer des Etats, mais des Etats viables, c'est-à-dire assez forts pour se défendre eux-mêmes. Problème d'autant plus épineux, que la dispersion politique européenne ne peut donner naissance qu'à des Etats faibles, qui n'ont ni assez de territoire, ni assez de ressources (voir les figures 34, 35 et 36).

Les grands juges du traité n'ont pas entièrement ignoré cette cause profonde de caducité de leur œuvre : ils ont cru la conjurer au moyen du pacte de la Société des Nations ; nous verrons plus loin (§4), qu'ils se sont trompés. Parfois ils l'ont senti eux-mêmes ; les Etats qu'ils appelaient à la vie le sentaient encore mieux ; tous ont réclamé qu'en traçant leurs frontières, on leur assurât les éléments nécessaires de force et de richesse. Aussi deux principes directeurs se sont ajoutés aux deux premiers : ce sont les intérêts stratégiques et les intérêts économiques . Les jeunes nationalités, dans leur intempérance et leur inexpérience, ont invoqué les unes et les autres d'une manière égoïste et irréfléchie : la polémique entre Roumains et Serbes à propos du banat de Temesvar nous donne un complet et curieux exemple de ces appétits très aiguisés quoique récents, où les convoitises élémentaires se masquent derrière les chiffi-es statistiques et les considérations historiques ou scientifiques'. Les anciens Etats menacés de morcellement ont argué qu'en leur ôtant des territoires, on les mettait dans l'impossibilité de vivre : la Conférence politique russe soutenait que pour se défendre et pour commercer, la Russie avait un besoin absolu de la Finlande et des provinces

1. Mémoire sur l' indépendance de l'Ukraine présenté h ht Conférence de la. paix par la délégation de la Répiibtique ukrainienne, Paris, 1919, p. 21, 22.

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