LA GÉOGRAPHIE ET LES ÉTUDES PRÉHISTORIQUES
Le temps n'est plus heureusement où toute Thistoire des origines était dominée par ce qu"on aurait pu appeler « la fausse logique de Timitation ».
L'archéologue et préhistorien Déchelette a noté à plus d'une reprise dans son Manuel d'archéologie préhistorique, celtique et gallo-romaine cette très sage transformation des esprits '.
« C'est en vain qu'on a noté certains traits d'analogie de l'art et de l'industrie de l'époque du Renne. Toutes tribus fixées au nord de l'Asie et de l'Amérique, les Tchouktchis, les Aléoutes, les Esquimaux, sculptent et gravent, en effet, l'os, la corne et l'ivoire. De plus, l'art hyperboréen, comme l'art magdalénien, est un art réaliste et naturaliste. Ses figurations du renne rappellent parfois, dans une certaine mesure, celle des artistes de la Dordogne. Mais de telles analogies s'expliquent aisément par la parité des conditions de la vie matérielle. Les Hyperboréens modernes mènent la même existence que les chasseui^s de rennes préhistoriques. Il est donc naturel que leurs mœurs et leurs coutumes présentent des points de similitude, sans qu'il y ait lieu de recourir ici à l'hypothèse d'une filiation. Au surplus il est historiquement établi que l'art esquimau n'a pas plus de deux siècles d'existence » (I, Archéologie préhistorique, p. 312)...
« Il suffit de parcourir les galeries d'un musée d'ethnographie com-
I. Paris, Alphonse Picard. 1910, 1912. Joseph Déchelette, savant d'une si droite conscience et d'une si vaste information, s'est engagé à 32 ans en 1014 ; il a été tué : c est une des très nobles et très regrettées victimes de la guerre de 1914-1918.
GÉOGRAPHIE ET HISTOIRE DES ORIGINES
parée pour constater que la période initiale de la civilisation chez tous les peuples du globe terrestre présente partout, sinon un faciès uniforme, du moins bien des traits fondamentaux identiques. Partout une même industrie correspond à une même phase de culture. Plus on avance dans la connaissance des civilisations primitives, plus on reconnaît les effets constants du déterminisme qui régit Je développement de l'industrie humaine. QneX préhistorien serait assez hardi pour expliquer par une théorie monogéniste les mains rouges des cavernes australiennes et les mains rouges des grottes pyrénéennes, les momies du Pérou et les momies d'Egypte, les sépultures en jarres du Nouveau Monde et celles de la Péninsule Ibérique, l'attitude repliée des squelettes dans les sépultures de l'Europe préhistorique et de l'Amérique, le culte superstitieux des pierres à cupules apparaissant tout à la fois au delà de l'Atlantique et dans tant de régions de l'Europe et de l'Asie? Et cependant la plupart de ces analogies sembleraient offrir un critérum plus net et plus caractéristique que le polissage des instruments de pierre ou la forme circulaire d'une hutte.
'< Nous ne saurions donc nous montrer trop circonspects dans toute conclusion relative aux influences extérieures. La difficulté réside dans la délimitation des faits que le déterminisme de l'évolution régissant la marche de la civilisation humaine ne saurait, à lui seul, expliquer. » (/^é'/Ai, p. 314.)
Mais il ne s'agit pas seulement d'échapper aux interprétations simplistes d'un déterminisme trop abstrait et trop logique : il importe d'apercevoir sans cesse, sous une forme réelle et constante, ce qu'on pourrait appeler les zones d'épanouissement et les zones-limites des divers faits qui caractérisent les origines de l'activité humaine \
En ce domaine scientifique, qui n'est pas proprement le nôtre, il importe que nous notions avec exactitude les orientations nouvelles qui se révèlent chez les maîtres de ces sciences diverses. Or depuis plusieurs années déjà, nous
I. Joseph Déchelettb a été dominé par cette double préoccupation spécialement dans le dernier volume que nous lui devons, et qu"il avait rédigé avec une si rare compétence ; cet ouvrage de 800 pages, accompagné de 5 cartes et de tableaux, Second âge du fer aux époques de la Tène concernait d'ailleurs des temps beaucoup plus proches des nôtres ; c'est alors que la préhistoire n'est plus que de la protohistoire et qu'elle plonge même tout entière dans l'histoire, puisqu'il s'agit principalement du second âge du fer. c'est-à-dire de la magnifique période du rayonnement celtique, durant les cinq siècles qui précèdent immédiatement l'ère chrétienne.
avons remarqué, en essayant toujours d'en souligner l'extrême opportunité, comment la pensée des anthropologistes et des préhistoriens se faisait hardiment beaucoup plus géographique '.
Un extrait de la récente Géographie humaine de la France (chapitre m, Comment s est formé le peuple de France, ses plus lointaines origines : de la diversité des races vers l'unité de la nation^ en sera une autre preuve démonstrative.
« Durant les derniers millénaires avant Jésus-Christ, le territoire de la Gaule subit des influences très diverses : si '< l'Europe est une petite presqu'île accolée à l'Asie et à l'Afrique >/, « la partie occidentale est un culde-sac vers lequel les vagues humaines, arrivées de l'Est ou du Sud sous des impulsions inconnues, sont venues mêler et superposer leurs. sédiments- //. Même en parlant des temps paléolithiques, le savant que nous venons de citer, l'abbé H. Breuil croit pouvoir discerner deux vastes provinces, l'une Méditerranéenne et l'autre Atlantique. « Celle-ci s'étend sur toute l'Europe centrale et occidentale, des confins de la Pologne aux Pyrénées et aux Cantabres : celle-là comprend sans doute les côtes phéniciennes, l'Afrique du Nord, la Sicile, les péninsules Italique et Ibérique, sauf la région pyrénéenne et cantabrique, et notre Provence dans sa plus grande partie. »
« Le talus des Cévennes, qui n'est que le rebord du Massif central brutalement relevé par le contre-coup de la surrection du grand arc des Alpes, nous parait avec sa raideur, ses vallées étroites et encaissées, et, vers les sources de ces cours d'eau, ses grands plateaux assez inhospitaliers, avoir été, dès l'origine, c'est-à-dire pour le moins dès les derniers âges de la pierre taillée, comme une zone séparative entre une Gaule alpino-méditerranéenne et une Gaule de l'Ouest et du Nord à laquelle se rattachent les régions très vivantes du Massif central (Périgord et Auvergne), et même les régions du Nord-Est, les régions rhénanes.
« En tous cas, beaucoup plus tard, à l'âge du bronze, il y a bien au moins deux Gaules, avec deux peuples distincts et deux civilisations. Les populations de la région ibéro-armoricaine dressent encore des dolmens
1. Voir dans La Géographie humaine. 2° éditioa, p. -^lO ce qu'il est dit notamment de Marcellin Boule, Les grottes de Grimaldi. Il faudrait encore signaler du même auteur un autre mémoire, très important au point de vue de la méthode critique : LAge des derniers volcans de la France (publié dans La Géographie, XIII. 1906).
2, Nous nous en référons ici à un mémoire de tout premier ordre de l'abbé H. Breuil, Les subdivisions du paléolithique supérieur et leur signification, publié dans Congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques. Compte rendu de la KIY' session. Genève, iqia. t. I. p. 174.
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comme à l'époque néolithique et inhument les cadavres couchés et allongés ; chez les autres, peu de dolmens, et les squelettes sont accroupis, repliés dans des cists ou dans des jarres Les Ibéro Armoricains sont des pasteurs et des marins ; les autres qui sont des ancêtres des Ligures proprement dits, à coup sûr apparentés aux Thraces et aux lUyriens, sont des agriculteurs; ils ont la faucille de bronze. La carte générale des dépôts d'objets de bronze (fig. 6) montre la prédominance des sites placés dans la zone bordière des mers occidentales ; mais la répartition des faucilles de bronze rattache de toute évidence la vallée du Rhône et le Jura qui presque seules les possèdent à l'Europe centrale. Les constructeurs des monuments mégalithiques continuent, semble-t-il, à créer du rêve ; les agriculteurs ligures font de la culture et du commerce.
« Une circulation, de plus en plus active, est issue de ce commerce ; elle est issue également de tous les progrès de la technique qui créent eu divers points de la Gaule, de l'Ibérie, de la Scandinavie, des « ateliers », de véritables « ateliers >/ spécialisés, dont la réputation et la clientèle s'étendent jusqu'aux extrémités du monde connu.
« Par les Colonnes d'Hercule, la grande et importante voie maritime de Gadès (Cadiz) établit des liens permanents entre tous les rivages atlantiques, et, d'autre part, l'Europe continentale est sillonnée de routes nombreuses et très fréquentées... »
Un de nos meilleurs disciples, Pierre Deffontaines, vient de systématiser, plus nettement qu'on ne lavait encore fait, les principes qui doivent être ceux de cette géographie préhistorique ou de cette préhistoire géographique et quelques alinéas de ces pages, brèves mais substantielles, doivent être à coup sûr cités ici.
« La préhistoire s'est surtout employée jusqu'à ces dernières années à rechercher les stades superposés des plus anciennes civilisations, à découvrir et préciser une classification chronologique. 11 semble qu'une nouvelle direction s'offre à elle : étudier les traces de l'homme non plus dans le temps, mais en surface, dans leur extension à travers l'espace.
« L'homme n'a jamais été plus dépendant du milieu physique qu'à cette époque lointaine : habitation dans des grottes, utilisation d'un matériel lithique spécial, association à une faune déterminée, limitation de la zone habitable (de l'œkoumène) par les invasions glaciaires. L'on est loin d'avoir montré toutes les conséquences qu'ont entraînées pour l'homme des faits géographiques comme l'établissement d'un climat, d'une flore et d'une faune steppique et froide, le retour de l'humidité et de la forêt.
L'analyse détaillée de ces faits éclairera bien des grandes énigmes de la préhistoire : l'extension de l'aurignacien, du solutréen, le fameux hiatus, l'origine du néolithique