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COEFFICIENT STATISTIQUE

Ajoutons, de toute évidence, la géographie humaine.

Toutes les connexions biologiques, toutes les vérités œcologiques ne sont et ne peuvent être que des vérités statistiques. Un exemple, emprunté à la botanique, va nous faire comprendre à quel point une vérité d'ordre approximatif est une vérité, de quel ordre elle est, et comment en vouloir exagérer la précision, c'est en altérer la nature même.

Tandis que nous escaladons les versants des Alpes, la flore se modifie, et Ton peut ainsi résumer les particularités les plus générales, significatives et décisives de la flore d'altitude : i'* organes aériens réduits, aboutissant en bien des cas à des types nains; 2'' organes souterrains, racines et rhizomes, proportionnellement plus développés ; 3° dispositifs variés, ayant pour effet de ralentir la transpiration, c'est-à-dire la perte d'eau, et de soustraire les parties aériennes aux dangers que font courir à la plante, soit le gel, soit le rayonnement nocturne, soit l'insolation diurne trop intense (villosité. carnosité, épidémies renforcés, diamètre des cellules réduit, tension osmotique du suc cellulaire accrue) ; enfin, 4° fleurs de taille fréquemment plus grande et de coloration plus foncée et plus forte. C'est avec des yeux pleins de ce bleu profond, velouté, intense, éclatant, des gentianes des hautes altitudes que Ton prend connaissance de toute la vérité de ces transformations végétales. Est-ce pourtant un ensemble de transformations qui obéisse à une loi simple et rigoureuse ? Certes non. A mesure que Ton s'élève, le tapis végétal se modifie peu à peu, sans transition brusque et radicale ; il n'y a pas une ligne limite où ces phénomènes commencent et où ils finissent. Il n'en est pas moins certain que ces modifications capricieuses, bigarrées, variables représentent, dans leur ensemble total, Tun des plus saisissants faits progressifs qui se puissent constater dans la nature. C'est là une vérité statistique dans Tordre de la physiologie et de la géographie végétales, qui est en tout semblable à ce que nous pourrons appeler vérités, en parlant des connexions dans l'ordre de la géographie humaine.

FONDEMENTS DE LA GÉOGRAPHIE SOCIALE

3. — LES FAITS PSYCHOLOGIQUES QUI COMMANDENT LES FAITS DE GÉOGRAPHIE HUMAINE

Bien convaincus de ces principes, nous recueillerons et amasserons, en géographie humaine, une multitude de vérités : elles n'iront à rien moins qu'à nous éclairer sur le problème énigmatique et le plus obscur, celui qui se dessine à peine dans les profondeurs presque inaccessibles de toute l'histoire et de la préhistoire, et de l'ethnologie et de la sociologie, à savoir le problème des conditions de l'implantation progressive de l'homme sur la terre et de cette part de transformation de la planète qui lui revient en propre : premières cultures, premiers alliages, premières industries, premières cités. . . Mais nous saurons l'exact degré de vérité de ces vérités. Nous ne serons ni crédules ni dupes, car rien en ce domaine n'est absolu, ni permanent, l'oute connexion de l'activité humaine avec la nature, et partant, tout fait de géographie humaine, résultat et figure de cette connexion, dépendent de cet agent en perpétuelle mobilité, voulue ou déterminée, Têtre humain.

Pour faire œuvre objective, nous avons d'abord supposé, dans La Géographie Humaine^ que nous nous élevions en ballon au-dessus de la surface terrestre, et nous avons tenté de discerner et de classer tous les faits & visibles et photographiables » qui procèdent de la présence du genre humain. Mais dès que nous avons repris terre et qu'au primordial effort d'observation directe et de classification positive nous avons eu le devoir de faire succéder l'analyse causale, nous avons constaté, de toutes parts, et sous toutes formes, que les faits de géographie humaine tiraient leur spécification originelle, — je n'ai dit ni leur caractère dominant, ni leur aspect essentiel, — d'un fait humain lié soit aux nécessités physiologiques de nos corps, soit à nos désirs ou à nos conceptions, soit même à nos illusions changeantes.

FAITS PSYCHOLOGIQUES

Rappelons quelques faits évidents, trop évidents, qui sont à dessein choisis comme tels.

Le thé et le café n'ont de valeur économique que parce que nous les aimons; nous les aimons que parce qu'on nous les a fait connaître, et parce qu'on nous a persuadés qu'il était bon de les consommer. Les causes géographiques originelles et persistantes de la culture en grand du thé et du café sont en nous.

La houille a été pour l'homme comme n'existant pas tant que riiomme ne l'a pas « comprise », c'est-à-dire qu'il n'a pas su que cette roche noire, à la différence des basaltes ou des grès noirs, pouvait brûler et constituait une incomparable réserve d'énergie. Il est devenu, depuis lors, le serf industriel des champs de houille ; il a construit ou transporté ses usines près des puits de charbonnages ; mais, encore une fois, il n'a été lié à la houille que parce qu'il s'y est lié ' La houille n'est devenue la souveraine dominatrice des quelquesunes des manifestations de son activité, que parce qu'il a commencé par savoir et par vouloir la dominer, la « domestiquer ». C'est V adaptation active du sociologue Gaston Richard.

Il en sera des plus grands faits complexes de la géographie politique comme de ces faits élémentaires; conquérir un pays, c'est en dépendre davantage; mais on en dépend parce qu'on l'a conquis \

Essayons de classer les « points de départ » humains desquels est issue toute la bio-géographie de l'homme.

D'abord, les nécessités physiologiques fondamentales dont il a été amplement question dans la Géographie Humaine : le besoin de s'alimenter, avec toutes ses modalités annexes, le besoin de boire, le curieux appétit physiologique du sel, etc. ; le besoin de dormir qui engendre la nécessité de choisir un abri ou de construire une maison ; le besoin de se défendre

I. C'est en ce sens qu'il faut prendre la phrase de Marcel Dubois : « La nature ne promet rien, il lui faut tout prendre à force de labeur et de science » [Lj. crise maritime,

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contre les variations brusques ou extrêmes de la température, qui entraîne la nécessité de se couvrir de vêtements. La plus grande part des faits économiques sur la terre ne doivent leur naissance et leur croissant développement qu'à Timpérieuse tyrannie de ces besoins premiers, dont les exigences sont de plus en plus variées et répétées.

On a parlé, pour les divers groupes humains, de l'horizon géographique de leurs connaissances, qui va s'élargissant à mesure que le groupe devient plus cultivé et plus puissant : Ràiimliche Anschauung, enge oder jpeite Hon'ionie^.

On pourrait parler, pour chaque petit groupe, de l'horizon de son libre choix. Un paysan pour fonder sa maison, cherche le point le plus favorable par rapport au soleil, par rapport à l'eau, par rapport au vent. Mais l'espace dans lequel ilest contraintdechercherlasolutionestleplussouventtrès restreint. Son «horizon de libre choix» est tout proche de lui. Sur les plateaux crayeux de la Normandie, les premiers colons cherchent des emplacements, et les « valleuses », plus abritées des vents, plus riches en sources, et plus proches du champ de nourriture, de la mer, s'offrent tout naturellement à eux : partout se sont fondés les villages dans ces dépressions plus verdoyantes ; cette désertion des plateaux découverts et cette recherche des petits thalwegs qui se terminent par une plage impliquent une sorte de vue collective, plus ou moins consciente, d'une assez vaste contrée, et Ton est obligé de concevoir une semblable critallisation humaine régulière comme un fait d'hommes ayant un « horizon de libre choix » assez étendu. A mesure que les villes ont dû leur origine à des fondateurs conscients, — seigneurs, évêques, conquérants, — elles ont été vouées à des lieux d'élection qui étaient préférés à tous les autres en vertu d'une comparaison embrassant de vrais territoires. Plus l'histoire avance, plus la culture des groupes humains se perfectionne, plus il semble que notre horizon de

I. Voir Fr. Ratzel, Anthropogeographie , I. Theil, 3. Aufl. Stuttgart, 1909, p. 148 et suiv., II. Theil, 2. Aufl. Stuttgart, 191 2, p. 29 et suiv. ; et voir Jean Brunhes, La Géographie humaine de la. France : chapitre liminaire, Le Visage de la France, p. 27 et 28.

FAITS PSYCHOLOGIQUES

libre choix atteigne les limites mêmes de la terre habitée: tout progrès des communications se traduit par une puissance d'élection pour chaque groupe et même souvent pour des individus isolés : double élection de son point d'implantation terrestre et de- son mode d'activité. L'archiduc Louis Salvator. après avoir promené son humeur voyageuse et ses regards d'observateur sur tant de rivages méditerranéens, s'installe à mi-versant sur les magnifiques pentes de la côte Nord-Ouest de Majorque et y fonde le « Miramar » des Baléares. Tout un Etat, la Confédération australienne, poursuit une longue enquête comparative, pour fixer le lieu de sa future capitale et ouvre un concours entre les architectes des deux continents pour déterminer le dessin et la structure de la cité à venir. Dans la vie pratique, le vrai pouvoir d'un certain nombre d'Anglo-Saxons est, sans doute, qu'ils ont considéré cet horizon de libre choix que nous permet la civilisation présente et qu'ils ont tenté de bénéficier plus que d'autres de la diversité des solutions qui en résultent.

Le fait psychologique capital est donc celui-ci, qui est l'antithèse d'une exacte détermination fataliste des actes humains par le climat et par le sol : tous les ensembles et tous les détails du cadre naturel agissent sur nous dans la mesure et dans le sens où nous les choisissons, et où nous les interprétons.

Un fleuve, une montagne ne sont des frontières que dans la mesure où nous avons telles ou telles conceptions économiques et politiques de la frontière, conceptions qui se modifient au cours de l'histoire. Un de nos chapitres entiers sera la démonstration de cette vérité positive. Le Mont Blanc : voilà par excellence une borne majestueuse et séparative, pour les esprits qui sont dominés par la conception toute récente (elle ne date pas de deux siècles) des lignes de partage des eaux, et pourtant, aujourd'hui encore, dans la réalité, le massif du Mont Blanc et ses alentours, constituent si peu une limite qu'une même langue, la langue française, occupe et garde les vallées de tous ses versants, aussi bien la vallée d'Aoste qui

FONDEMEXTS DE LA GÉOGRAPHIE SOCIALE

appartient à Tltalie, que le Bas-Valais suisse et les vallées savoisiennes : ce sont les deux routes si fréquentées, si importantes, du Grand et du Petit Saint-Bernard qui ont maintenu, contre toutes les prétentions et les hasards de la vie politique, Tunité naturelle de ce grand ensemble.

Il n'y a dans la nature que les frontières que nous y cherchons. Au lieu de poursuivre le mirage d'une classification entre frontières naturelles et frontières artificielles, au lieu d'être tentés de nous perdre dans les distinctions, encore plus factices entre les Naturgrenien et les natUrliche Gvenien. nous serons obligés de constater que, selon les temps et selon les lieux, les mêmes faits de la nature ont été ou n'ont plus été des limites : antinomies des frontières (chap. viii).

Des îles à tempérament physique et climatique analogue sont les unes surpeuplées, comme Java, et d'autres plus ou moins désertes, comme Sumatra et Bornéo: antinomies des îles (chap. v).

Des lieux ont paru prédestinés à porter de grandes capitales, qui sont devenus déserts, et inversement, en des steppes arides et vides d'hommes ont été placés Pékin et Madrid : antinomies des villes (chap. ix).

Entre les possibilités multiples, mais définies, qu'oflfrent à notre activité chaque contrée, et chaque parcelle de la terre, les hommes doivent, selon l'expression de P. Vidal de la Blache, « prendre parti ». Et comme les faits qu'ils créent sur la surface du Mobe contribuent à transformer, d'une manière souvent insensible mais continue, les conditions originelles du cadre naturel, il ne faut plus être surpris des apparentes contradictions de la vie historique et géographique. Ils s'avisent tout à coup d'interpréter une part de la réalité qui pour eux était restée dormante. Les Espagnols deviennent presque subitement des marins, après la découverte de l'Amérique. Les Hollandais marins et urbains, habitués aux grandes œuvres collectives, deviennent, transportés dans un autre cadre, pasteurs et individualistes. Les highlanders d'Ecosse chassés de leurs fermes agricoles auxquelles des maîtres

^ FAITS PSYCHOLOGIQUES

inhumains mettent le feu, se réfugient sur le rivage et deviennent des pécheurs : antinomies des races, antinomies sociales (Deuxième partie).

Voilà sous quel point de vue nous devrons suivre, en géographes, les vicissitudes, petites ou grandes, de l'histoire économique. Sur les terres siliceuses et humides de l'intérieur du pays de Léon, en Bretagne, ne venaient jadis que de médiocres céréales; aujourd'hui Télevage en a fait un verdoyant pays de prairies. Dans le Vannetais et la Cornouaille, la voie ferrée a développé le pommier à cidre, dont l'industrie wUrtembergeoise utilise les fruits à plus de mille kilomètres de distance \

A coup sûr le même processus d'observation et de pensée nous permettra de comprendre de moindres mais aussi réelles contradictions, telles que nous en ont signalées A. Demangeon pour des faits d'habitation' et R. Blanchard pour des faits de culture ■\ En deux articles substantiels qu'il a publiés dans les Annales de Géographie, Paul Vidal de la Blache a mis en claire lumière la notion et les conséquences de ce qu'il appelle les « genres de vie » \ De la lecture de cette étude on peut dégager en somme les faits suivants :

La vie d'un pays, telle que nous pouvons la constater aujourd'hui, est faite de compartiments juxtaposés, dans lesquels les genres de vie sont très nettement distincts.

« Si une civilisation agricole très perfectionnée Ta emporté définitivement dans cette immense oasis du Nil qu'est l'Egypte, malgré tout la victoire de l'agriculture n'est ni sans retour, ni sans partage. A 20 ou 3o kilomètres de la mer, dans le classique delta du Nil, la pente à peu près annulée s'opposait à l'évacuation : elle a laissé remonter par capillarité le sel à

1. Camille Vallaux, La Basse-Bretagne, Etude de Géographie humaine. Paris. Cornély, [1907].

2. A. Demangeon, La Montagne en Limousin. Etude de géographie humaine (Annales de géographie, XX, 1911, p. 529).

3. R. Blanchard, ZiZ limite septentrionale de l'olivier dans les Alpes françaises (La Géographie, XXII, 1910, p. 324).

4. H. P. Vidal de la Blache, Les genres de vie dans la géographie humaine (Annales de géographie, XX, 1911, p. 195-212 et 289-504).

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la surface; Les terres salines dites bar avis font suite au désert'. Dans ce domaine le pêcheur de lagunes et le bédouin nomade remplacent le fellah. Même spectacle autour de ces marais voisins de Kerbela, où se perd aujourd'hui le bras occidental de TEuphrate, par suite de la négligence des hommes. Les genres de vie subissent ainsi toutes les péripéties de la vie même du fleuve. Sven Hedin nous donne en raccourci une image expressive de cette correspondance entre la dégradation des modes d'existence et les phases pathologiques des cours d'eau en régions arides'. Aux grandes oasis d'Yarkand et de Kachgar succède une population clairsemée de bergers, entre les bois de saules et de peupliers qui bordent le Tarim, dans son cours à travers les sables. Tout se termine enfin par d'immenses fourrés de roseaux, dans les éclaircies desquels quelques tribus demandent leur existence à la pèche. On pourrait presque appliquer mot pour mot cette histoire à celle du Chari dans sa course vers le Tchad. »

Bien mieux, en un même territoire, ou, si on préfère, en un territoire qui constitue une sorte d'unité soit naturelle, soit politique, des types d'activité, correspondant à des « genres de vie » tout à fait différenciés, non seulement se succèdent dans Tespace, mais se compénètrent et se complètent.

La carte des domaines congéables, reproduite ci-contre (fig. 8) d'après le livre de C. Vallaux. la Basse-Bretagne, illustre bien cette vérité. Le domaine congéable, dont le lecteur verra la définition dans la légende de la figure, paraît au premier abord une institution d"ordre purement juridique, historique et social. Après avoir lu le chapitre de la Basse- Bretagne consacré à ce mode de tenure, Vidal de la Blache disait à C. Vallaux : « Mais c'est de la jurisprudence. » En réalité, comme Vidal de la Blache le reconnut bientôt luimême, le domaine congéable tenait par toutes ses racines au sol de l'ancienne Basse-Bretagne privée de communications

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