plus de
Ou appelle « domaine congéable » un mode de tenure rurale où le terrain était donné a bail et où les édifices étaient vendus au preneur. Le propriétaire du terrain pouvait à toute époque congédier son « domanier » et rentrer dans la propriété des édifices, à condition d'en rembourser la valeur ainsi que la valeur des améliorations éventuellement faites par le « domanier ».
institution, aucun propriétaire n'eût trouvé les bras nécessaires pour lutter contre les cailloux des landes. Les pays bas-bretons où ont subsisté des domaines congéables sont encore ceux où les grandes propriétés sont nombreuses et où subsistent les cultures à base de seigle et de sarrazin (Van-
Brunhes et Vallaux.
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netais, parties du Rohan, du Tréguier et de la Cornouaille).
Lorsque les bergers amènent leurs troupeaux de moutons brouter les restes des chaumes sur les grands plateaux à , céréales de la Beauce, Téconomie des pasteurs se trouve étroi tement liée à Téconomie des agriculteurs. Dans tous les « pa3's du mouton », il y a une association intime et comme organique entre Tart pastoral et Tagriculture.
Comme nous sommes loin des divisions simplistes de certaines écoles sociologiques, qui nous présentaient les hommes comme distribués en catégories irréductibles et fatales, pasteurs, cultivateurs, chasseurs, pêcheurs, etc. 1 II est évidemment des groupes humains qui ont eu et qui ont encore une sorte d'activité strictement monopolisée ; mais, en général, ce qui existe, ce que révèle la géographie, ce sont des groupes humains ayant une forme d'activité prédominante, culture ou chasse, et qui associent dans leur genre de vie une ou plusieurs autres formes d'activité à celle-là. Le Fang ou Pahouin de l'Afrique équatoriale est avant tout un chasseur, mais il est aussi un pêcheur, et il fait encore des cultures de bananiers.
Sur notre vieille terre européenne, nos ancêtres qui ont défriché soit les forêts proprement dites, soit les taillis marécageux, ont ouvert çà et là des clairières quasi circulaires, dont les cartes d' Etat-Major de France ou d'Allemagne nous révèlent encore le dessin ; et que faisaient donc ces hommes ? Ils ont défriché la forêt, et ils ont continué à l'exploiter, travail de cueillette ; ils ont surtout labouré le sol et cultivé les céréales indispensables à leur nourriture, travail de culture ; et enfin, ils ont élevé quelques chevaux, quelques bœufs ou vaches, quelques porcs, qu'ils faisaient brouter aux confins indécis ou plus exactement variables de la forêt, travail pastoral.
Il est enfin des cas où les modes d'activité varient avec les saisons, constituant un genre de vie très complexe, à périodicités saisonnières.
La plupart des arbres de nos climats sont des arbres à feuilles caduques, c'est-à-dire que, pour s'adapter aux condi-
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tions climatiques, ils multiplient par les feuilles, durant les mois chauds et humides, les organes et les surfaces de transpiration, et ils perdent ces organes qui seraient inutiles et même dangereux pendant la période froide ; ils sont en réalité des plantes physiologiquement différentes en été et en hiver : d'hydrophiles en été ils deviennent xérophiles en hiver : et de même on peut dire de nombreux groupes de paysans de notre Jura qu'ils sont, durant Tété, des agriculteurs ou des pasteurs, et deviennent durant l'hiver, de véritables ouvriers industriels, travaillant le bois, voire horlogers ou pierristes. Ailleurs, dans les zones encore boisées de notre France, les cultivateurs très spécialisés du printemps, de Tété et de l'automne s'installent durant Thiver dans la forêt et deviennent des bûcherons. Il est des groupes humains très actifs, homogènes, ayant une vie à eux, — tout aussi bien que les hêtres, les chênes ou les pommiers, pour reprendre la^ême comparaison, — et dont le genre de vie unit au cours de Tannée des modalités hétérogènes.
Aussi bien, des hommes ayant le même mode d'activité et les mêmes moyens de subsistance d'un bout de l'année à l'autre adoptent selon les saisons, les modalités très distinctes de vie familiale et sociale. Nous songeons ici tout spécialement aux Esquimaux. Ces hyperboréens n'ont pas domestiqué le Renne. Ils vivent de la chasse et de la pêche. Or, en été. ils se dispersent en des tentes qui sont strictement familiales ; en hiver au contraire, ils se réunissent en des maisons plus ou moins souterraines, qui groupent plusieurs logettes, et Ton pourrait dire plusieurs cellules familiales '.
Il y a donc des faits psychologiques à la base et à la suite de tous les faits essentiels : un nouvel exemple typique va nous permettre de préciser notre pensée en la concluant.
On connaît les méthodes de Dry Fanniug' qui sont des-
i. Voir notamment la très remarquable étude de M Mauss et H. Beuchat, Essai miles -cariations saisonnières des sociétés Eskimos. Etude de morphologie sociale (L'Année sociologique, 1904-1(^05, Paris, 1906, p. 59-150).
2. Voir Augustin Bernard, le « Dry-Farming » et ses applications dans l'Afrique du Nord [Annales de Géographie, XX, 1911, p. 411-450).
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tinées à étendre la culture dans les pays arides et semi-arides, et qui s'opposent aux méthodes de Wet Farming, ou culture irriguée.
La « culture à sec » a été de tous temps pratiquée dans le laborieux domaine du monde méditerranéen ; mais c'est dans les Etats-Unis de TAmérique que le Dry Farming a. été principalement étudié, préconisé et prôné durant ces vingt dernières années. L'idée-mère du Dry Farming est celle-ci : plus on travaille la terre, plus on l'ameublit, plus on maintient à l'état grenu la couche tout à fait superficielle du sol, le mulch^ plus on évite les tassements, et plus on garantit la terre contre la formation de cette petite couche durcie qui empêche l'infiltration des eaux de pluie et qui active l'évaporation. La fin du Dry Farmiiig est de corriger l'insuffisance des pluies, en faisant bénéficier le sol au maximum de toutes les précipitations ; dès que des gouttes de pluie tombent, il convient que la terre soit toute prête à les boire, à les emmagasiner en profondeur, avec d'autant plus de sécurité que ces richesses sont rares. Par définition, les chutes de pluie en pays sec sont irrégulières et capricieuses à l'extrême ; pour que le sol soit toujours prêt, il faut que les hommes le travaillent incessamment, il faut qu'ils passent et repassent la charrue, la herse et la bêche, sans même être certains que la pluie surviendra. Quelle pénible série d'efforts matériels, quelle admirable suite de persévérance morale représentent de telles manières de cultiver la terre ! Au reste, la terre s'entraîne comme les hommes : elle devient de plus en plus facile à travailler, elle prend l'habitude d'être meuble. On pourrait presque dire pareillement que les gouttes de pluie prennent l'habitude de ne plus rester à la surface, mais d'aller se cacher dans le sol, pour y produire leur maximum d'efficacité sur les racines des plantes cultivées. Bref, au bout de dix ans d'un semblable labeur, la même chute de pluie produit un effet tel que tout se passe comme si elle avait été doublée. L'énergie acharnée de l'homme a obtenu un résultat qui est l'équivalent d'un changement de climat.
FAITS PSYCHOLOGIQUES
Voilà à quoi peut aboutir ce tait psychologique qui est la « direction de l'attention », l'orientation réfléchie et poursuivie du vouloir humain. Si Ton interprétait tous les faits de géographie humaine d'une telle région de Dry Farming en fonction des conditions naturelles seules, on ne pourrait en comprendre le sens ; c'est l'effort coordonné de l'homme qui modifie les données du pluviomètre. C'est la volonté humaine qui est le véritable pluviomètre.
Inversement, les hommes qui, pendant dix ans, se sont livrés à ce travail opiniâtre auront été modifiés par l'accoutumance à l'effort, dans une mesure tout à fait certaine. Ils seront, quant à leur tempérament moral, différents de ce qu'ils étaient dix ans plus tôt. Au bout de dix ans. il y a donc transformation des hommes, en même temps que transformation réelle, sinon apparente, du cadre naturel. C'est une ère nouvelle, ce sont des hommes nouveaux.
Tels sont les fondements du relativisme psychologique sur lesquels doit s'établir Tétude de toute la géographie de l'histoire; la nature du sol, sa composition chimique, la configuration des lieux, l'allure du relief, les articulations d'un littoral, les conditions météorologiques d'un pays, le régime des cours d'eau ont et garderont toujours leur influence. On verra dans quelle mesure nous chercherons sans trêve à leur faire leur place; c'est le travail propre des géographes que de savoir ce qui revient au cadre naturel dans les responsabilités de nos actes terrestres. iMais ces responsabilités dépendent aussi plus ou moins de notre responsabilité à nous. Dans ce contact entre l'homme et la terre, c'est l'homme qui fait jaillir l'étincelle.
Ainsi se conçoit aisément que les hommes pan^iennent à forcer les conditions naturelles. Ce n'est pas dans les pays naturellement les plus fertiles et les plus arrosés que les récoltes sont les plus productives ; cette notion de simple bon sens doit être transformée en vérité capitale. Nous dirons dans le chapitre suivant quelle fut la portée et quels furent les effets de l'immense révolution agronomique du xix' siècle.
Allons plus loin. 11 est des cas extrêmes où il semble même
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que ce sont les conditions défavorables de la nature qui ont obligé riiomme à un effort plus calculé, plus opiniâtre, et qui, en excluant la vie dans des conditions médiocres, ont déterminé, pour ainsi parler, la volonté humaine à se faire plus forte et l'activité culturale à se rapprocher de la perfection.
Il est en plein Sahara des régions de sables naturellement infertiles, où les Soafas ont réussi à implanter les plus riches palmeraies du désert : sans eau jaillissante et sans eau courante, ils ont trouvé les moyens d'utiliser les ressources de nappes aquifères souterraines, pour cultiver cet arbre si délicat et si exigeant qu'est le palmier-dattier. Un peu plus à l'Ouest, dans ce même Sahara, la grande plaque blanche, âpre, chauve, inhospitalière de la Chebka est parsemée de quelques oasis, aux jardins de céréales, d'arbres fruitiers et de palmiers mêlés, dont les eaux d'arrosage sont péniblement tirées de puits qui ont jusqu'à 40, 5o et 70 mètres de profondeur, — jardins admirables cultivés par des gens pauvres comme des jardins de luxe, — ■ les oasis du M'Zab ^
Dans les îles Baléares, les deux petits villages où les cultures étagées sur des terrasses atteignent la plus grande perfection sont, dans l'île de Majorque, Estallenchs et Banalbufar. Or, là, par exception, les pêcheurs et les cultivateurs, au lieu de former deux groupe tranchés ou même, comme il arrive souvent, deux villes ou villages séparés par des kilomètres, sont rapprochés à tel point que ce sont les mêmes hommes qui cultivent la vigne et qui pèchent, qui labourent les terrasses d'oliviers et qui sont marins et caboteurs. Plus l'homme s'oblige ou est obligé à l'efFort productif, plus s'accroissent la fécondité et souvent la perfection de cet effort.
A la surface des terrains que les hommes ont conquis péniblement sur la mer, sur les marécages, sur les tourbières, — hortillonages ou polders, — sétale une culture digne d'une exceptionnelle admiration".
1. Voir rétude détaillée de ces divers exemples typiques dans Jean- Brunhes, L'Irrigation dans la péninsule Ibérique et dans V Afrique du Nord, et La Géographie humaine.
2. Voir E. CoQ^uiDÉ. Recherches sur /es propriétés des sols tourbeux de la Picardie, Paris.
lAITS PSYCHOLOGIQUES
Sans quitter la surface de notre terre, sans perdre pied, — les géographes doivent être toujours des réalistes positifs, — on sent dans quelle mesure nous devons faire appel de plus en plus à Tidée pour expliquer la coopération de la terre et des hommes. En fait d'histoire sociale, il est patent que tout à coup des impulsions immatérielles collectives arrivent, sans qu'on sache trop encore ni comment, ni pourquoi , à conférer un caractère d'intensité et de perfection jusqu'aux manifestations les plus matérielles de cette collectivité.
Il y a, sur notre globe, des territoires, et il y a, dans la vie des sociétés humaines, des moments, où chacun des faits essentiels de la géographie humaine, — l'entretien d'une route, le creusement d'un sillon, la greffe d'un arbre, le coup de pic dans une carrière ou le coup de filet dans la mer, — atteint par une série d'efforts minuscules et presque inconscients, à une perfection générale saisissante. Pourquoi ?
Parce que sur cet espace du globe et à ce moment de l'histoire, une impulsion collective, toujours de caractère psychique, — cohésion d'une nationalité qui naît ou qui se défend, orgueil d'un peuple qui fait son histoire ou qui veut faire l'histoire, puissance traditionnelle d'un sentiment impérieux du devoir, zèle apostolique pour le triomphe d'une foi, — accroît le sens de la solidarité des efforts de tous et multiplie par là même la puissance effective de chacun des moindres actes individuels ; ainsi, au terme de cet examen, peut-on aller jusqu'à dire que la « psychologie des foules », la psychologie des masses nous révélera seule parfois le secret d'une exceptionnelle productivité de la terre.