LA SIGNIFICATION ET L'IMPORTANCE GEOGRAPHIQUES DE L'ALIMENTATION
C'était une des idées les plus chères à Le Play et aux fidèles disciples de son école que toute forme, toute modalité de l'activité normale d'un individu ou d"une famille se traduit d'une manière directe ou indirecte dans son budget: curiosité intellectuelle, convictions religieuses, etc., tout ce qui est même le plus éloigné des besoins premiers de la vie se trouve représenté par une|ou plusieurs lignes sur le livre des dépenses . C'est pourquoi le chef de cette école sociale a consacré tout son effort remarquable de recherche positive et d'observation à rétablissement de budgets familiaux ; il regardait le budget comme une sorte de projection réelle et mesurable de la vie individuelle, familiale et sociale. De là, ces séries si précieuses de monographies qui sont rassemblées dans les collections des Oupriej's européens et des Ouvriers des deux inondes ^
I. Voir, au sujet de Le Play, outre les collections signalées, le volume publié par Albert Lb Play, à Paris, chez Pion, Nourrit, en 1899 sous le titre : Frédéric Le Play. Voyages eti Europe, 1829-1854, Extraits de sa correspondance. Voir dans la revue La Ré/orme Sociale (ne pas confondre avec la Science Sociale, note 2, page 49, au § i du chapitre précédent), qui a été fondée par Frédéric Le Play lui-même, le n» du l'^-iG janvier 1917, consacré au 0 soixantenaire », et spécialement le discours précis et vivant de P. du Maroussbm intitulé :
GÉOGRAPHIE ALIMENTAIRE
En un sens tout pareil, nous pouvons considérer que les orientations politiques et sociales d'un groupe ethnique ou d'un peuple se traduisent un jour ou l'autre, tôt ou tard, sur la surface de la terre, par un fait qui tombe, à ce titre même, dans le domaine de la géographie. Les Pyramides égyptiennes comme nos cathédrales sont une expression géographique de certaines conceptions religieuses, et l'admirable développement contemporain de la vie scientifique se traduit aussi par un certain nombre d'installations et de monuiiients qui sont comme l'incarnation terrestre de nos soucis de haute pensée et de forte culture.
Dans les budgets familiaux de Le Play, les principales dépenses se rapportent toujours à ce que nous avons appelé les besoins essentiels : manger et boire, dormir, enfin se vêtir. Semblablement, ce sont ces fonctions essentielles de toute l'humanité vivante qui se traduisent par le plus grand nombre défaits dans Tordre de la géographie humaine. Faits les plus nombreux, sinon les plus saillants, ni les plus durables. Le village passe, mais le tombeau reste. Le champ disparaît, le temple subsiste. Il n'en est pas moins rigoureusement vrai que les besoins premiers des êtres humains déterminent la plus grande masse des faits qui expriment notre activité d'espèce animale à la surface du globe. Le village remplace le village ; et sur le champ incessamment renouvelé se succèdent les cultures. Si Ton effaçait de cette surface tout ce qui doit directement ou indirectement son origine et son développement à nos besoins de manger et de boire, à notre besoin de nous abriter, à notre besoin de défendre l'épiderme
Soixante années d enquêtes et de doctriiie. Comme études antérieures, lire : A. Delairk, F. Le Play et la Science sociale [Nouvelle Revtie, 13 février 1896) ; A. BECHAyx, Frédéric Le Play à l'occasion de son centenaire [Revue des Deux Mondes, 15 avril ic)o6) ; Henri Joly, La Statue de F. Le Play [Correspondant, 10 juin 1906) ; et le livre d'AuBURTiN, Frédéric Le Play d'après lai même [vie, méthode, doctrine), (Paris, Girard et Brière, 1906). — Enfin on pourra se faire une idée des relations intellectuelles et des différences entre Técole de Le Play et celle de la Science Sociale en consultant : Philippe Champault, La Science Sociale d'après Le Play et de Tourville (n» de la Science Sociale d'octobre 1913, 137 pages). I. Voir, par exemple, PrERRE Clerget, la Géographie des textiles [la Géographie. 13 février 191 1, p. 109-1:52, et 11 iîg.)-
IMPORTANCE GÉOGRAPHIQUE
de notre corps contre les variations des faits atmosphériques ' , il resterait encore quelques traits proprement géographiques delà présence des hommes sur la planète, mais combien peu nombreux seraient-ils ! — Par excellence, nous sommes de puissants agents géographiques parce que nous sommes des « êtres mangeants».
On ne saurait trop insister sur l'intérêt des études consacrées à l'alimentation en matière de géographie. Victor Bérard a remarqué avec justesse que, dans les anciens temps des épopées homériques, les hommes se classaient les uns par rapport aux autres, non point d'après des caractères somatiques tels que la couleur de la peau, la couleur des yeux ou la taille, ni d'après les caractères des langues ou des dialectes qu'ils parlaient, mais d'après leur nourriture courante ; il ne s'agissait pas alors de noirs, de bronzés, de jaunes ou de blancs, mais de mangeurs de blé, de mangeurs de poissons, de mangeurs de lotus, sitophages, ichtyophages, lotophages, etc. ; et Bérard ajoute que cette classification en '< phages » est somme toute plus réaliste et plus vraie qu'une classification en ''. phones» fondée sur la langue qu'on parle K
Le géographe russe Woeikof a publié dans la Géographie en 1909 deux articles sur la géographie de Talimentation qui méritent d'être non seulement rappelés, mais résumés'.
Après avoir indiqué les caractéristiques des sept principales céréales : d'abord des quatre céréales des pays tempérés (orge, avoine, seigle et froment), puis du maïs, du riz et du sorgho, Woeikof examine les modalités de l'alimentation par les céréales.
Les céréales sont consommées sous forme de pain^ sous forme de ^Oi/z7//e5 ou sous forme degalettes. C'estlEurope qui est par excellence lepays à pain ^ et, en Europe, c'est la France ^
1. Dans le premier numéro de l'Ethnographie, Charles Moyxac confirme tout à fait la thèse de Bérabd et démontre par quelques textes significatifs que l'auteur ou les auteurs des poèmes homériques n'avaient aucun préjugé de couleur (Homère et la race noire. L'Ethnographie, nouv. série, n» i. 15 oct. 1913. p. 71-80). Voir aussi J. Brunhes, la Géographie humaine, 2« édit., 1912, p. b8o et 681.
2. La Géographie de i' Alimentation humaine [La Géographie, XX, 1909, 15 oct. et 15 nov.).
3. En France même, il y a quelques pays à bouillie, notamment la Bretagne du Morbihan.
GEOGRAPHIE ALIMENTAIRE
Hors d'Europe, tous les pays de colonisation ou de civilisation européenne connaissent et consomment le pain. Les pays à bouillies sont : la Russie (bouillie de sarrasin et de millet) ; l'Angleterre, surtout TÉcosse (bouillie d'avoine, porridge), les États-Unis, le Sud et TEst de l'Asie (où le riz, le sorgho, le froment et l'orge sont en général mangés ainsi). Enfin, presque toute l'Afrique, sauf le Sud, ainsi que l'Amérique tropicale, sont des pays à galettes. Le grain de sorgho en Afrique et le grain de maïs en Amérique sont écrasés entre deux pierres, et la farine ainsi obtenue est cuite sous la cendre chaude. « J'ai pu observer, dit Woeikof, cette manière de procéder pendant mon voyage au Mexique. Les moulins à pain qui servaient aux Romains à moudre le grain étaient, relativement à ceux-là, des instruments très perfectionnés. »
Le seigle est la céréale à pain par excellence; le froment est aussi consommé plutôt sous forme de pain, mais l'Afrique du Nord et l'Asie occidentale en font des galettes; les Chinois et les Japonais le consomment sous forme de bouillie'. On fabrique du pain d'orge dans les régions où l'agriculture, en Europe, atteint sa limite septentrionale, et même jusqu'au Sud de la Scandinavie ; les habitants du Caucase et des Andes mangent cette céréale sous forme de galettes ; en dehors de ces pays, elle est consommée sous forme de bouillie.
L'avoine est mangée à peu près exclusivement comme bouillie ; il en est de même du riz partout, et du sorgho dans l'Inde et dans l'Asie occidentale.
Enfin, le maïs est mangé sous forme de pain et de bouillie aux Etats- Unis, de galettes (tortillas) depuis le Mexique jusqu'à l'Argentine; de bouillie en Europe (Italie du Nord, Roumanie) ainsi qu'en Chine et au Japon -.
Les céréales composent dans leur ensemble la plus grande masse de nourriture qu'absorbe l'humanité. Après les céréales, prend place l'alimentation carnée. Il est vrai que des centaines de millions d'hommes s'abstiennent entièrement depuis des siècles, de manger la viande des mammifères et
1. D'après le P. Hue. les Chinois du Kan-Sou fabriquent et mangent du pain.