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Les hommes comme agents géographiques

L'un dit, — et c'est Taine : « Jetons les yeux sur une carte. La Grèce est une péninsule en forme de triangle, qui, appuyé par sa base sur la Turquie d'Europe, s'en détache, s'allonge vers le midi, s'enfonce dans la mer, s'effile dans l'isthme de Corinthe, pour former au delà une seconde presqu'île plus méridionale encore, le Péloponèse, sorte de feuille de mûrier qu'un mince pédoncule relie au continent. Joignez-y une centaine d'îles, avec la côte asiatique qui fait face : une frange de petits pays cousue aux gros continents barbares, et un semis d'îles éparses sur une mer bleue que la frange enserre, voilà la contrée qui a nourri et formé ce peuple si précoce et si intelligent. Elle était singulièrement propre à cette œuvre. . . Un peuple formé par un semblable climat se développe plus vite et plus harmonieusement qu'un autre; l'homme n'est pas

Bruniies et Vallaux, I

accablé ou amolli par la chaleur excessive, ni raidi et figé par la rigueur du froid. Il n'est pascondamné à l'inertie rêveuse, ni à Texercice continu : il ne s'attarde pas dans les contemplations mystiques ni dans la barbarie brutale \ »

L'autre dit, comme pour répliquer, — et c'est Hegel : (( Que Ton ne vienne point me parler du ciel de la Grèce, puisque ce sont desTurcs qui habitent maintenant où autrefois habitaient les Grecs : qu'il n'en soit plus question, et qu'on nous laisse tranquille-. »

Les deux jugements s'affrontent. Il ne faudrait certes pas /éduire la Philosophie de l'Art à cette seule géographie explicative, mais on sait comment la préoccupation déterministe de Taine l'a conduit à concevoir que les lois des sciences de l'homme sont les mêmes que celles des sciences naturelles : « La philosophie de 1 histoire répète comme une fidèle image la philosophie de l'histoire naturelle ^ y)

Pour d'autres, au contraire, l'homme est complètement indépendant du milieu physique : tantôt c'est la « suite » de l'esprit, tantôt c'est la race qui porte le secret de tout le développement économique, historique et géographique des divers groupes humains. Gobineau a déclaré : « Le groupe blanc,

1. H. Tain'e, Philosophie de l'Art. 4« éd., Paris, 1885, II, p. 102. 104, 105. Voici la suite de ce développement : « Comparez un Napolitain ou un Provençal à un Breton, un Hollandais à un Indou ; vous sentirez comment la douceur et la modération de la nature physique mettent dans Tàme la vivacité et l'équilibre, pour conduire l'esprit dispos et agile vers la pensée et vers Taction. » (Ihid., p. 105.) Et plus loin : « Voilà les circonstances physiques qui, dès l'origine, ont été propices à l'éveil de l'esprit. On peut comparer ce peuple à une ruche d'abeilles, qui, née sous un ciel clément, mais sur un sol maigre, profite des routes de l'air qui lui sont ouvertes, récolte, butine, essaime, se défend par sa dextérité et son aiguillon, construit des édifices délicats, compose un miel exquis, toujours en quête, agitée, bourdonnante au milieu des massives créatures qui l'environnent et qui ne savent que paître sous un maître ou s'entre-choquer au hasard y. [Ibid.. p. m.)

2. Cette citation et celle de Gobineau qui suit sont données et discutées par L. Gum- PLOwicz, Der Rassenhiinpf, Innsbriick, 1883, p. 15 et suiv. Elles sont partiellement reproduites et aussi critiquées dans G. Vm.laux, Géographie sociale. Le Sol et l'Etat, Paris, O. Doin, iQii, p. 8. — W. Bagehot a dit : « Vous ne sauriez montrer que les obstacles naturels opposés à la vie humaine différaient beaucoup entre Athènes et Sparte,... et cependant Spartiates et Athéniens sont séparés par des différences essentielles ! » [Lois scientifiques du développement des iiations dans leurs rapports avec les principes de sélection naturelle et de l'hérédité, Paris, Alcan, 4» éd., 1882, p. 93.)

5. Taine, Essais de critique et d' histoire, p. 26. — On chercherait en vain cette phrase dans la Préface de la i" édition {1838). La Préface définitive, qui parut en tête de la 2« édition ( 18O6), est à peu près le double de la Préface prmiitive.

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